De la capacité ou de l’audace à questionner.
Vous, parents, avez tous été confrontés au « Dis maman, pourquoi… ? » Lorsque la maman ou le papa tentent une réponse, immanquablement lui succède un autre « Oui mais pourquoi… ? » Et les « pourquoi ? », « comment ? » s’enchaînent les uns derrière les autres jusqu’à l’exaspération de l’interrogé « Tu m’énerves ! » ou « Tu comprendras plus tard ! » ou « Tu n’auras qu’à demander à ta maîtresse ou ton maître ! ». Quand on ne clôt pas définitivement le sujet par « Ta question est idiote ! »
Les jeunes enfants possèdent cette formidable capacité humaine de vouloir comprendre le monde où ils vivent jusqu’à vouloir décortiquer ce qui nous paraît l’évidence, jusqu’à en être… subversifs ! Et ils osent poser n’importe quelle question en la faisant rebondir à l’infini.
Cette capacité comme toutes les capacités devrait s’accroître au fur et à mesure qu’ils grandissent. Or c’est l’inverse qui se passe. Les profs sont rarement ennuyés par un flot de questions qui pourraient perturber le bon déroulement d’un cours. Quelques-uns le regrettent. « Tu as posé la question à ton prof ? – Ben non ! ». Si on demande pourquoi, on a le plus souvent un « Je ne sais pas !» ou un « Je n’y ai pas pensé ! ». Parfois aussi « Parce qu’il n’aime pas qu’on dérange le cours ! » ou « Il dit toujours que ce n’est pas le moment ! ». L’enfant ne dit jamais, ce que l’on peut quand même soupçonner, qu’en posant une question il risque révéler qu’il n’a pas compris ou de faire croire qu’il n’a pas suffisamment suivi, donc de se dévaloriser inutilement. Parfois de se faire « engueuler » !
Dernièrement, un prof du collège de mon fils a emmené sa classe visiter une ferme. Enfin de la pédagogie un peu active ! Il a fait préparer à l’avance par écrit les questions que les uns et les autres devaient poser au cours de la visite. Peut-être pour assurer à l’avance l’exploitation pédagogique de la visite suivant ce qu’il voulait que les enfants en retirent. Peut-être aussi pour obliger chacun de ses élèves à suivre la visite et éviter que quelques-uns n’en fassent qu’un moment de récré supplémentaire. Mais peut-être aussi parce qu’il craignait à juste titre… qu’il n’y ait aucune question ! En discutant de ce qui se passait au collège avec un copain de mon fils, je lui demandais : « As-tu posé des questions au fermier ? – Oui, celle que j’avais écrite ! – Et que t’a-t-il répondu ? »… il ne se souvenait plus trop bien, ni de la question, ni de la réponse ! Il s’en était plus ou moins débarrassé et bien gardé d’en poser d’autres. Comme d’un exercice en classe ou d’un devoir à la maison. On pourrait supposer que la découverte d’un autre environnement, sollicite la curiosité, mette en branle les circuits neuronaux. Mais il est vrai qu’alors ce qui peut provoquer de l’intérêt n’est pas forcément pédagogiquement correct, peut paraître incongru, naïf, hors du sujet prévu, dérangeant… et il peut être prudent de ne pas trop s’aventurer dans les questions ! L’intérêt est toujours imprévu et dans ce qui l’a provoqué, et dans les moments où il est provoqué, et dans les suites qu’il induit. Il est impossible sur commande.
Mais ceci n’est pas propre aux enfants. Si vous avez assisté à une conférence, vous avez sûrement en mémoire le moment fatidique « Passons aux questions de la salle ! », toujours suivi du long silence d’une salle embarrassée, avec un conférencier quelque peu inquiet de la longueur du silence. Qui va oser se lancer ? En général un habitué à ce genre d’exercice, qui est lui aussi déjà intervenu devant un public et qui a plutôt quelque chose à dire qu’à questionner. Parfois il n’a pas grand-chose à dire, mais il dit. Ouf ! La salle va parler ! Si l’on discute avec des amis ayant assisté à la même conférence, très souvent beaucoup disent qu’ils n’ont pas compris tel ou tel passage. « Pourquoi n’as-tu pas posé la question ? – Je n’ai pas osé, j’aurais eu l’air bête ! »
Nous sommes devenus des inhibés du questionnement ! Cela peut ne paraître pas trop grave. Pourtant notre incapacité à questionner, à oser questionner, nous laisse à la merci de ceux qui savent, qui font croire qu’ils savent, qui conduisent notre société. Que de questions apparemment naïves ou incongrues devraient être posées à nos dirigeants par exemple à propos de la fameuse crise : C’est qui « les marchés » qu’il faut « écouter » ? C’est à qui que les Etats (nous) doivent des sous ? Ah :! Aux banques ! Mais les banques doivent aussi emprunter des sous, à qui elles les empruntent ? C’est qui les agences de notation ? Comment devient-on noteur ? Qui note les noteurs ? Comment peut-on supprimer des postes sans augmenter les chômeurs ? Comment quand quelques-uns travailleront plus il y aura plus de travail pour les autres ?... On peut remplir des pages de questions incongrues jamais posées. Elles pourraient faire le sujet d’un sketch d’un humoriste de talent. Parce que, évidemment, il faut poser « les bonnes questions » ! Les questions dont les réponses sont prévues et qui n’en appelleront pas d’autres et qui finiront toujours par « on n’y peut rien, c’est comme ça ! ». C’est trop compliqué pour pouvoir supporter des questions simples. D’ailleurs même ceux qui ont instauré la complication et ne cessent de l’accentuer se gardent bien d’interroger… la complication. Celle-ci ne s’interroge plus, ne peut plus s’interroger. Toute question, tout questionnement devient subversif.
On n’apprend pas à questionner. C’est une capacité que l’on perd, qu’on nous fait perdre.
Un ami qui avait été enseignant dans une classe unique où il pratiquait la pédagogie Freinet, s’est retrouvé à la suite d’un changement dans une classe d’une école urbaine. Il me racontait à quel point il avait été estomaqué lorsque la première heure du jour de la rentrée, il s’était retrouvé devant des enfants, sagement assis en silence, attendant. Attendant que le maître dise. Il lui a fallu quelques semaines pour que les enfants quittent une attitude passive et que le questionnement devienne naturel, aussi bien avec le maître qu’entre eux dans l’organisation collective.
Dans le même ordre d’idée je suis intervenu un jour à l’université de Grenoble. Plutôt que de faire un exposé dont je ne pouvais savoir l’utilité et l’intérêt pour les étudiants, je proposais à l’organisateur de ne pas faire d’exposé et de répondre simplement aux questions posées. « Tu n’en auras pas, je les connais bien ! Ils vont venir prendre des notes pour leur examen, c’est tout !». Après la courte présentation d’usage, j’indiquais aux étudiants que j’attendais leurs questions. Il s’en suivit un silence stupéfait, de plus en plus pesant, puis émaillé de ci de là par des sourires gênés, des échanges de regards entre eux, des raclements de gorge. Cela dura cinq bonnes minutes, une éternité pour l’organisateur qui m’a avoué qu’il n’en menait pas large ! Et puis, enfin un étudiant se lança, plus pour faire cesser cette gêne qui devenait insupportable que parce qu’il avait envie de poser une question. Il se dévoua et il le dit ! Et peu à peu l’amphi se dégela, des questions en amenaient d’autres, les réponses ne m’appartenaient plus à moi seul, je pouvais même à mon tour questionner. Ce n’est plus l’heure qui a fait quitter les lieux avec des feuilles de notes bien remplies mais la nécessité de laisser la place à d’autres. Avec les étudiants nous avons beaucoup discuté ensuite dans les couloirs de la situation difficile dans laquelle je les avais mis et pourquoi ils avaient été si mal à l’aise.
Une des questions de l’école, c’est comment ne pas inhiber la capacité de questionnement des enfants, permettre son dérangement, sa subversion, son imprévu et ses conséquences, la réfutation ou le prolongement des réponses en d'autres questions. C’est la base du savoir, de tous les savoirs. C’est aussi la base des transformations sociales et sociétales quand elles ne conviennent plus à tous.
Très important : Le trait à cinq carreaux de la marge
Première rédaction à faire. Mon fiston se lance avec une certaine passion dans l’exercice, écrit plusieurs soirs de suite dans son lit, pond quatre pages dont il semble très content. Je suis personnellement ravi de le voir aimer écrire. Et même de s’appliquer dans la forme, ce qui est tout nouveau.
Tout fier, bien avant la date fatidique où ils doivent rendre leur copie, il apporte son « chef d’œuvre » à son prof.
« Tu devais laisser 5 lignes avant de commencer. Tu me recommences cela ! »
Vous imaginez sa tête ! Et la tête de son père !
Ces cinq lignes blanches oubliées devaient probablement être importantes, fondamentales, éducatives, capitales dans l’apprentissage. Pourquoi ? Il n’en savait fichtrement rien et son père, pourtant expert, non plus.
« - Si tu veux, tu ne le refais pas et tu verras bien, même s’il te met une mauvaise note pour cela, ce n’est pas grave.
- Oui mais à tous les coups il m’obligera quand même à la recopier avec cinq lignes blanches ! »
Je reconnais que, pour cinq lignes blanches, ce serait rentrer d’emblée dans la rébellion. Avec ses risques à court et long terme. Le refaire, c’est accepter la soumission absurde. Dans tous les cas, l’autorité de ce prof qui aurait dû lui être conférée par ses capacités à aider, au moins dans son domaine, ne reposera plus que par sa force de coercition. Et l’essentiel ne sera plus alors que la discipline sans que plus jamais les raisons éventuelles de la discipline ne soient perçues.
Ce qui avait été un investissement, un plaisir, devient une corvée, est transformé de facto en punition. Une injustice qu'il est bien difficile de ne pas considérer comme réelle. Il aura intérêt dorénavant à se débarrasser de ses rédactions sans excès de zèle… avec cinq lignes blanches plus jamais oubliées.
On peut se demander quelles pouvaient bien être les motivations de ce prof.
Imposer d’entrée ce qu’il pense probablement être de l’autorité ? L’oubli de sauter des lignes devenant alors le refus de sauter des lignes. « Il faut mettre tout de suite les enfants au pli »,… pour ne pas être ennuyé ensuite, c’est ce qui se dit couramment dans les salles de prof, dans les conseils avisés, et même qui est admis comme bonne pratique par la majorité des parents. Comme chez les marines. Et après tout le monde de se plaindre qu’il n’y a plus rien sous les plis.
On peut se dire aussi que peut-être ces cinq lignes avant le texte étaient réservées pour les annotations du prof. Peut-être plus pratique qu’elles soient toutes au même endroit dans la pile de copies à rendre et à commenter. Admettons. Mais l’infime dérangement professoral de cette première copie aurait pu simplement justifier un « Pense la prochaine fois à ne pas oublier les cinq lignes, cela m’arrangerait », ce qui aurait été très probablement la réflexion qu’il aurait faite si l’auteur de la copie avait été n’importe quel adulte.
Résultat : l’enthousiasme que chacun sait pourtant nécessaire dans n’importe quel apprentissage, dans toute acceptation d’une action proposée ou imposée « pour son bien », a été plus que refroidi ! Mais je ne suis pas certain que provoquer l’enthousiasme ou ne pas l’étouffer fasse généralement partie des soucis pédagogiques, que cela soit même considéré comme important. Ce d’autant que l’enthousiasme peut toujours faire déborder des cadres… des lignes à sauter !
Encore un détail ! Pourquoi se prendre la tête et faire une montagne de petits détails ? Peut-être que ce prof va se révéler intéressant, bienveillant par la suite. Peut-être l’est-il. Mais d’emblée il aura plus de mal à être perçu ainsi. Et de se plaindre ensuite « que l’autorité n’est plus respectée » ou que les enfants, pardon les élèves, ne s’impliquent pas dans ce qu’on leur demande de faire.
Si l’école fait l’objet de débats, de polémiques sur ses échecs, ses moins bons résultats qu’ailleurs, c’est dans la multitude de petits détails soi disant insignifiants qu’elle se révèle, qu’elle révèle son essence en même temps que son absurdité. Bien plus que dans les grandes évaluations nationales. Les détails qui échappent à ceux qui en sont à l’origine. C’est peut-être le plus inquiétant.
« Le trait à cinq carreaux de la marge », c’est plus important que ce qu’il y a sous le trait !
Parents... mains liées !
Grève des profs. Je suis très souvent embarrassé quand je m’interroge sur les motifs d’une grève des profs et l’intérêt ou le désintérêt qu’il faudrait leur accorder. Par exemple lorsqu’ils s’élèvent contre la suppression des RASED, je les comprends tout en me disant que les dits RASED ne sont que la conséquence d’un système qui produit les maux qu’il essaie ensuite de réparer. Leurs revendications sont toujours justifiées dans l’instant mais sont rarement porteuses d’un autre avenir. Mais je me dis qu’ils n’y sont pour rien, tout au moins pas plus que tout le monde.
Bon, aujourd’hui c’est clair, il s’agit de protester contre la disparition massive de profs. Dans le système actuel comme d’ailleurs dans un autre système, cette suppression n’est certainement pas le bon moyen de l’améliorer quand en plus il n’y a aucune autre disposition crédible qui puisse laisser espérer une amélioration.
Donc, hier matin je me décide, je vais soutenir cette grève en tant que parent conscient et citoyen assumé. Je décide de ne pas envoyer mon garçon au collège en indiquant publiquement le motif de son absence.
Aïe ! Pas un prof de la classe de mon fils ne fait grève ! Qu’à cela ne tienne, au contraire mon refus d’envoyer mon rejeton en classe, ma grève de parent n’aura que plus de sens. Et puis c’est une belle journée que la météo annonce, on ira à la pêche !
Surprise ! Mon fils n’est pas du tout d’accord : « Il va falloir que je passe des heures mercredi à recopier ce que les autres auront écrit sur leurs cahiers (et il y en a !) au lieu d’aller au tennis. Je vais être repéré par les profs qui ne vont pas être contents. Je vais être tout seul à ne pas y aller. J’aime mieux… que tu t’écrases ! » Il n’a pas tout à fait tort. Il a déjà subi les « C’est pas parce que ton père pense que… Je me fiche de ce que pense ton père… Tu es bien le fils à ton père… Pas étonnant avec un père comme ça… ». J’en passe et des meilleures.
Et voilà ! Otage des profs en grève ? Otage des profs pas en grève ? Otage des parents qui veulent faire grève ?
Nous avons discuté avec sa mère. Les mères ont toujours l’avantage de faire passer l’enfant avant la politique, même si la politique va à l’encontre de l’enfant. Elles ne l’instrumentalisent jamais. J’ai cédé, raisonnablement pensais-je, aujourd’hui il est allé au collège. Toujours des choix à faire.
Mais ce qui n’est qu’une anecdote qui ne porte pas à grande conséquence, reflète un état de fait bien réel. Il est très difficile à un parent de réagir et de le manifester même tranquillement. De faire une observation, une remarque, d’exprimer un désaccord, pire, de justifier un désaccord. On se demande toujours comment cela va être pris et on subodore toujours les conséquences que va subir l’enfant. Et ce n’est pas une vue de l’esprit. Il n’est pas évident ni facile pour les enseignants pris dans les pressions multiples, fragilisés pour beaucoup, de ne pas prendre la moindre divergence pour une attaque, de ne pas inclure l’enfant dans une hypothétique complicité avec le parent. Il n’est pas évident ni facile pour l’enfant non plus d’apparaître aux yeux des profs et de ses copains comme le fils ou la fille de « l’emmerdeur » ou de « l’emmerdeuse ». D’assumer ses parents ou d’être confondu avec eux.
Alors, le plus souvent nous nous taisons et personne ne peut nous en vouloir.
Mais ce faisant nous cautionnons même le pire.
Un autre de mes fils revint un jour du lycée avec son bulletin. L’appréciation du prof de physique l’était dans des termes carrément injurieux, même si on pouvait penser qu’il voulait faire de l’humour : « Branleur qui ferait mieux de faire autre chose que de la physique, n’a aucune chance de comprendre quoi que ce soit, etc. ». Vous imaginez mon coup de sang. L’école est un espace où s’applique aussi le droit commun. Même dans l’armée il est reconnu aujourd’hui qu’elle ne peut plus échapper à cela. Propos injurieux, émanant d’une personne en position d’autorité, propos écrits dans une pièce officielle… c’était bien au-delà d’une faute professionnelle elle aussi patente. J’indiquais à mon fils presque majeur que j’allais porter plainte. « Ne fais surtout pas cela ! Tout le monde le connaît, il va me le faire payer cher ! Et cela va me mettre à dos les autres profs. Laisse-moi finir mon année tranquille ! Depuis le temps qu’il m’a en grippe cela ne me fait plus ni chaud ni froid ! »
Et je suis resté silencieux… et ai été très mal pendant quelques temps. Et il n’y a pas beaucoup de recours ou de possibilité avec les personnes morales que devraient être les associations de parents dont le souci principal est instinctivement de rester en bons termes avec l’institution… pour leurs propres enfants.
Nous, parents, avons le plus souvent les mains liées, même si nous nous les lions nous-mêmes avec des raisons incertaines. Parce que nous sommes avant tout affectivement parent avant d’être politiquement parent. Il ne nous reste que les pieds à traîner. Ou à aller exploser dans une cour de récré et faire la une des médias. L’école est devenue un Etat dans l’Etat qui ne peut tolérer que la soumission de tous ou provoquer la révolte de quelques-uns.
Une école du 3ème type est bien évidemment fondée sur d’autres rapports entre les différents acteurs qui constituent la communauté éducative parce que la conception différente de l’acte éducatif, la construction des personnes cognitives et sociales, les finalités d’un espace scolaire, le nécessitent.
Au fait, je souhaite dans l’immédiat que la grève des enseignants ait un succès massif ! Mais l’immédiat occulte souvent le reste et en particulier l’avenir.
Devoirs... intelligents
Premier jour. Je vais chercher mon garçon au car. « Comment cela s’est passé ? – Bien ! Ah ! J’ai un devoir ! »
Vous savez que dès que j’entends le mot « devoirs », la moutarde me monte au nez. A peine rentré au collège, en guise d’accueil : devoirs ! Le principal nous avait prévenus : discipline, discipline et travail ! Pour 7 ans ! Peut-être eut-il été préférable que nous mettions notre môme au séminaire !
Un peu de respiration contrôlée pour contrôler la moutarde et présenter à mon fiston un père cool, « on verra cela à la maison ». Ce d’autant qu’à la maison il allait y avoir le déballage des bouquins, la recherche du cahier seyès qui n’avait pas été prévu (petits carreaux, seyès, formats de toutes dimensions… très important les formats dans la pédagogie), le rangement de tout ça pour que ce soit opérationnel, etc.
« Alors, ce devoir ? » et je me prépare à ma montée d’adrénaline.
C’était un devoir de SVT, sciences de la vie et de la terre. Cela fait moderne mais si le collège enseigne la vie et la terre, il y aurait peut-être de l’espoir.
« Regarde par la fenêtre de ta chambre et note ce que tu vois. ». Mon adrénaline redescend. Voilà un « devoir » qui au lieu d’enfermer un peu plus les enfants dans leurs bouquins (pardon, leurs manuels) les sort de leur ordinateur et les fait regarder dehors ! Leur fait regarder ce qu’il ne voit plus ! D’ailleurs qui regarde encore par les fenêtres en dehors de celles de l’école pour tenter de lui échapper subrepticement ? La vie, c’est chez toi leur dit ce devoir… tout au moins c’est ce que j’ose penser qu’il leur dit ! Un devoir… intelligent !
Dommage que cela ait été qualifié de « devoir ». Un devoir, on s’en débarrasse au plus vite. C’est d’ailleurs le conseil que la plupart des parents donnent à juste raison. Et dans un premier temps mon fiston l’a bien pris comme cela. Le simple mot avait transformé ce qui aurait dû être un nouvel émerveillement, un plaisir, en une corvée. Quand se rendra-t-on compte de la similitude entre « devoirs » et « corvées » que devaient assumer en plus les serfs ? Dans ce dernier cas, les seigneurs au moins en bénéficiaient.
Il eut fallu pas grand-chose, simplement changer l’impératif « Pouvez-vous essayer de regarder ce que vous voyez par votre fenêtre et nous en discuterons ensemble au prochain cours ! ». Allez ! Les profs ! Inventez des devoirs intelligents et présentez-les intelligemment ! Et ce ne seront plus des devoirs, des corvées inutiles ! Au lieu d’empiéter sur la vie des enfants, profitez alors de leur vie.
A suivre…
Bip-bip !
« Tu ne prends pas ta montre au collège ? – La prof principale m’a dit que le bip-bip allait contrarier certains profs ! »
Montre achetée en grande surface avec les cahiers et autres feuilles perforées de tous formats de l’impressionnante liste de fournitures impérativement… obligatoires. Le petit plus qui me semblait marquer le passage dans un autre monde et bien utile pour naviguer dans un découpage arithmétique du temps… et savoir le temps insipide qu’il reste à subir.
Mais, horreur, elle se permet de faire un très léger « bip-bip » qui marque les heures. Pas de chance, le bip-bip n’est pas synchronisé avec la sirène dont je vous ai parlé hier. Et les profs doivent avoir l’oreille très très fine et sélective pour être heurtée par cet imperceptible signal horaire et hermétique aux hurlements des sirènes officielles.
Encore un détail et faut-il que je sois pervers pour m’attacher à ce genre d’insignifiances et faire des hypothèses sur son sens ! Pourquoi un très léger bip-bip horaire, audible seulement pour le porteur du bracelet montre et à la limite seulement par son voisin s’il ne règne pas un silence pesant, serait hautement perturbateur ?
- Il doit bien régner un silence pesant pendant les cours et ce silence est la condition d’une bonne transmission des savoirs. Rien ne doit troubler le vol de la parole de Dieu… pardon, du maître. « Vos enfants en prennent pour 7 ans » nous disait hier le principal avec ce qu’il pensait être de l’humour. Multipliez 6 heures de cours, par les environ 150 jours de classe, par les 7 années, et vous aurez le temps de vie où les enfants devront contrôler tout bruit qu’ils produiraient !
- Au collège, seule la sirène a le droit de régler votre rythme, y compris votre rythme cardiaque. Qu’un bip-bip indépendant vous indique que la fin approche ou qu’elle est dépassée, ce serait alors contrarier le conditionnement pavlovien absolument nécessaire pour que la machine fonctionne et que règne l’ordre.
- Si un enfant passe son temps à consulter sa montre en attendant le bip-bip libérateur, il n’est plus alors dans le temps du prof mais dans le sien. On dira qu’il se déconcentre… à moins que ce soit qu’il se décentre. Depuis quelques temps, on sait que l’enfant n’est plus officiellement le centre du système éducatif.
Bien sûr, ces hypothèses sont totalement farfelues, abracadabrantes, grotesques. Je vous l’accorde. Amis profs, ne grimpez pas aux rideaux. Je sais bien que vous êtes pour la plupart sympathiques (mon fiston me le dit), attentifs, dévoués, et que rien de ce que j’éructe n’a de fondements. Des détails auxquels seul un individu retors et vicieux peut s’attacher. Et en plus en tirer des théories fumeuses.
Mais la vie d’un enfant ou d’un adolescent étant faite de détails qui pour eux sont l’important, un système étant plus perceptible par les détails qu’il engendre… et que l’on ne voit plus parce que l’on devient le système (hétéronomie), je me propose de vous ennuyer par ces détails… que vous ne lirez que si vous êtes masochistes.
Au fait, ce matin mon garçon a quand même emporté sa montre… dans son cartable (il ne l’a quand même pas emmaillotée dans un chiffon). Il prend le bon chemin !
Rentrée hurlante
Rentrée au collège. Petite réunion des nouveaux parents rassemblés sagement dans la salle du self par le principal. Discipline, fondamentaux, préparer le bac, blablabla. Tout à coup, sirène stridente qui perce tous les tympans. Attaque aérienne ? Alerte à la bombe ? Tsunami ? Faut-il évacuer, se cacher sous les tables ? Non, « récréation » rassure le principal. La CPE qui avait interrompu naturellement sa phrase dès les premiers décibels reprend imperturbablement là où elle en était dès la fin de l’alerte à la récréation. Ce qui dénote d’une certaine habitude. Perturbé, je n’ai pas pu faire l’effort de rafistoler les deux bouts de phrase, mais était-ce si important ? Dix minutes plus tard, nouvelle alerte stridente : fin de récréation !
Je songeais que simultanément, dans tous les collèges de France, aux mêmes heures, toutes les oreilles des collégiens et leurs neurones étaient vrillés par la même décharge de décibels dont la fréquence hertzienne mériterait d’être mesurée. Les décharges électriques qui font déplacer un immense troupeau.
Une loi interdit de faire tourner sa tondeuse à certaines heures. L’isolation sonore fait partie des cahiers des charges des constructions. Les études sur la nocivité du bruit foisonnent. Pas de bavardages en classe qui gênent le prof. Polémiques sur l’éventuelle dangerosité des ondes des portables. Sonneries des téléphones étudiées pour être agréables… Mais l’agression quotidienne d’une bonne douzaine de coups de sirène hurlante subie par tous les enfants (et les profs !) n’interroge personne.
Pas besoin d’être chercheur pour concevoir les décharges d’adrénaline, le stress, les chocs, les troubles, la tension et la fatigue nerveuse engendrés par cette agression non seulement sonore mais probablement volontairement psychologique. Les sirènes des bombardements devaient bien marquer l’état d’insécurité qu’il ne fallait pas oublier.
Mais, dans le même temps, on serine que le collège et ses collégiens doivent être tranquilles, de gré ou de force. Pour bien apprendre. Et pour permettre aux établissements de fonctionner dans leur ordre immuable.
Vous me direz que ce n’est qu’un détail au regard de tous les problèmes qui accablent l’école. Et bien justement : si toute une corporation d’enseignants, si tous les parents, si toutes les collectivités locales, si tous les architectes, si tout une société n’est même pas capable de percevoir l’importance et la nuisance d’un détail… qui s’entend dans toutes les oreilles, on peut douter alors de leur capacité sans cesse déclarée à améliorer un système éducatif. On peut s’interroger sur la considération qu’ils ont des enfants et adolescents dont ils ont la charge. On devrait les condamner à avoir les mêmes sirènes dans leurs réveils matins ou leurs portables.
Et je ne vais même pas jusqu’à poser la question de la nécessité d’un signal qui fasse mettre en rang, lever, rentrer, asseoir tout le monde en même temps, dans les mêmes mouvements. Rien que se la poser est subversif ! Le chien de Pavlov avait au moins à manger ! Les auteurs de science fiction vont avoir bien du mal à faire de la fiction !
Devoirs à la maison : illégal !
"Je sais bien que ton papa n'est pas d'accord, mais c'est comme ça" : propos tenus lors de la rentrée à mon fils (9 ans) par son institutrice annonçant qu'ils auraient à faire des devoirs. Ce n'est pas ce que vous auriez dû dire, madame l'institutrice, le propos exact aurait été "je sais bien que c'est illégal, mais je m'en fiche".
Cela fait plus d'un demi siècle que cette interdiction existe, que tous les constats, recherches, statistiques la confirment. A tel point, que même les ministres réformateurs en marche arrière de la dernière décennie n'ont pas osé l'abroger, alors que cela leur aurait mis la majorité des enseignants et des parents dans leur poche.
Même au collège : une toute récente enquête américaine menée sur 25 000 élèves de 12 ans dans 1 032 écoles, constate que les devoirs à la maison, non seulement ont "peu d'effet ou pas du tout", y compris la mémorisation de leçons, mais creusent un peu plus les inégalités. Prudemment, ils disent "d'un point de vue politique, il est prématuré de conclure que l'augmentation de la somme de travail du soir est le levier à activer pour accroître l'efficacité du système !!" (www.unlv.edu/projects/RePEc/pdf/0907.pdf)
Constatés sans relàche comme inutiles, nocifs tant aux points de vue cognitifs, psychologiques, sociaux tout aussi bien que de celui de la santé, interdits, la majorité des enseignants continue imperturbablement à distiller ses devoirs, la majorité des parents à l'accepter passivement ou à l'approuver. Si on peut avoir quelque clémence pour les seconds en mettant en avant leur ignorance, il n'en est pas de même pour les premiers, qu'on les considère comme des fonctionnaires ou comme des professionnels.
Comme fonctionnaires, il est pour le moins curieux qu'ils s'asseoient sans état d'âme sur des instructions officielles alors que, dans le même temps, ils se réfugient prudemment derrière elles (base élève, évaluations, réglement, réglement...). Il est tout aussi curieux que leur hiérarchie qui n'hésite pas à sanctionner au moindre écart qui met en cause son autorité souveraine et l'application tâtillonne de ses instructions, ferme les yeux sur des actions reconnues comme nocives pour les enfants. Il est vrai que personne n'a encore été traîné en justice pour ce fait qui relève de la mise en danger des enfants ! Toute proportion gardée, mais la proportionnalité dans ce domaine et appliquée à des millions d'enfants est d'une appéciation élastique.
Comme professionnels, il est tout aussi curieux que les enseignants ne soient pas au courant d'un demi siècle de constats, y compris dans les pays portés aux nues pour l'efficacité de leur système éducatif... sans devoirs et sans stress. Curieux qu'ils n'aient pas constaté qu'aucun devoir n'a sorti un élève des difficultés pour lesquelles ils sont soi disant donnés. Bien au contraire. Dans le domaine de la santé, dans n'importe quel autre domaine, on appellerait cela de l'incompétence, voire de l'indigence. Et on entendrait, peut-être mais pas sûr, ministres et politiques s'égosiller dans toutes les tribunes. Peut-être aussi (mais ce n'est pas plus sûr) nos intellectuels moralistes habituels.
Ce qui est tout aussi curieux, c'est que donner des devoirs, donc prolonger l'école au-delà de ses heures obligatoires, empiéter dans le domaine familial, c'est reconnaître de facto l'échec professionnel pendant le temps scolaire. De très nombreux parents m'écrivent qu'à la maison, pour faire faire cette corvée obligatoire, il faut qu'ils expliquent... ce qui n'a pas été compris en classe ! Parfois, ce sont même des punitions que l'enfant doit accomplir à la maison, probablement pour que le père ou la mère rajoute une couche d'opprobe ! Et je suppose que les enseignants ne toléreraient pas que, d'une manière ou d'une autre, les élèves et les parents s'immiscient quotidiennement dans leur espace personnel ou familial !
On nous dit : "mais c'est un moyen de tenir les parents au courant, d'établir une relation". Si c'est le seul moyen dont l'école dispose pour établir une relation, alors c'est dramatique pour l'école et ceux qui y occupent une fonction. Et c'est révélateur du gheto qu'elle constitue et dans lequel elle se complaît.
On nous dit aussi "pour les préparer à la masse de travail qu'ils vont avoir au collège" Raisonnement des plus étonnant : là, c'est cette fois la quasi totalité des parents qui constate que ce qui est demandé aux enfants à partir du collège est démesuré. Depuis des années une grande partie du corps médical tire les sonnettes d'alarme sur l'atteinte à la santé des collégiens du fait de la prolongation sans fin et inutile d'une journée de travail. Alors, parce que les enfants vont avoir à subir une incroyable absurdité maintenue par simple tradition, il faudrait leur faire subir avant les préjudices qui les attendent ? il n'y a plus qu'à les enfermer dès la naissance !
Il n'empêche qu'il y a un interdit. Si cet interdit est jugé contestable, j'admets que l'on puisse demander son abrogation, mais en attendant, on l'applique. Comme le font les partisans de la peine de mort, ceux contre l'avortement... On peut penser que fumer un pétard n'est pas dangereux, on peut militer pour la légalisation du cannabis, mais en attendant, si on se fait prendre on est sanctionné et pas une personne disposant d'une fonction d'autorité ne se permettrait d'en distribuer, même si elle pensait que ce n'est pas dangereux.
Alors ? les devoirs à la maison ne relèvent certainement pas de la pédagogie, ni de la citoyenneté. De la bêtise ? De l'abus de pouvoirs ? j'ai envie de dire : de la psychanalyse.
Quelques rappels de textes :
Déjà, en 1912 (!!!)
Circulaire (novembre 1912) - Académie de la Haute-Marne (l’Inspecteur d’Académie de la Haute-Marne)
Objet : suppression des devoirs écrits dans la famille.
L’inspecteur d’académie
Mes chers collaborateurs,
J’ai appelé déjà votre attention sur les devoirs écrits faits dans la famille. Je vous ai dit que l’utilité en était fort contestable, qu’ils risquaient, après une journée scolaire de six heures, de fatiguer l’enfant, que les conditions matérielles où ils sont la plupart du temps exécutés, pouvaient les rendre nuisibles à la santé de nos élèves ; et je vous ai recommandé de les donner très courts, si vous ne les supprimiez pas tout à fait. J’estime, expériences faites, que leur suppression absolue s’impose. Il y avait encore des supérieurs hiérarchiques humainstes et soucieux... des enfants. Mais cela n'était pas encore une prescription nationale.
Elle l'est devenue en 1956 et n'a jamais été démentie depuis, y compris par la succession de ministres, de Chevennement à Luc Chatel, prônant un retour aux "méthodes d'antan". Donner des devoirs écrits à la maison reste toujours illégal :
Les circulaires du 29/12/1956, du 28/01/1958 et du 28/01/ 1971 interdisant les devoirs écrits à la maison pendant l'école primaire, si elles ont été abrogées par la circulaire n° 94-226 du 6 septembre 1994, celle-ci, en précisant "des études dirigées, d’une durée quotidienne de trente minutes, sont mises en place, dans chaque classe, pendant le temps scolaire, à la suite des séquences d’enseignement proprement dites et avant le début des activités péri-scolaires éventuelles" insiste lourdement : "Dans ces conditions, les élèves n’ont pas de devoirs écrits en dehors du temps scolaire"
Ces dispositions sont confirmées dans le document d'accompagnement des programmes 2002 : "Dans les classes élémentaires, le travail scolaire à faire à la maison est limité : les devoirs écrits sont proscrits "
Ma maîtresse, elle est trop gentille
Ma maîtresse, elle est trop gentille ! Première réaction avec un grand sourire après la première matinée.
Ouf ! Ce n’est pas grand chose, ça ne prouve rien, et pourtant, ça soulage tout le monde, enfant et parents !
« Pourquoi ?
– Elle ne crie pas, elle nous a demandé ce que l’on a fait pendant les vacances. Quand Jean-Gab lui a fait voir ça rosace qui était un peu loupée, elle lui a dit que c’était la faute de son compas, elle le lui a resserré et lui a fait voir comment s’en tenir »
Cela ne dit pas grand chose sur la maîtresse et ce qu’elle va faire et faire faire, mais cela montre que les enfants ont apprécié d’être reconnus, que l’adulte de la classe les a reconnus, et que c’était ce qu’ils attendaient. Elle a d’abord établi une relation. Et voilà même que le coupable pouvait être un compas ! C’est un détail, un infime détail, et pourtant, quelle libération !
A suivre.

