L’événement politique, la grande illusion du grand soir !

Miterrand

Je n’ai pratiquement pas parlé de l’actualité de toute cette époque. Il est vrai que bien trop pris par ce qui se passait sur le terrain, je n’avais pas trop le temps de me préoccuper de l’actualité ailleurs ni de politique. Et puis je n’avais pas la télé ! Je redescendais bien de temps en temps le soir à l’école pour y voir un match de foot, mais c’était tout. Et puis, vu l’immuabilité de la droite au pouvoir… Je vivais un peu hors du temps. Il y a bien eu des grèves auxquelles je ne participais pas vu que je ne trouvais pas très juste de demander une augmentation de nos salaires qui ne faisait que creuser l’écart avec les salariés au SMIC. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi ce n’est pas le seul grand sujet qui devrait préoccuper tous les leaders syndicaux et autres puisque c’est ce sur quoi est bâti et tient tout le système social et économique qu’ils veulent transformer… disent-ils.

Cependant il y a bien eu la grande illusion de 1981. Alors là, je ne pouvais pas passer à côté, une espèce de vent atteignait même les campagnes. Et je me mis à mieux écouter la radio, à redescendre un peu plus à l’école pour assister aux débats sur sa télé, en particulier après le résultat du premier tour.

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Et le 10 mai, j’étais tout seul dans la classe à attendre le verdict sur l’écran. Lorsqu’il est tombé, alors il y a eu le phénomène étrange où tu sens tout ton corps submergé par je ne sais quel souffle, un flot d’adrénaline ou de je ne sais quelle autre hormone qui te donne l’impression de ne plus rien peser. Je ne suis pas sorti pour chanter ou klaxonner dans les rues de Moussac, imperturbablement silencieuses, mais me suis précipité chez l’ami René où toute sa bande s’était rassemblée. Nous ne sommes pas allés danser dans les rues, mais je ne vous dis pas la nuit que nous avons passée !

C’était encore un mois de mai et nous nous trouvions dans la même euphorie que lors de celui de 68. Et, comme en 68, il y a eu l’illusion que nous rentrions enfin dans ce monde attendu. L’abolition de la peine de mort, l’abandon de l’extension du camp militaire du Larzac, ne pouvait que nous conforter.

Il y a bien eu des effets, tout aussi éphémères que ceux treize ans auparavant. En ce qui concerne l’école, pour nous, tous ceux des pédagogies Freinet, actives, classes uniques, c’était la respiration. Le Premier ministre de l’Éducation nationale de cette époque, Alain Savary, a peut-être été le seul à être ouvert à d’autres idées sur l’éducation et l’école. Gaby Cohn-Bendit (le frère de l’autre… en un peu mieux !) réussit à faire admettre la création des quatre lycées autogérés de St-Nazaire, Paris, Hérouville-Saint-Clair, Île d’Oléron, mais avec le qualificatif d’expérimental. Bref, nous sentions ou plutôt croyions sentir le vent frais du changement.

1984, patatras ! Alain Savary, convaincu qu’une école publique émancipatrice devait être celle de tous les enfants de France, voulut qu’elle absorbe la puissante école privée catholique. À la suite de la manifestation géante que son projet de loi provoqua, les moyens de l’Église catholique ayant rameuté et transporté à Paris tout ce qu’elle avait pu trouver pouvant faire un manifestant, Mitterrand n’hésita pas une seconde et Savary fut renvoyé dans ses foyers, remplacé immédiatement par Chevènement.  

Avec Chevènement (1986), fini « la chienlit de mai 68 » comme il disait en prenant un accent gaullien, terminé tout ce qui pouvait encore subsister et dont on pouvait toujours se prévaloir même si appliqué par une infime minorité comme le tiers-temps pédagogique, un retour radical à la pure tradition scolaire que même aucun des ministres de droite d’avant n’avait osé faire. Impossible après lui d’accorder le moindre crédit aux chansons socialistes.

Il y a bien eu 1989 où cette fois cela a été Jospin ministre de l’EN. Sa loi d’orientation avec la réforme des cycles aurait pu donner un peu d’espoir pour l’école, mais il y a deux mondes entre faire une loi et la faire appliquer lorsque ladite loi n’est pas celle d’un retour à l’ordre. On sait ce qui en est advenu. Et puis Jospin a été le début de l’éradication forcenée des classes uniques et petites écoles, l’économie de marché c’est faire des économies d’échelle pour les États, enrobées du « c’est pour leur bien » ou « pour bénéficier du progrès » sans demander aux intéressés ce qu’ils veulent pour leur bien. La sainte Ségolène Royale, elle, mit fin royalement en 1995 au moratoire sur la suppression des petites écoles et surtout des classes uniques.

Pas besoin d’insister sur la force de frappe ou le nucléaire et tout ce qui suivra après l’éjection de Pierre Mauroy (1984).

Et puis ? Et bien, lorsque plus d’illusions ne sont possibles, tu reprends un temps la bagarre ! Reste toujours le lancinant : comment la reprendre ? Et puis tu passes la main aux plus jeunes.

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