02 septembre 2008
Ma maîtresse, elle est trop gentille
Ma maîtresse, elle est trop gentille ! Première réaction avec un grand sourire après la première matinée.
Ouf ! Ce n’est pas grand chose, ça ne prouve rien, et pourtant, ça soulage tout le monde, enfant et parents !
« Pourquoi ?
– Elle ne crie pas, elle nous a demandé ce que l’on a fait pendant les vacances. Quand Jean-Gab lui a fait voir ça rosace qui était un peu loupée, elle lui a dit que c’était la faute de son compas, elle le lui a resserré et lui a fait voir comment s’en tenir »
Cela ne dit pas grand chose sur la maîtresse et ce qu’elle va faire et faire faire, mais cela montre que les enfants ont apprécié d’être reconnus, que l’adulte de la classe les a reconnus, et que c’était ce qu’ils attendaient. Elle a d’abord établi une relation. Et voilà même que le coupable pouvait être un compas ! C’est un détail, un infime détail, et pourtant, quelle libération !
A suivre.
30 août 2007
Rentrée scolaire !
Lorsque des enseignants se retrouvent en stage, c’est à dire qu’ils vont se retrouver dans la position d’élèves, il n’est plus un IUFM qui ne débute pas la première journée de la session par un accueil sympa : café, croissants attendent les stagiaires ; il y a d’ailleurs dans tous ces établissements un hall d’accueil, des coins pour discuter tranquille à deux ou trois, souvent des fauteuils. La première journée démarre presque toujours avec une heure de retard. On a le temps de décompresser, se retrouver, faire connaissance… et se rendre paisiblement dans sa salle. Bref, on a compris que l’on avait tout intérêt à s’engager cools pour les quelques jours que l’on devra passer ensemble. D’ailleurs, même pour une journée de colloque, de conférence pédagogique, plus personne n’hésite à consacrer une heure à…. l’accueil.
Mardi matin, c’était la rentrée de mon fiston. L’école des grands. Ecole comme toutes les autres écoles ou presque. Mon fiston était pas mal stressé, et moi aussi ! L'inconnu stresse tout le monde. Mais il était aussi plein d’envies, et je n’hésitais pas d’ailleurs à en rajouter une couche : « Tu vas voir, tu vas faire plein de choses intéressantes, des choses que tu n’as encore jamais faites, ça va être génial »
Arrivée devant les grilles. Et oui, à la campagne il y a les mêmes grilles qu’en ville, les mêmes trottoirs qui font office de hall d’accueil. Et puis, on sait jamais, les terroristes peuvent aussi sévir au milieu des vignes, Vigie pirate veille. Et il vaut mieux ne pas arriver en avance ce jour : les grilles ne s’ouvrent réglementairement que 10 minutes avant l’heure officielle. Il vaut mieux ne pas arriver en retard non plus : pour le premier jour cela la ficherait mal et ce serait le premier regard négatif assuré porté sur le môme… et la famille. Et un stress supplémentaire. Quand la plupart des parents sont obligés d’amener leurs mômes en bagnoles, ont dû négocier avec leurs patrons pour arriver en retard au boulot qu’ils rattraperont d’ailleurs, le timing de la rentrée, c’est du serré. Mais le réglement, c'est le réglement et les enseignants ne sont pas des missionnaires mais des fonctionnaires. Vous avez dit qu’il fallait éviter le stress ?
La première découverte de l’école où il va vivre 4 ans (c’est un peu plus que les 8 jours de stages de ses instits), c’est cette grille, devant laquelle attendent mères, pères qui ont déjà largués leurs pitchouns et qui ont quelque mal à ne pas rester en contact par le dernier lien qui leur reste, le regard.
Et qu’est-ce qu’il voit le pitchoun ? une cinquantaine de mômes dans une cour goudronnée, des plus grands qui s’agitent, des petits figés… et deux maîtresses qui trônent comme des cerbères au milieu de ce qui s’apparente à l’espace de promenade des prisons.
Faut bien le lâcher quand même, mais je sens que son enthousiasme commence à faiblir. Pas un « bonjour », pas un sourire. C’est sûr, ce n’est plus de la rigolade. L’école, ce n’est pas de la rigolade.
Et tout le monde attend. Les mômes dans la cour, les parents sur le trottoir. Attend quoi ? que la montre, le signal et la directrice fassent mettre tout le monde en rang. Il y a deux classes seulement, mais pas question de rentrer dans le temple (ou la prison) si la première manifestation de l’ordre, de l’autorité, de la mise au pas, ne soient pas cet alignement militaire dont on a du mal à trouver un autre sens. Même les moutons ne sont pas astreints à cet exercice. Si j’étais directeur d’IUFM, j’obligerais les étudiants, les profs en stage, à ne rentrer dans l’établissement qu’en rangs par deux, impeccables. Après avoir attendu dans une cour, été comme hiver, par beau temps ou sous la pluie ou dans le gel. Comme tout le monde réclame le retour à la « vraie » discipline, j’imagine que tous apprécieraient.
Et ça y est, le rang est fait. Les anciens sont déjà formatés. Mais je vois dans le dernier regard de mon môme une immense incompréhension et un peu de détresse, lui qui les années précédentes rentraient directement dans « sa » classe en faisant péter un bonjour sonore à sa maîtresse qui le lui rendait par un sourire, pouvait lui faire voir la bestiole qu’il avait trouvé, caresser le lapin, commencer à tapoter à l’ordinateur en attendant que les autres arrivent ou ressortir attendre Jean avec son ballon de foot. Et même il pouvait m’amener voir ce qu’il ou ils avaient fait la veille. Nous étions tous deux dans « son autre maison ». Et cette « maison » était ouverte dès que la « maîtresse… de maison » y était.
Mais voilà, pour sa quatrième rentrée, Martin venait cesser d’être un enfant, voir un simple être humain : il n’était plus qu’un « élève ». Il ne manque plus que l’uniforme et un matricule.
Quand la porte s’est refermée et la cour vidée, étrangement les parents restants ont eu quelque mal à rentrer. Quelques-uns se sont retrouvés au bar du village devant un café. Dans les yeux de quelques-uns de mes coreligionnaires parentaux, il m’a bien semblé lire un peu de détresse. Mais voyons ! Il faut bien qu’ils y passent ! j’y suis bien passé et je n’en suis pas morte ! Faut bien qu’ils apprennent la vie ! (curieuse conception de la vie, et on s’étonne que parfois le chaudron de cette vie explose !), ça va leur faire du bien, ça va les dresser ! (au niveau du « dressage » on en a les résultats tous les jours, même aux infos de la télé !)
En rentrant, je me suis dit que bon, cela allait s’arranger dans la classe, que c’est là qu’allait avoir lieu le véritable accueil. Lorsque je suis retourné le chercher le soir, il avait l’air éteint. Dans la voiture, il m’a expliqué qu’il avait eu sa première… punition. Cinquante lignes parce qu’il avait bavardé après un exercice, à faire pendant la récréation. Cinquante lignes à un môme de 7 ans qui commence tout juste à écrire. Je lui ai suggéré de négocier une « réduction de peine ». A-t-il osé le faire ?
Je n’ai pas voulu aller, dès la rentrée, rappeler à cette maîtresse que pensums et privation de récré étaient interdits. Ce qui aurait été pris d’emblée comme une déclaration de guerre. Et puis je sais que cette maîtresse a peut-être peur, peur des mômes, peur des parents, peur d’elle-même et qu’elle devait être encore plus stressée que tout le monde. Le stress, notre école française en est la championne du monde. Je sais qu’elle fait des choses intéressantes dans sa classe, qu’elle favorise un peu l’expression, la coopération. Il faut que je lui donne une chance en même temps du coup qu’une chance à mon enfant. J’ai relativisé avec Martin, commencé à lui apprendre qu’il fallait se méfier de ce monde, être malin, voire tricher avec les institutions pour y survivre au mieux, tirer son épingle du jeu.
Il venait de découvrir ce qu’on appelle « la société ». Mais c’est bien triste.
Bien sûr il s’adaptera. C’est le propre de l’espèce humaine de s’adapter. Les esclaves, les prisonniers s’adaptent. Jusqu’au point d’intégrer leurs conditions comme normales, voire naturelles. Il va falloir que je lui apprenne à résister intelligemment… pour se sauvegarder lui-même.
Et pourtant, ces maîtresses sont de « braves » femmes. Consciencieuses. Voulant bien faire leur métier comme l’immense majorité des enseignants, pour le « bien » des élèves. Mais comment expliquer ce manque absolu de simple bon sens ? Ce qui relève presque de l'ignorance ? Cette perte d’humanité dont pourtant ellles se réclament ? Cette absence de lucidité ? Comment expliquer qu’elles soient incapables de saisir que ces enfants vont passer l’essentiel de leur temps à vivre (vivre) ensemble pendant 4 ans et que cela ne se fait pas par simple coup de sifflet, mise en rang et punitions dès la première seconde ? Comment expliquer que personne ne le leur ait expliqué ?
Il n’y a pas de doutes, il faut les mettre en rang et assortir de quelques punitions leurs conférences pédagogiques ou leurs stages. Peut-être comprendraient-elles alors.
Quand je pense que, lorsque j'enseignais en classe unique, le premier jour de la rentrée... nous ne rentrions pas mais nous partions en pique-nique, bader le long des buissons pleins de mûtes, avec les parents disponibles qui mangeaient avec nous, pour prendre le temps de nous retrouver, raconter, se laisser aller, plaisanter, rire,... faire la fête ! pas facile d'être seulement père après ça !
Ce matin, Martin est parti à l’école, mais son regard ne brillait pus.
Je vais avoir du boulot !
Le 29 août 2007
29 juin 2007
Fin de CP dans une école ordinaire : bilan
Mon fils va terminer son année scolaire de CP, changer de classe. Sur mes cinq enfants, c’est le premier qui vient de passer ses quatre premières années dans une institution, l’école publique, sur laquelle je ne pouvais pas faire grand chose pour lui donner un autre visage (1), une autre logique que celle communément admise, que celle qui est conforme à la croyance officielle. Un peu comme un médecin qui aurait toute sa vie sa vie soigné ses patients d’une manière différente mais à leur plus grand bénéfice constaté et qui serait obligé de confier son enfant à une médecine rétrograde dont il connaît les méfaits.
Alors pourquoi ce médecin ne soignerait-il pas lui-même son enfant ? Bien sûr parce que le soin n’est pas la distribution mécanique d’un médicament répertorié, fut-il alternatif (internet suffirait de nos jours) mais l’intervention d’une tierce personne qui puisse avoir un regard extérieur, déconnecté de l’affect, mais capable d’établir une relation de compréhension de l’autre. Et puis le soin fait partie d'une relation duelle, les langages eux se construisent dans le collectif. Et le médecin à un immense avantage : il peut choisir le confrère à qui il confiera son enfant.
Pour moi, le pédagogue, c’est bien plus difficile. C’est plus difficile parce que je sais que l’école ce n’est pas simplement le lieu où il va, en principe et selon le dogme officiel, apprendre à lire et à compter. D’ailleurs, être captif pendant des années simplement pour apprendre à lire et compter, ce que tout le monde sait en principe faire donc pourrait transmettre, cela devrait paraître à tous tellement démesuré que l’idée même d’école devrait interroger chaque citoyen, chaque parent normalement constitué.
Si on réduisait l’école à cela comme le professent quelques chantres médiatisés et les nouveaux élus triomphants, il n’y aurait pas besoin d’école. « Apprendre à lire ou à calculer », n’importe qui peut le faire s’il sait lire ou calculer. A moins d’être totalement innocent, voire stupide, l’école a bien d’autres fonctions sinon elle n’intéresserait aucun État. Et je n’étonnerai personne en disant que la tendance est, à des degré différents suivant les tendances politiques, de « fabriquer » les ersatz de citoyens dont la société dominante a besoin. Ce qui n’est malheureusement pas loin, de façon générale, du mouton.
Mais, même si les intentions de nos ministres successifs ne sont pas forcément celles qu’ils affichent télévisuellement, même si le rôle qu’ils assignent à l’école depuis sa naissance relève peut-être de ce que l’on pourrait appeler l’inconscient de classes, même si l’école a des fonctionnements carrément ubuesques, parfois carcéraux, parfois carrément honteux, scandaleux, elle constitue quand même, pour tous les enfants en construction d’adultes et de citoyen, l’espace après la famille qui va nécessiter la conquête d’autres langages, l’espace à explorer pour conquérir d’autres langages, l’espace où il va se confronter à un autre monde relationnel, découvrir d’autres mondes créés par les langages. Après le cercle familial qui se vide dans la journée (nécessités économiques), la rue, le quartier, le village sont tout aussi vides… puisque les adultes sont dans les lieux d’emplois et les enfants… à l’école ! Si l’école n’existait pas, il faudrait l’inventer pour que les enfants aient un endroit où aller. La société sans école d’Illich nécessiterait… qu’elle soit une autre société. Une société où seraient privilégiées la vie, la convivialité collective au détriment du profit et de la compétition pour ledit profit. Pour l’instant, les lieux de vie collective… sont vides.
« Il faut un village pour éduquer un enfant et il faut un enfant pour éduquer un village ». Cette expression, peut-être africaine, reprise dans certains cercles du développement durable, est très belle. Mais ce qui n’existe plus dans nos sociétés occidentales dites modernes, ce sont les villages ou les quartiers en tant que communautés vivantes. Ils ne sont plus que des lieux d’hébergement sous la houlette de quelques syndics municipaux.
Ce que devrait être l’école aujourd’hui : le lieu où un enfant devrait pouvoir poursuivre une vie relationnelle et sociale et expérimentale après 8H ou 9H, pendant 4, 5 ou 6 jours de la semaine ! la déscolarisation n’étant alors possible que dans des cas particuliers (fratries, richesse relationnelle hors le cercle familial, disponibilité d’adultes, contacts avec d’autres enfants…)
Non seulement l’enfant est captif, mais il n’a pas de possibilité d’aller ailleurs que dans l’espace qui lui est désigné et qui, malheureusement, devient souvent une prison.
Si l’école était seulement l’endroit où l’on apprend à lire, écrire, compter, nombreux seraient les enfants qui pourraient s’en passer. Je sais bien que défendre une telle idée aujourd’hui où l’on n’arrête pas de parler d’illettrisme peut paraître stupide. Encore qu’on devrait quand même s’interroger sur la capacité d’une école qui n’apprend pas à lire aux enfants qui sont ceux qui justement auraient besoin d’elle.
L’école est devenu le seul espace où l’enfant peut poursuivre toutes ses conquêtes langagières, et tout simplement vivre, en l’absence d’autres lieux qui se vident durant la journée. Il faudra bien un jour que cette réalité finisse par s’imposer aussi bien aux parents, qu’aux professionnels de l’école, qu’aux administrateurs, qu’aux politiques. Ceci en dehors de toute idéologie, sauf s’il s’agit alors de réduire une partie de la population au rang de moutons, d’esclaves… ou de fauves. Mais alors il faudrait le dire.
J’ai donc, en toute connaissance de cause, laissé mon garçon dans une institution dont je sais pourtant toutes les nuisances. Ces dernières peuvent pourtant être atténuées, voire très rarement éliminées, du simple fait de l’agir de celles et ceux qui ont tous les pouvoirs de cet univers fermé : les enseignants.
La maîtresse de mon fils (2) était une jeune maîtresse, disons classique. Avec très certainement une haute conscience de son rôle. Avec très certainement un dévouement à la cause de l’école publique incontestable. Avec une considération certaine pour les parents comme pour les enfants. Avec une certaine ouverture d’esprit lui permettant de faire intervenir des parents artistes sans s’offusquer de leurs conceptions de l’éducation artistique. Avec des objectifs . Une maîtresse qui aime faire régner l’ordre, l’ordre juste. Une maîtresse qui n’hésite pas à passer des mercredis à installer des ordinateurs ou à préparer un pique-nique. Une maîtresse qui manifestement aime ce qu’elle fait et, probablement, qui voudra s’améliorer. Autrement dit, ce que l’on appelle et ce que l’ensemble des parents appelle une « bonne maîtresse »… à conserver ! Moi, je dirais qu’avec mon fils on a eu chaud et de la chance : cela aurait pu être bien pire !
Qu’est-ce qu’il est possible de tirer comme bilan au bout des ces premières années dans une école publique que l’on peut considérer comme classique, peut-être moins pire que d’autres en particulier parce qu’il s’agit d’une petite structure ?
En ce qui concerne les apprentissages fondamentaux dévolus à l’école, c’est à dire l’écrit et les maths, cela a été l’apprentissage mécanique bien connu, même si les sacro-saintes méthodes (contenues dans des manuels) restaient relativement souples et moins caricaturales que l’aurait voulu l’ancien ministre. Les enfants ont su décoder à haute voix à Pâques, savent compter jusqu’à au moins cent… et tout le monde est content : « ils savent lire ». En réalité ils sont coincés dans les mécaniques ainsi intégrées et ont du mal pour sortir du décodage linéaire qui empêche… de lire (voir http://perso.orange.fr/b.collot/b.collot/lecture.htm ). Bien sûr la plupart, avec le temps, la pratique et surtout la pratique naturelle de l’écrire ou de la mathématisation si les circonstances scolaires ou personnelles leur sont favorables, la plupart vont probablement finir par pouvoir lire… plus ou moins bien. Plus ou moins rapidement. Plus ou moins globalement l’écrit moderne qui n’est plus l’écrit gutemberrien qu'il fallait décrypter linéairement en commençant en haut à gauche pour finir en bas à droite. Bien sûr il y a les privilégiés comme mon rejeton, dont les parents lisent, écrivent naturellement, curieux de leurs enfants, ceux dont les familles, l’environnement, constituent des espaces où on baigne dans les mondes créés par les langages, où on y joue. Et il y a ceux qui resteront dans la mécanique apprise et qu’ils oublieront d’ailleurs peu à peu faute de l’utiliser pour « de bon ».
Le plus regrettable dans ces apprentissages c’est celui du langage mathématique. Essentiellement parce qu’il n’est pas considéré comme un langage (il ne l’a été que pendant un court temps incompris par la quasi totalité des enseignants de l’époque, celui des « maths modernes »). Et ce dans pratiquement toutes les écoles de France et de Navarre, quelles que soient les « méthodes ». Le plus grave, c’est que l’enfermement dans une simple mécanique est plus difficilement rattrapable, je m'en rends bien compte avec Martin qui est passé en un an du stade où il s’amusait à créer, inventer son monde mathématique à celui où il s’évertue consciencieusement à appliquer la mécanique enseignée. Ne serait-ce que pour faire plaisir à la maîtresse puisque l'essentiel qui peut motiver les enfants à exécuter, c'est d'obtenir la satisfaction de l'enseignant. Cette satisfaction étant marquée par une "récompense" qui, dans le cas de Martin, n'était pas encore la note mais parfois... un bonbon ! pire que le bon point !
Il est plus difficile de sortir de cet enfermement que sortir de celui de la lecture parce que la pratique naturelle du langage mathématique est beaucoup moins courante dans l’entourage ordinaire. Parce que sa fonction relationnelle est beaucoup moins évidente. La création ludique étant alors le moteur principal. L’illettrisme mathématique est bien plus grand que l’illettrisme littéraire.
Est-ce que cela aurait été mieux à la maison ? Très probablement. Mais uniquement par effet de comparaison parce que le milieu le plus facilement favorable à la construction de ces deux langages, ce devrait être l’école. On le sait, les langages se construisent dans l’interaction avec un environnement où ils sont déjà utilisés, où ils ont une fonction relationnelle, où les mondes construits par ces langages donnent envie d’y pénétrer à son tour. Après la famille pour le langage oral, la marche bipède, l’école devrait être ce nouvel environnement… mais elle n’est qu’exercices mécaniques sans véritable sens. On peut résolument accuser l'école d'être la source de tous les illettrismes et si les orientations données par De Robien sont confirmées par son successeur, nous allons vers une accentuation dramatique de cet état.
Alors ?
Martin a fait connaissance avec l’absurdité sociétale, la bêtise de la coercition, des règles à appliquer au nom de la morale (3) et pour éviter la sanction, l’ordre basé sur la seule obéissance, l’ennui, l’immobilité contrainte, un certain étouffement de sa créativité… Il aura aussi fait connaissance avec la jungle ainsi provoquée de la cour de récré. Quoi que je fasse, ce sera sa réalité de demain. Mais il aura commencé à apprendre à résister, à se révolter, puis à se révolter intelligemment, à essayer de tirer son épingle du jeu, à parfois louvoyer, à se protéger… et j’espère l’y avoir un peu aidé.
Et puis surtout il aura été en contact avec d’autres adultes, il aura appris parfois à s’en méfier, il aura trouvé d’autres enfants dans son espace relationnel ; il aura aimé, détesté, rigolé, pleuré, essayé de charmer, été conquis, etc. Dans l’espace où il aura quand même été captif, il aura pu se créer librement son propre réseau relationnel ce qu’il n’aurait pas pu faire à la maison. Son réseau relationnel est d’ailleurs devenu en partie le nôtre (à sa mère et à moi).
Est-ce suffisant pour justifier sa scolarisation ? Au vu de sa soif relationnelle, impossible à satisfaire à la maison (isolement) oui, sans aucun doute. L’homme ne peut se construire hors des autres. Sa mère et moi pouvons atténuer, compenser, détourner, les dégâts provoqués par l’institution scolaire, voire s’opposer à ses excès. Nous n’en sommes pas à pouvoir créer un contrepouvoir avec l’ensemble des parents mais nous pouvons contribuer à faire évoluer un tout petit peu ce qui constitue alors une opinion. Nous sommes sans aucun doute des privilégiés de l’école et Martin aussi.
L’école continuera à fabriquer ainsi un monde dur, impitoyable. Elle n’en est pas que le reflet, elle en est aussi la génitrice. Vouloir s’en retirer pour protéger ses enfants relève d’un sentiment légitime. Parfois, en cas d’excès, cela relève même du secours à porter à personne en danger. La question est que cette protection n’est peut-être que provisoire et pour certain peut-être un affaiblissement. Et, de toutes façons, c’est cette jungle qu’ils auront à affronter, même s’ils sont du côté des possédants, la possession n’enrichissant pas la sphère affective, celle qui fait la vie et la solidité dans la vie. Il faut également admettre que la déscolarisation n'est possible que pour une infime minorité, l'immense majorité des enfants ayant besoin de l'école. Mais certainement d'une autre école.
Le seul choix intelligent serait de rentrer en lutte pour la transformation de l’institution scolaire, des pratiques de ses agents, du droit des enfants, des parents. C’est celui que j’ai fait pour ma part depuis au moins…. 45 ans !
PS : l’an prochain, Martin va rentrer dans une classe où existent un peu des pratiques coopératives, des pratiques permettant l’expression, la création, la communication. C’est une chance… mais il va falloir soutenir ce que l’ensemble des parents considère encore comme de l’inutile ou du superflu. Rien n’est jamais facile ou acquis !
(1) En réalité, j’ai quand même bien fait quelque chose ! avec la partie retord que possèdent tous les vieux singes !
(2) C’est très curieux cette dénomination aussi vieille que l’école. La même que celle dont les esclaves appelaient leur propriétaire. J’y reviendrai dans un prochain billet.
(3) Il est étonnant que rien dans la formation des profs ne leur ait appris que la capacité de se plier à une morale quelconque n’est possible qu’aux alentours de ce que l’on appelait autrefois « l’âge de raison ».
24 mai 2006
L'école obligatoire, service public gratuit ?
C’est moi qui suis « l’homme » à la maison, c’est donc moi qui doit surveiller l’horloge tous les soirs pour être à 16H20 pétantes à la sortie de l’école. Et je suis un privilégié. Si vous avez des enfants qui doivent aller à l’école, que les deux parents doivent travailler et qu'aucun des deux ne travaille à domicile, ou si vous n’êtes pas très riche, ne venez pas à la campagne !
D’abord, l’institution scolaire qui a créé aussi l’obligation scolaire (1), conçue il y a bientôt un siècle et demi, n’a pas prévu que la mère allait de plus en plus devoir être elle aussi salariée ou même conquérir le droit de travailler en dehors de la maison. Elle n’a donc pas prévu ce qu’allait pouvoir faire l’enfant, livré à lui-même après les heures scolaires. D’ailleurs, y compris aujourd’hui, elle s’en fout.
Il est quand même assez ahurissant de voir les portes des écoles ne s’ouvrir pour la plupart qu’à partir de 8H30 ou de 9 heures, ce qui supposerait que le parent qui amène l’enfant en classe ne devrait pointer à son boulot que vers 9 H 30 ! Il est tout aussi ahurissant de se retrouver à 16H35 devant des portes closes, les enseignants étant les seuls fonctionnaires qui ne sont pas astreint à rester sur leur lieu de travail un certain nombre d’heures. Mais si vous voulez obtenir un RDV, ce sera alors à 16H30, débrouillez-vous avec votre employeur pour quitter votre boulot… sans perte de salaire ou sans risque de mise à pied ! Et vous serez de toutes façons fustigé comme mauvais parent.
Bien sûr les municipalités urbaines ont pour la plupart mis en place des garderies, peu chères sinon gratuites. Cela n’empêche pas des journées de 10 heures sans moments de vrai repos ou détente, le temps de la cantine ne pouvant pas être considéré comme de la détente ! Et encore, s’il n’y a pas de devoirs à se farcir à peine réintégré le domicile !
Mais à la campagne, il n’y a pas toujours de garderies ! Chez nous les 3 mairies, puisqu’il s’agit d’un RPI, ne veulent pas dépenser un sou de plus pour l’école. « Les bonnes femmes n’ont qu’à rester à la maison. De notre temps c’étaient les grands-mères si les bonnes femmes ne le pouvaient pas. Et puis il y a les nounous ». La campagne, ce n’est plus ce qu’il y a encore dans les fantasmes citadins si tant est qu’elle l’a été un jour. Tout le monde doit bien bosser. Même quand il reste des fermes ce sont maintenant des entreprises. Les populations se sont renouvelées. Rares sont les familles où il y a encore une grand-mère à la maison ! Il va donc falloir se débrouiller… et payer pour que les mômes ne se retrouvent pas seuls à la maison après l’école.
Mais ce n’est pas tout. Depuis une trentaine d’années on supprime à tour de bras les petites écoles à une ou deux classes au nom du taylorisme pédagogique (l’Éducation Nationale est bien la dernière entreprise ou le fordisme est toujours à l’honneur). Au mieux ce sont des regroupements éclatés (le CP dans une commune, le CE dans une autre, le CM dans une troisième…), au pire les concentrations cantonales. Du coup vos enfants passeront l’essentiel de leur scolarité, de la maternelle à l’université, en dehors de la commune où vous habitez. Ce qui veut dire qu’ils prendront le car qui s’arrête … devant les écoles seulement (généralement gratuit celui-là) mais vous devrez l’y amener (les géographes vous diront les tendance de la dispersion de l’habitat rural depuis l’inversion des flux migratoires). Vous devrez donc avoir deux voitures si les deux parents ne travaillent pas au même endroit (exceptionnel à la campagne !) et au prix du pétrole, des assurances….
Ce qui veut dire aussi qu’il faudra bien qu’ils mangent à la cantine ! Ce qui coûtera quand même un peu plus cher que s’ils partagent le repas familial !
Alors si vous avez deux ou trois enfants, faites les compte ! La bagnole et l’essence pour les amener et les chercher à l’école ou aux cars(2), la garderie ou la nounou pour attendre l’ouverture de l’école et le retour des parents, la cantine… Et je ne compte pas le temps passé sur les routes ou à attendre la succession des cars de ramassage sur le trottoir de l’école (un maman qui avait 4 enfants a décompté 2 heures d’attente quotidienne, et sans la complaisance d’autres mères de familles, cette attente aurait aussi été celle de ses enfants les premiers « ramassés »).
Je ne parle pas ici des cahiers de telle dimension, ou de la calculette, ou des feutres… normalement, les fournitures scolaires figurent bien comme lignes budgétaires des communes, mais il semblerait que cette gratuité là, spécifiée dans les textes elle, ne figure pas dans les informations données dans les IUFM.
Vous avez dit service public ?
(1) Bien sûr ce n’est pas l’école qui est obligatoire mais l’instruction. Mais là aussi la déscolarisation sciemment voulue n’est à la portée que d’une poignée de privilégiés… et encore.
(2) Il y a seulement 15 ans les enfants faisaient facilement un kilomètre à pied, 2 ou 3 kilomètres en vélo pour aller à l’école. Il n’y en a plus, non pas par paresse mais par peur des parents. Peur qui n’est pas tout à fait injustifiée.
22 mai 2006
L'école, cabane à lapins
Je viens d'amener Martin, 5 ans et demi, à l'école. Petite école d'un RPI rural (regroupement pédagogique intercommunal), une classe, grande section (5ans) et CP (6ans).
Chaque matin je suis effrayé par la tristesse de cette cour goudronnée, où le marronnier a quand même dû échapper à la suppression de tout ce qui pourrait salir parce qu'il ombrage quand même l'entrée de la mairie. Les vieux WC ne sont plus utilisés lorsque l'adjonction de la section enfantine a imposé l'installation de sanitaires à l'intérieur, mais ce n'est pas pour cela qu'on a essayé d'en faire autre chose : ils sont restés tel quel ! l'odeur a juste disparu. Une triste cabane en plastique défraîchi qui se traîne au milieu de la cour, drôle d'endroit pour se réfugier, est le seul "aménagement" pour ce lieu de petits. Et que dire du préau poussiéreux en plein courant d'air... Un désert bitumé en miniature.
Cour de récréation ! drôle de récréation quand, par exemple, c'est le seul endroit où des petits de 5 et 6 ans doivent attendre l'heure de l'interclasse pour ceux qui mangent à la cantine. Qu'il pleuve, vente ou gèle à pierre fendre !
Il ne s'agit pas d'un cas particulier, tout le monde le sait. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les lieux dans lesquels sont captifs(1) nos enfants, parfois dès l'âge de 2 ans et en général jusqu'à 18 ans, ceci de parfois de 7H30 du matin à 18 heures le soir, c'est à dire une immense partie de leur vie en construction, ces lieux n'interrogent personne ! Quand on commence à voir les conséquences des entassements verticaux urbains, personne ne voit les cabanes à lapins où l'on entasse nos enfants. Quand je dis personne, cela veut dire même pas les défenseurs patentés des enfants, même pas les chantres des pédagogies nouvelles, même pas les penseurs de l'éducation ayant pignon sur rue... et même pas la majorité des parents !
On proteste justement quand les prisonniers ne disposent pas de plus 4 ou 5 m2 dans leurs cellules mais on ne dit rien quand il y a beaucoup moins d'espace (2) par enfant qui purge lui une scolarité de près de 15 ans ! Qui ne connaît les interminables couloirs des bâtiments scolaires desservant parfois plus d'une dizaine de salles alignées comme des cellules.
Il ne paraît pas incongru dans une entreprise, une administration, une mairie, une gendarmerie d'installer des coins de détente, de pose café, des fauteuils, des espaces fleuris, des coins promenades... et même des salons de massage ou autres salles de télé pour voir la coupe de monde de foot. Il est même reconnu que c'est essentiel pour la rentabilité de l'entreprise ! Mais quand cela concerne nos enfants, les conditions du XIXème siècle dans lesquelles l'Etat les oblige à vivre n'émeut personne. On s'étonne juste quand ils n'ont plus envie d'aller à l'école ou que la violence explose dans les cours.
Vous me direz qu'en banlieue par exemple les conditions de l'habitat quotidien ne sont pas mieux que celles de l'habitat scolaire. On connaît très bien les conséquences de cet habitat indigne du XXIème siècle. Mais il ne vient pas à l'idée que l'habitat scolaire provoque aussi des conséquences tout aussi graves. Il ne vient pas à l'idée que pour ces enfants là il faudrait qu'au moins l'aménagement de l'espace scolaire compense un peu ce qu'ils doivent subir en raison des conditions de logement, parfois de non logement, de leurs familles. On va chercher des solutions dans des concepts savants comme la discrémination positive, on ne voit pas ce qui crève les yeux... et ne coûterait finalement pas très cher : transformer l'aspect des écoles qui sont qu'on le veuille ou nom des lieux ou se construit la vie d'enfants et d'adolescents, scinder tous les gros établissements en petites structures à taille humaine si ce n'est à taille d'enfants ou d'adolescents (3).
C'est bizarre, mais c'est une revendication probablement trop simple que l'on n'a jamais entendue au cours de ce que l'on a appelé pompeusement "débat national sur l'école". On ne l'entend dans aucune bouche de "responsables" politiques ou militants (parents d'élèves, mouvements pédagogiques...), on ne la lit sous aucune plume de nos grands penseurs philosophiques ou spécialistes.
En tous cas, j'ai commencé à essayer d'en parler avec mes collègues parents d'élèves de cette petite école. Au début j'ai bien vu à leur tête que je proférais comme une sorte d'incongruité. D'abord, ils l'avaient toujours connue comme ça cette école, même du temps où ils y étaient, même du temps où leurs parents y étaient ! Et puis l'important c'est la lecture, les notes, les résultats..., la cour n'y est pour rien. Comment d'ailleurs la cour pourrait y être pour quelque chose, dites-moi voir(4) ? Et puis quand même, insidieusement, le regard commence à changer. La commune dépense beaucoup d'argent pour fleurir le tour de son église, de sa mairie (les conseillers ont fait refaire la salle du conseil et changer les sièges pour des fauteuils plus confortables pour poser leurs fesses deux ou trois heures maximum par an), alors pourquoi les enfants du village, eux aussi, n'auraient-ils pas aussi droit à un peu de couleur ? Pourquoi leurs dos s'éreintent encore sur des bureaux datant d'une centaine d'années alors que plus personne ne s'asseoit encore sur un banc de ferme ? Le jardin scolaire qui est fermé et inutilisable depuis la fin du certif ne pourrait-il pas être réouvert pour offrir un espace où l'on puisse planter des fleurs, voire des légumes, se rouler dans l'herbe au lieu de se peler régulièrement genoux et coudes sur le bitume récréatif ?
C'est long pour que fasse son chemin une idée toute simple, de bon sens comme on nous dit seulement quand cela va dans le sens qui arrange.
(1) Non seulement la "peine" est obligatoire mais ni eux, ni nous parents n'avons la possibilité, dans le cadre de l'école publique, de choisir le lieu où elle "s'exécutera".
(2) Des calculs ont été faits et dans certaines classes l'espace disponible par enfants, hors des meubles, est de moins de 1 mètre carré. L'espace minimum nécessaire à un prisonnier fait l'objet d'une législation, pas l'espace nécessaire à l'enfant (à une époque seul le volume d'air était précisé !)
(3) Je reviendrai sur ce problème de la taille des structures scolaires.
(4) La cour est-elle pour quelque chose dans l'apprentissage de la lecture ? j'y reviendrai aussi !
