Très important : Le trait à cinq carreaux de la marge
Première rédaction à faire. Mon fiston se lance avec une certaine passion dans l’exercice, écrit plusieurs soirs de suite dans son lit, pond quatre pages dont il semble très content. Je suis personnellement ravi de le voir aimer écrire. Et même de s’appliquer dans la forme, ce qui est tout nouveau.
Tout fier, bien avant la date fatidique où ils doivent rendre leur copie, il apporte son « chef d’œuvre » à son prof.
« Tu devais laisser 5 lignes avant de commencer. Tu me recommences cela ! »
Vous imaginez sa tête ! Et la tête de son père !
Ces cinq lignes blanches oubliées devaient probablement être importantes, fondamentales, éducatives, capitales dans l’apprentissage. Pourquoi ? Il n’en savait fichtrement rien et son père, pourtant expert, non plus.
« - Si tu veux, tu ne le refais pas et tu verras bien, même s’il te met une mauvaise note pour cela, ce n’est pas grave.
- Oui mais à tous les coups il m’obligera quand même à la recopier avec cinq lignes blanches ! »
Je reconnais que, pour cinq lignes blanches, ce serait rentrer d’emblée dans la rébellion. Avec ses risques à court et long terme. Le refaire, c’est accepter la soumission absurde. Dans tous les cas, l’autorité de ce prof qui aurait dû lui être conférée par ses capacités à aider, au moins dans son domaine, ne reposera plus que par sa force de coercition. Et l’essentiel ne sera plus alors que la discipline sans que plus jamais les raisons éventuelles de la discipline ne soient perçues.
Ce qui avait été un investissement, un plaisir, devient une corvée, est transformé de facto en punition. Une injustice qu'il est bien difficile de ne pas considérer comme réelle. Il aura intérêt dorénavant à se débarrasser de ses rédactions sans excès de zèle… avec cinq lignes blanches plus jamais oubliées.
On peut se demander quelles pouvaient bien être les motivations de ce prof.
Imposer d’entrée ce qu’il pense probablement être de l’autorité ? L’oubli de sauter des lignes devenant alors le refus de sauter des lignes. « Il faut mettre tout de suite les enfants au pli »,… pour ne pas être ennuyé ensuite, c’est ce qui se dit couramment dans les salles de prof, dans les conseils avisés, et même qui est admis comme bonne pratique par la majorité des parents. Comme chez les marines. Et après tout le monde de se plaindre qu’il n’y a plus rien sous les plis.
On peut se dire aussi que peut-être ces cinq lignes avant le texte étaient réservées pour les annotations du prof. Peut-être plus pratique qu’elles soient toutes au même endroit dans la pile de copies à rendre et à commenter. Admettons. Mais l’infime dérangement professoral de cette première copie aurait pu simplement justifier un « Pense la prochaine fois à ne pas oublier les cinq lignes, cela m’arrangerait », ce qui aurait été très probablement la réflexion qu’il aurait faite si l’auteur de la copie avait été n’importe quel adulte.
Résultat : l’enthousiasme que chacun sait pourtant nécessaire dans n’importe quel apprentissage, dans toute acceptation d’une action proposée ou imposée « pour son bien », a été plus que refroidi ! Mais je ne suis pas certain que provoquer l’enthousiasme ou ne pas l’étouffer fasse généralement partie des soucis pédagogiques, que cela soit même considéré comme important. Ce d’autant que l’enthousiasme peut toujours faire déborder des cadres… des lignes à sauter !
Encore un détail ! Pourquoi se prendre la tête et faire une montagne de petits détails ? Peut-être que ce prof va se révéler intéressant, bienveillant par la suite. Peut-être l’est-il. Mais d’emblée il aura plus de mal à être perçu ainsi. Et de se plaindre ensuite « que l’autorité n’est plus respectée » ou que les enfants, pardon les élèves, ne s’impliquent pas dans ce qu’on leur demande de faire.
Si l’école fait l’objet de débats, de polémiques sur ses échecs, ses moins bons résultats qu’ailleurs, c’est dans la multitude de petits détails soi disant insignifiants qu’elle se révèle, qu’elle révèle son essence en même temps que son absurdité. Bien plus que dans les grandes évaluations nationales. Les détails qui échappent à ceux qui en sont à l’origine. C’est peut-être le plus inquiétant.
« Le trait à cinq carreaux de la marge », c’est plus important que ce qu’il y a sous le trait !
Devoirs... intelligents
Premier jour. Je vais chercher mon garçon au car. « Comment cela s’est passé ? – Bien ! Ah ! J’ai un devoir ! »
Vous savez que dès que j’entends le mot « devoirs », la moutarde me monte au nez. A peine rentré au collège, en guise d’accueil : devoirs ! Le principal nous avait prévenus : discipline, discipline et travail ! Pour 7 ans ! Peut-être eut-il été préférable que nous mettions notre môme au séminaire !
Un peu de respiration contrôlée pour contrôler la moutarde et présenter à mon fiston un père cool, « on verra cela à la maison ». Ce d’autant qu’à la maison il allait y avoir le déballage des bouquins, la recherche du cahier seyès qui n’avait pas été prévu (petits carreaux, seyès, formats de toutes dimensions… très important les formats dans la pédagogie), le rangement de tout ça pour que ce soit opérationnel, etc.
« Alors, ce devoir ? » et je me prépare à ma montée d’adrénaline.
C’était un devoir de SVT, sciences de la vie et de la terre. Cela fait moderne mais si le collège enseigne la vie et la terre, il y aurait peut-être de l’espoir.
« Regarde par la fenêtre de ta chambre et note ce que tu vois. ». Mon adrénaline redescend. Voilà un « devoir » qui au lieu d’enfermer un peu plus les enfants dans leurs bouquins (pardon, leurs manuels) les sort de leur ordinateur et les fait regarder dehors ! Leur fait regarder ce qu’il ne voit plus ! D’ailleurs qui regarde encore par les fenêtres en dehors de celles de l’école pour tenter de lui échapper subrepticement ? La vie, c’est chez toi leur dit ce devoir… tout au moins c’est ce que j’ose penser qu’il leur dit ! Un devoir… intelligent !
Dommage que cela ait été qualifié de « devoir ». Un devoir, on s’en débarrasse au plus vite. C’est d’ailleurs le conseil que la plupart des parents donnent à juste raison. Et dans un premier temps mon fiston l’a bien pris comme cela. Le simple mot avait transformé ce qui aurait dû être un nouvel émerveillement, un plaisir, en une corvée. Quand se rendra-t-on compte de la similitude entre « devoirs » et « corvées » que devaient assumer en plus les serfs ? Dans ce dernier cas, les seigneurs au moins en bénéficiaient.
Il eut fallu pas grand-chose, simplement changer l’impératif « Pouvez-vous essayer de regarder ce que vous voyez par votre fenêtre et nous en discuterons ensemble au prochain cours ! ». Allez ! Les profs ! Inventez des devoirs intelligents et présentez-les intelligemment ! Et ce ne seront plus des devoirs, des corvées inutiles ! Au lieu d’empiéter sur la vie des enfants, profitez alors de leur vie.
A suivre…
Rentrée hurlante
Rentrée au collège. Petite réunion des nouveaux parents rassemblés sagement dans la salle du self par le principal. Discipline, fondamentaux, préparer le bac, blablabla. Tout à coup, sirène stridente qui perce tous les tympans. Attaque aérienne ? Alerte à la bombe ? Tsunami ? Faut-il évacuer, se cacher sous les tables ? Non, « récréation » rassure le principal. La CPE qui avait interrompu naturellement sa phrase dès les premiers décibels reprend imperturbablement là où elle en était dès la fin de l’alerte à la récréation. Ce qui dénote d’une certaine habitude. Perturbé, je n’ai pas pu faire l’effort de rafistoler les deux bouts de phrase, mais était-ce si important ? Dix minutes plus tard, nouvelle alerte stridente : fin de récréation !
Je songeais que simultanément, dans tous les collèges de France, aux mêmes heures, toutes les oreilles des collégiens et leurs neurones étaient vrillés par la même décharge de décibels dont la fréquence hertzienne mériterait d’être mesurée. Les décharges électriques qui font déplacer un immense troupeau.
Une loi interdit de faire tourner sa tondeuse à certaines heures. L’isolation sonore fait partie des cahiers des charges des constructions. Les études sur la nocivité du bruit foisonnent. Pas de bavardages en classe qui gênent le prof. Polémiques sur l’éventuelle dangerosité des ondes des portables. Sonneries des téléphones étudiées pour être agréables… Mais l’agression quotidienne d’une bonne douzaine de coups de sirène hurlante subie par tous les enfants (et les profs !) n’interroge personne.
Pas besoin d’être chercheur pour concevoir les décharges d’adrénaline, le stress, les chocs, les troubles, la tension et la fatigue nerveuse engendrés par cette agression non seulement sonore mais probablement volontairement psychologique. Les sirènes des bombardements devaient bien marquer l’état d’insécurité qu’il ne fallait pas oublier.
Mais, dans le même temps, on serine que le collège et ses collégiens doivent être tranquilles, de gré ou de force. Pour bien apprendre. Et pour permettre aux établissements de fonctionner dans leur ordre immuable.
Vous me direz que ce n’est qu’un détail au regard de tous les problèmes qui accablent l’école. Et bien justement : si toute une corporation d’enseignants, si tous les parents, si toutes les collectivités locales, si tous les architectes, si tout une société n’est même pas capable de percevoir l’importance et la nuisance d’un détail… qui s’entend dans toutes les oreilles, on peut douter alors de leur capacité sans cesse déclarée à améliorer un système éducatif. On peut s’interroger sur la considération qu’ils ont des enfants et adolescents dont ils ont la charge. On devrait les condamner à avoir les mêmes sirènes dans leurs réveils matins ou leurs portables.
Et je ne vais même pas jusqu’à poser la question de la nécessité d’un signal qui fasse mettre en rang, lever, rentrer, asseoir tout le monde en même temps, dans les mêmes mouvements. Rien que se la poser est subversif ! Le chien de Pavlov avait au moins à manger ! Les auteurs de science fiction vont avoir bien du mal à faire de la fiction !

