Les hasards et les circonstances de la vie qui ont fait l’école du 3ème type !
Une partie de ce qui est évoqué dans ce texte est détaillé dans des billets signalés en note de fin de page.
J’envie les jeunes qui, dès l’enfance, savent ce qu’ils ont envie de faire plus tard. Moi, je n’ai jamais vraiment su ! Peut-être quand, perché dans le sureau, je jouais à être pilote d’avion, ou quand, dans les fossés des grands-parents, je me prenais à être le poilu de la guerre de 14-18 vu dans les images d’Épinal du grand-père trouvées dans le grenier. Mais ce n’étaient que des jeux. En réalité je n’avais aucune capacité à imaginer un avenir quelconque. Bien sûr, aujourd’hui en fin de vie, je me dis que j’aurais probablement aimé être photographe, journaliste, avocat, enquêteur… apiculteur (j’ai failli le devenir à mi-parcours, mais l’époque n’était pas favorable).
Lorsqu’à la fin de l’école obligatoire (14 ans), nous, les enfants du petit peuple, n’avions finalement que peu d’options : soit nous étions enfants de commerçants, d’artisans ou d’agriculteurs et nous pouvions aller travailler avec nos parents, soit nous pouvions devenir apprentis, en particulier dans les usines proches de la région et commencer à gagner quelques sous, voire à s’acheter une mobylette ou une moto, soit passer le concours de l’école normale d’instituteurs. Pour moi et pour ma famille, cette option avait trois avantages : d’une part je quittais la maison et ne coûtais plus rien à mes parents (c’était l’Éducation nationale qui devenait notre mère !), et puis ensuite, nous avions alors la sécurité de l’emploi et, même si le salaire n’était pas faramineux, nous avions… deux à trois mois de vacances alors que nos copains devaient à cette époque se contenter de deux semaines !
Je suis donc devenu instit.
La première année n’a pas été terrible ! En résumé, les enfants et moi nous nous sommes ennuyés. Mais bon, les vacances compensaient[1].
Puis, après les deux ans de service militaire pendant la guerre d’Algérie, j’ai été nommé dans une petite école à deux classes du Beaujolais. Dans la première, une trentaine d’enfants de deux à six ans, dans la seconde, la mienne, des enfants de 7 à 14 ans. Je n’avais pas compris pourquoi cette école avec un grand logement de fonction et le chauffage central gratuit, une vue magnifique sur les vignes, n’avait pas été demandée par des instits beaucoup mieux notés que je ne l’étais : le multiâge ! Le multiâge, plus le certificat d’études à faire réussir en bout de course faisaient que ces écoles rurales comme les classes uniques étaient fuies par les enseignants. Peut-être que sans ce hasard, j’aurais été un instit traditionnel, aurait fini ma carrière avec une villa et le crédit payé et mon camping-car pour retraité !
Mais voilà. Lorsque je me suis retrouvé face à ces enfants bien alignés par rang d’âge, sept programmes différents à faire ingurgiter, faire une leçon aux uns et se débrouiller pour que pendant ce temps les autres soient occupés… bref, je me suis bien demandé ce que je faisais là.
Nouveau hasard. L’estrade sur laquelle tout instit devait trôner était bien trop petite et chaque fois que je reculais ma chaise, je risquais de me retrouver les quatre fers en l’air. Bonjour alors l’autorité ! J’ai donc enlevé ce maudit piédestal. Rien que se retrouver au même niveau que les enfants change la perception que l’on a des enfants comme cela change la perception que les enfants ont du « maître » (l’horrible mot par lequel nous étions nommés !). Mais cela ne résolvait pas le problème. Quelques jours après la rentrée, un collègue qui faisait le tour des nouveaux pour faire connaissance passe me voir après la classe, me trouve encore perplexe et désemparé, assis à mon bureau. Il vit que je n’avais pas d’estrade et s’exclama « Tiens, tu fais de la pédagogie Freinet ? » La pédagogie Freinet ? Je n’en avais jamais entendu parler. À l’école normale, ces pédagogies subversives n’étaient surtout pas abordées. Il avait aussi une classe multiâge comme la mienne et il m’invita à passer le voir. Le jeudi suivant je m’empressais donc de m’y rendre. Et là, surprise, je découvrais un autre monde dans lequel, lui, il se régalait.
J’entrevis alors que la pédagogie Freinet était la solution à mes problèmes, la seule façon de m’en sortir. La pédagogie Freinet s’était, à l’époque, beaucoup développée dans ce type de classes ou dans les classes uniques. Avec son aide, j’entrais donc dans la pédagogie Freinet. Mais lorsqu’on rentre dans la pédagogie Freinet, on rentre aussi dans le mouvement Freinet. Le mouvement Freinet, ce sont les groupes départementaux où l’on se rencontre, où l’on échange, où l’on discute des difficultés, des essais des uns et des autres, où l’on s’entraide, où l’on coopère, où l’on a des amitiés. Ce sont aussi les grandes rencontres nationales, les revues où l’on peut aussi écrire, etc., etc. J’entrais alors dans un autre paradigme où le métier d’instit n’était plus le même, n’était plus celui du fonctionnaire qui doit faire ce qu’on lui dit et comme on le lui dit, un métier où il faut essayer, chercher, comprendre, tâtonner… et dans lequel, comme le disait Freinet, on n’est plus seul.
Pendant une quinzaine d’années, j’ai donc avancé dans cette pédagogie où l’on ne cesse d’aller plus loin.
Toujours le hasard de la vie : mes déboires conjugaux et une séparation ont fait que j’ai quitté le Beaujolais et me suis retrouvé dans la Vienne. Cette fois ce ne fut pas par hasard que je me retrouvais dans une classe unique : je l’avais sciemment demandée. Mais le hasard encore, ou plutôt les circonstances, ont fait que les familles et la municipalité pensaient que c’était la dernière année d’existence de l’école. En effet, la seconde classe de cette école avait été supprimée juste avant les vacances et les parents n’avaient pas eu le temps d’entreprendre les démarches auprès du Conseil général pour que leurs enfants prennent le car de ramassage scolaire du collège pour aller à l’école du chef-lieu avec ses classes à un seul cours.
Cette fois, j’ai simplement utilisé les circonstances. Tout d’abord, avant de postuler pour cette classe unique, j’avais été voir les locaux. Ce qui m’intéressait, c’était que, du fait de la suppression de la deuxième classe, nous pourrions alors disposer d’une seconde salle, du logement de fonction inutilisé, donc de l’espace dont toutes les pédagogies actives ont besoin. Mais il fallait que je puisse réutiliser le vieux poêle à charbon de cette seconde salle. J’étais donc allé rencontrer le maire au bistrot du village où il prenait régulièrement son pastis. Le maire était un vieux paysan. Les paysans, j’avais passé ma vie avec eux, j’étais en pays de connaissance ! J’obtins donc que le stock de charbon soit doublé, de toute façon, le maire aussi pensait qu’il n’y en avait que pour un an et a dû se demander pourquoi l’instit qui n’était plus tout jeune avait bien demandé ce poste[2].
Avec les parents[3] cette croyance que l’école n’en avait que pour un an m’a beaucoup aidé. Avant la rentrée, je les avais réunis et leur avais expliqué qu’ils n’avaient rien à perdre : puisque bien évidemment je n’allais pas pouvoir faire comme mes collègues qui n’avaient qu’un seul cours, nous allions faire différemment et, si à la fin de l’année les constats n’étaient pas aussi bons qu’ailleurs, ils pourraient alors envoyer leurs enfants comme ils l’avaient prévu dans l’école du Chef-lieu. Je leur proposai alors une stratégie basée sur la pédagogie Freinet à laquelle ils participeraient pour la faire éventuellement modifier. Et l’année suivante tout le monde était encore là, il y avait même quelques familles en plus.
Mais tout n’était pas encore gagné ! Les circonstances avaient fait que ma situation financière était difficile, j’habitais dans une vieille maison sans eau dans un hameau d’un autre village à une quinzaine de km. J’avais cheveux longs et grande barbe qui me faisaient ressembler aux hippies de l’époque et j’avais acheté une grande houppelande militaire bien chaude achetée sur le stand des surplus américains que l’on trouvait alors sur les marchés. Un ami m’a raconté que les collègues du canton se disaient entre eux « Avec la tête et la dégaine qu’il a et avec les méthodes qu’il utilise, il ne tiendra pas trois mois à Moussac ! ». Là, cela a été un pur hasard qui a décidé de mon sort, comme celui de l’école : début novembre, il a neigé. La neige dans la Vienne et surtout à cette date, et tout s’arrête. Ne pouvant faire démarrer ma vieille 2CV, je fis donc les 15 km à pied dans la neige et j’ouvris l’école, comme d’habitude. Nous avons été la seule école ouverte dans la région ce jour-là, à l’ébahissement des familles, et je fus reconnu comme un vrai instituteur et adopté. Mieux encore, dans les jours suivants, il y a eu le 11 novembre. À l’époque, ce jour férié avant avait été supprimé, les écoles n’allaient donc plus à la cérémonie, mais avec ma classe nous avions décidé de nous y rendre (pour voir ce que c’était et en discuter ensuite), à la stupéfaction cette fois des quelques anciens combattants. Cette fois, l’école et moi avons été adoptés par tout le village. J’ai raconté cela en détail dans un billet.[4]
Le sort des enseignants et des petites écoles dépend en grande partie de la bête noire que sont les inspecteurs. Même si on ne les voit en moyenne que tous les cinq ans, il était évident que le mien viendrait voir quel était cet hurluberlu dont il ne pouvait qu’avoir entendu parler. Le hasard a fait que c’était un brave et honnête homme, proche de la retraite. Il est venu au mois de mai, puis revenu l’année suivante, et finalement il a donné son feu vert pour que l’école de Moussac perdure ainsi. Ce fut tout aussi folklorique que tous les autres événements et je l’ai aussi raconté dans un billet. [5]
Et c’est ainsi que nous sommes arrivés, les enfants, les parents, le village et moi à une école du 3ème type !
Dans ce qui m’avait fait passer et vivre dans un autre paradigme avec les enfants, il y a aussi les circonstances historiques. La guerre d’Algérie d’abord dont on ne ressortait pas indemne, puis mai 68, puis les Gilets jaunes, les deux derniers événements qui auraient pu changer la société. Il y a aussi eu l’arrivée du minitel et de l’informatique dont nos classes uniques s’emparèrent beaucoup plus que toutes les autres écoles, voire de l’ensemble de la société elle-même. À Moussac, nous avions même eu la chance que ce soit le Conseil général de la Vienne qui lança, deux ans avant le plan national de Fabius, un plan de l’informatique à l’école[6]. C’est tout cela qui nous faisait aller plus loin vers une école du 3ème type.
Mais il y a eu aussi un événement sans lequel nous aurions pu, avec les quelques classes uniques qui allaient dans le même sens, continuer à vivre tranquillement et quasiment incognito. Vous n’auriez jamais entendu parler de moi ni de l’école du 3ème type. En 1989, le ministre de l’Éducation nationale décréta l’éradication des classes uniques, parce que soi-disant archaïques. Ce fut ce qui fit « sortir les loups des bois ». Pour nos défendre, il a fallu que nous nous organisions mieux, que nous expliquions pourquoi nos classes étaient en réalité l’école du XXIe siècle, que nous l’écrivions (comme j’étais le plus âgé et qui avais le plus long vécu dans le multiâge, ce fut surtout moi qui le faisais), avons créé une revue (écoles rurales, écoles nouvelles). Nous nous sommes introduits dans des colloques universitaires non pas comme de simples instituteurs qui n’y auraient jamais été admis, mais sous l’égide de l’association que nous avions créée : Les Centres de recherches des petites structures et de la communication ! Comme nous n’étions pas assez nombreux pour faire des manifestations dont on parlerait, nous faisions de multiples actions, créions de multiples petits événements qui intriguaient les médias, surtout locaux. Nous avions organisé quatre colloques nationaux qui ont fait quelque bruit, jusqu’au ministère[7]. Nous avions même été reçus à deux ou trois reprises dans le saint des saints de l’Éducation nationale qui commençait à être énervée par les trublions que nous étions. Et puis des maires, des associations de parents d’élèves se joignaient à nous (aucun parti politique ou grande organisation syndicale ne nous soutenaient). Bref, nous avions fini par obtenir un moratoire sur la suppression des petites écoles, moratoire supprimé trois ans plus tard. Ce qui a marqué la poursuite de l’éradication de nos classes uniques. Cependant les idées que nous défendions ne sont pas mortes et d’autres continuent à les défendre. Je raconte tout cela dans un billet[8].
Et puis… et puis j’ai pris en retraite !
[1] Mon premier jour d’instit, minutes par minutes :
https://education3.canalblog.com/archives/2021/12/18/39253336.html
[2] La première rencontre avec le maire de Moussac :
https://education3.canalblog.com/archives/2022/04/13/39427212.html
Avec les parents : https://education3.canalblog.com/archives/2022/05/02/39450430.html
] La neige et le 11 novembre : https://education3.canalblog.com/archives/2022/04/15/39429435.html
[5] Les visites des inspecteurs : https://education3.canalblog.com/archives/2022/05/10/39462775.html
[6] L’arrivée de l’informatique https://education3.canalblog.com/archives/2022/06/08/39501204.html
[7] Colloque du Vigeant : https://education3.canalblog.com/archives/2022/08/03/39576165.html
Colloque de Crozon : https://education3.canalblog.com/archives/2022/08/08/39583531.html
Colloque international d’Autrans : https://education3.canalblog.com/archives/2022/08/26/39602203.html
[8] L’histoire de l’éradication forcenée des petites écoles…
https://education3.canalblog.com/archives/2019/07/03/37474653.html