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Et à Nevers il y avait Jean Bolko. 

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Jean Bojko était un vrai homme de théâtre comme il y en avait du temps des Jean Villars et Roger Planchon du TNP. Et c’était surtout un militant politique de gauche, on pouvait dire un gauchiste, mais un gauchiste de l’immédiat qui ne proclame pas ce qu'il faut faire et la révolte dans la rue mais donne à tous le pouvoir de la réfléxion, de l'expression, des transformations. Ceux qui sont dérangeants pour tous les establishments qu’ils soient de droite ou de gauche.

Pour les locaux de sa compagnie, le TéATr’éPROUVèTe, la mairie dirigée par Didier Bouleau, un ancien instituteur qui avait succédé à Bérégovoy, lui avait octroyé quelques pièces qui servaient de débarras à l’arrière de l’imposante maison de la culture. Il est arrivé un moment où ce qui se passait sans tambour ni trompette à l’arrière dans les débarras de la MJC devint plus attirant que les spectacles pompeux de la façade. Concurrence insupportable pour le maire. On va dire que j’ai l’esprit mal tourné lorsque je souligne que Didier Bouleau était un ancien instit… traditionnel ! Il ne l’était pas resté longtemps pour embrasser une carrière politique au PS. Il n’empêche que le Didier vira le théâtre de l’éprouvette sous prétexte que les locaux n’étaient pas conformes. Jean, qu’on désignait aussi comme un « semeur d’utopies » ou « un agitateur d’idées » alla alors s’installer avec sa compagnie dans l’abbaye désaffectée de Corbigny dans le Morvan qu’il appela « l’abbaye du jouir ». Il se trouve que Corbigny n’est pas très éloigné du Sancerrois où je suis aujourd’hui, si bien que j’ai continué à pouvoir suivre ce qu’il faisait jusqu’à son décès en 2018.

Pour Jean, le théâtre devait absolument être un instrument au service du peuple et pas seulement par ses spectacles : investir le quotidien et « faire décoller des points d’interrogation » en bousculant les fondamentaux que sont l’espace, le jeu et le temps, mais aussi la notion de public (invité à agir plutôt qu’à consommer).

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En 1998, la montée du chômage inquiétait les institutions et les collectivités locales. Des financements étaient accordés pour tout projet qui pouvait favoriser le retour dans l’économie des chômeurs de longue durée. En général c’était la réinsertion dans la vie active dans un projet où pouvait se réapprendre un métier. Pour Jean, ce devait être simplement la réinsertion dans la vie des relations sociales qui font humanité de toutes celles et tous ceux qui avaient été bousillés par la perte d’un travail en même temps que la perte du minimum de survie. Pour ce faire, son projet « Pour une ouverture vraie » qui fut accepté proposait pendant trois mois à une vingtaine de chômeurs et chômeuses, passablement abimés et en perdition, de pratiquer avec lui et sa compagnie tous les moyens d’expression qu’offre l’art sous toutes ses formes. C’était assez dérangeant pour tous les bien-pensants. De plus, les nombreux ateliers ou cours organisés étaient ouverts à toutes celles et tous ceux qui voulaient s'y joindre. « C’est gratuit, même pour les riches » était sa phrase préférée. Il était évident que pour des personnes que la vie avait coupées du monde, vouloir les réinsérer en les formant ou les reformant dans un espace toujours coupé des autres était absurde. 

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C’est à cette occasion que j’ai découvert et bien connu Jean et ses idées : avec Nathalie nous nous étions inscrits dans l’atelier pour apprendre à chanter, atelier qui était animé par une admirable chanteuse très connue et de plus remarquable pédagogue. Non seulement nous apprenions à chanter (enfin surtout Nathalie !), mais nous avons vécu des moments inoubliables avec ces personnes à qui Jean avait su faire découvrir qu’elles étaient elles aussi des personnes remarquables. Elles ont toutes cessé d’avoir peur des autres, d’exprimer ce qu’elles étaient, voulaient, ne voulaient pas, ont pu par la suite non seulement participer à des collectifs, mais aussi à les instiguer ou les animer. Certaines ont continué dans l’art, d’autres dans des métiers où elles trouvaient du sens.

L’imagination et le sens de l’action politique de Jean n’avaient pas de bornes et vous trouverez avec n’importe quel moteur de recherche tout ce qu’il a pu instiguer dans le Morvan. Le théâtre de Jean, son inspiration, parfois ses acteurs, c’était tout le Morvan et ses habitants. Il touchait d’ailleurs lui-même à toutes les facettes de l’expression, il était aussi bien poète, écrivain, auteur de pièces de théâtre, cinéaste, musicien, graphiste, acteur…  

Parmi tout cela il y a eu une de ses opérations culturelles à laquelle il m’avait fait participer. Une de ses idées était que ce n’était pas le peuple qui devait aller assister aux expositions, aux conférences philosophiques, scientifiques… mais les philosophes, scientifiques, écrivains, poètes, artistes qui devaient aller chez le peuple. Pour ce faire, il avait concocté dans le Morvan tout un programme où, pendant l’hiver, des personnalités très connues ou moins connues avaient accepté de se rendre dans tous les petits villages ou directement dans des fermes pour discuter avec les habitants. Une autre année, il a fait cela l’été dans leurs jardins.

Un matin de décembre, il m’avait embarqué pour aller y parler d’école. Imaginez : arrivée par nuit noire dans un hameau où seules quelques lumières indiquaient qu’il y avait une vie ; entrée dans une cour de ferme, des voitures dans la cour montrant qu’il y avait un peu de monde ; nous rentrons ; un grand feu dans la cheminée, une vingtaine de personnes attablées autour d’une grande table chargée de fromages, saucissons, jambons… « Bonjour. Vous nous avez trouvés ! Assoyez-vous. Prenez un verre, goûtez ce fromage, il vient de la ferme… ». Et nous avons entamé une discussion jusque tard dans la nuit, discutant un peu de tout mais évidemment surtout de leurs enfants dans leur environnement, dans leurs écoles. Entre amis. Les questions, c’était plutôt moi qui les posais et qui écoutais ! Un vrai régal autant gustatif qu’intellectuel. Je me rappelais mon enfance lorsqu’après les vendanges ou les foins nous nous retrouvions avec mon père dans la ferme du père Carpin et que j’entendais les adultes discuter vivement de sujets auxquels je n’y comprenais rien. J’imaginais la scène lorsque cela était de vraies personnalités comme Albert Jacquard qui avaient accepté de se rendre dans un minuscule village.

Écoutez cette interview de Jean :

 https://www.youtube.com/watch?v=UyOLUFUGgSM&t=296s

 

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En 2012, le nouveau président du Conseil général pour soutenir ses actions avait créé pour lui au CG un poste rémunéré de « poète du département » ! Il y a quand même des hommes politiques éclairés. Jean a vraiment marqué le Morvan.

Après le décès de Jean, le TéATr’éPROUVèTe poursuit son œuvre dans le Morvan. Jean Bojko est peu connu en dehors de la Nièvre, peut-être parce que cela ne l’intéressait pas d’aller faire de grandes mises en scène à Paris et que pour lui c’était dans le peuple ordinaire qu’il fallait introduire l’art pour qu’il se l’approprie, l’art qui est ouvertement ou habilement subversif, donc dérangeant.

Lorsque les petites gens comme moi ont la chance de rencontrer des personnages comme Jean, et même de vivre un peu une aventure avec eux, il y a un après où l’on n’est plus tout à fait le même. Déjà, lorsque j’étais jeune, j’avais eu la chance d’assister aux premières séances du TNP à Villeubanne de Roger Planchon. Nous étions embauchés pour coller ses affiches. Avant les représentations, nous allions boire un café dans un bistrot où lui et sa compagnie déjeunaient. Nous n’étions pas peu fiers : ils étaient comme nous donc nous étions comme eux !

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