Apprendre autrement
Pas facile de comprendre ce que l’on veut dire lorsque cette expression est utilisée pour caractériser une « autre école ». Quelques exemples.
- Premier exemple. Pour avoir un petit salaire pour vivre, vous décidez de devenir saisonnier agricole. Il vaut évidemment mieux avoir envie de travailler à l’extérieur. Vous êtes dans un pays où il y a des vignes et une demande en particulier pendant les deux ou trois mois de la taille. Pour trouver facilement de l’embauche, il vaut mieux que vous sachiez tailler.
Pour apprendre à tailler, vous pouvez suivre des cours sur internet, écouter les leçons, faire les évaluations qui prouveront que vous avez bien compris, puis obtenir une certification ou un diplôme qui n’attestera pas que vous savez tailler mais que vous avez suivi la formation. Est-ce pour cela que, si vous êtes embauché, vous saurez devant tel ou tel cep la coupe exacte et jamais exactement la même qu’il faut faire ? Il y a très peu de chances. Vous avez appris, mais vous ne savez pas !
Si vous allez voir un viticulteur qui a besoin de personnel et que vous lui dites J’ai besoin et envie de travailler dans les vignes, mais je ne sais pas tailler. » Que vous dira-t-il ? « Prends ce sécateur, et viens avec moi ! » Et pendant quelques jours vous allez suivre un tailleur expérimenté, regarder, poser des questions, il vous fera essayer sur un cep, critiquera, expliquera, vous fera recommencer quelques ceps plus loin après que vous l’avez vu faire, puis sur plusieurs ceps, et puis au bout d’un ou deux jours il vous laissera conduire tout seul votre rang et vous serez embauché. Vous aurez appris à tailler ! Lorsque vous irez chez un autre viticulteur dans une autre région viticole, il faudra recommencer à apprendre, la taille ne sera pas exactement la même ! Mais, avec ce que vous savez déjà, cela ira beaucoup plus vite !
Adage bien connu : c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Faut-il encore que l’on ait besoin ou envie de forger.
- Deuxième exemple. Vous êtes né et vivez dans une famille et un milieu de musiciens. Vous aurez sans cesse entendu de la musique, vu jouer avec divers instruments… Il sera bien rare si, à un moment ou à un autre, vous n’allez pas vous amuser à tapoter sur le piano de la maison, à faire des sons, à tenter d’imiter ou de reproduire ce que vous avez vu faire et entendu… et il y aura toujours quelqu’un qui vous aidera à aller plus loin. La plupart des grands musiciens sont nés dans des milieux où la musique occupait une place importante. Personne n'a jamais "enseigné" la musique à Django Reinhardt .
- Troisième exemple. Comment et pourquoi tous les enfants apprennent à parler ? Parce qu’ils naissent et vivent dans un environnement où les gens parlent, lui parlent, où il a besoin de comprendre, de se faire comprendre, donc de parler pour vivre avec son entourage et participer. A-t-il eu besoin de leçons et d’enseignants, d’exercices, d’évaluations ? A contrario, un enfant qui vivait dans une tribu amazonienne, n’aurait jamais eu besoin ni même l’idée d’apprendre à lire !
Cela me semble simple et ne pas relever de n’importe quelle théorie pondue par des experts en sciences cognitives.
L’école étant toujours censée être l’endroit où l’on apprend, pour que cela soit « apprendre autrement » il suffit donc :
- Que cela soit un lieu où il y ait le maximum de ce qui est utilisé dans la société actuelle pour y vivre, y exister, y participer, y faire. Évidemment des livres, des écrits sous d’autres formes, mais aussi tout ce qui nécessite l’utilisation des divers langages sociétaux (oraux, écrits, mathématiques, scientifiques, artistiques, musicaux, manuels) ou qui incite à les utiliser.
- Qu’il y ait des « ateliers permanents » libres d’accès où ces langages pourront être utilisés pour la réalisation des projets individuels ou collectifs des enfants. Ces ateliers incitent aussi à utiliser tel ou tel langage dans des projets.
- Qu’il y ait dans ces lieux des personnes (enfants et adultes) qui déjà utilisent, à divers niveaux, ces langages dans leurs activités quotidiennes. D’où la nécessité de l’hétérogénéité des âges et des milieux sociaux.
- Et enfin que les enfants puissent s’approprier ce lieu puisque c’est pour eux essentiellement un lieu de vie avec d’autres (leurs apprentissages n’en sont qu’une conséquence). Cela nécessite l’auto-organisation pour que les envies ou les besoins de chacun puissent se réaliser (faire) parmi ou avec les autres. La conséquence est aussi naturellement l’entraide et la coopération.
Alors, l’enseignant adulte devient un facilitateur qui doit veiller à ce que les conditions citées précédemment soient réalisées et puis être à la disposition des enfants pour les aider, répondre à leurs demandes, les inciter à utiliser les divers langages pour prolonger leurs projets, les faire aller plus loin. Ils sont aussi le recours que leur confère leur expérience.
Nous avons prouvé dans nos classes uniques de 3ème type qu’ainsi tous les enfants apprenaient ce qu’une école est censée leur apprendre, mais chacun à sa façon et dans son rythme propre.
Mais, au-delà des apprentissages, cet apprendre autrement répond a bien d’autres enjeux auxquels est confronté notre société (épanouissement des individus, violence, citoyenneté, démocratie…)