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Le blog de Bernard Collot
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23 novembre 2021

1940-2021 (26) - Le cours complémentaire (CC) avant le collège d'enseignement général CEG.

1951-1955

Le cours complémentaire du « Petit chose »

CC crémieux (2)

Après le cours moyen certains d’entre nous allaient au cours complémentaire, le CC. La fin de la scolarité était marquée à 14 ans pour le petit peuple soit par le certif en bout de l’école primaire, soit par le brevet si tu finissais au cours complémentaire. La seule différence entre le certif et le brevet, c’est que ce dernier te permettait plus facilement de devenir éventuellement petit fonctionnaire comme par exemple mon père. Créé par Guizot en 1833, appelé à des moments école primaire supérieure, c’est seulement en 1959 que les CC sont devenus collèges d’enseignement général (CEG) et en 1975 collège et que tout le monde y a accédé sans examen en même temps que c’était la fin du certif, le certificat d’études primaires.

Les professeurs étaient des instituteurs, les « meilleurs » qui y accédaient, c’est à dire ceux sélectionnés et proposés par leurs inspecteurs. Quant à leurs élèves c’étaient ceux de l’école primaire, sélectionnés eux par leurs instituteurs pour avoir l’honneur de passer l’examen à l’entrée au cours complémentaire. Quatre années à y passer, de la 6ème à la 3ème.

J’ai donc été sélectionné pour passer l’examen et je suis allé au CC. Celui-ci se trouvait à Crémieux à une quinzaine de km. Pour y aller, nous prenions le camion de l’usine, une sorte de bétaillère aménagée avec des bancs, qui allait chercher une partie des ouvriers à Crémieux. En cours de route il ramassait les enfants d’autres ouvriers. Lever six heures, un km à pied pour aller à l’usine ; arrivé à Crémieux le camion déchargeait sa cargaison de mômes pour prendre sa cargaison d’ouvriers. Le soir il fallait attendre 18H30 à l’étude pour aller le reprendre une fois vidé devant les anciennes halles romaines qui sentaient la pisse. Aujourd’hui ces halles sont visitées par les touristes, à l’époque c’était surtout le lieu sombre des tractations douteuses et des rendez-vous nocturnes. Arrivée à la maison vers 19H30, les journées étaient longues quand elles ne devaient pas être prolongées par les devoirs que nous n’avions pas finis à l’étude.

CC3

Crémieux était une petite cité médiévale il n’y avait pas d’usine mais c’était le réservoir des usines de la région avec une population majoritairement maghrébine. Le cours complémentaire était perché dans leur quartier. Il était installé dans un ancien couvent. L’entrée principale avec sa cour d’honneur était celle des filles. Nous les garçons devions passer par l’arrière par une petite ruelle sentant la pisse et rentrer par une petite porte d’un mur sombre. Nous ne faisions pas, tout au moins pas encore, l’analogie avec une porte de prison.

Il y avait des internes et des demi-pensionnaires, j’étais demi pensionnaire grâce au camion de l’usine. Tous les CC ne ressemblaient probablement pas à celui-ci : il avait la réputation dans la région d’être disciplinaire. Diable, avec tous cette racaille d’émigrés qui profitaient de la République il fallait bien être ferme ! Et pour être ferme, il l’était !

La violence était banale. Celle entre élèves, en particulier la domination des plus grands vis à vis des plus jeunes. La cour de récré, les couloirs, c’était la jungle. Je ne raconte pas ce qui s’y passait, cela paraîtrait aujourd’hui impossible ou indécent. Aujourd’hui on appelle cela du harcèlement et on s’en préoccupe à juste titre, là c’était carrément de la brimade allant jusqu’aux coups. Il s’exerçait des plus grands sur les plus petits, pas du tout entre nous du même âge dans notre classe. Cela se passait sous l’œil indifférent, voire complice du pion. Nous avions chacun ce que l'on peut appeler des tortionnaires. Les miens étaient un arménien, un polonais et le pire un français de souche. 

Si les filles étaient protégées dans l’établissement puisque soigneusement séparées, il n’en était rien en dehors en particulier pour les filles d’émigrés. Le harcèlement sexuel était soigneusement ignoré comme s’il était un rite que devait subir certaines filles. De toute façon et pas seulement dans les milieux populaires c’était comme si le sexe n’existait pas et nous ne serions jamais allé parler de ce qui se passait à personne, même si on le subissait, encore moins aux parents. Il a fallu attendre des décennies pour que cesse l’omerta.

La violence de certains profs. Claques, arrachage de cheveux voire tabassages étaient monnaie courante. On apprenait assez vite à parer ou atténuer les coups en criant un bon coup. Je ne parle pas des pensums ou « colles » le jeudi. J’étais particulièrement abonné à cela et j’ai passé moult jeudis à retourner au CC en faisant la quinzaine de km en vélo, mais ce n’était pas toujours une corvée : en particulier au retour, la bande de collés se retrouvaient pour faire le déplacement ensemble et nous avions tout notre temps pour rentrer et faire des bêtises ! C’est à ces occasions que j’ai appris à dénicher les nids de pie en haut des peupliers. L’art de détourner les punitions !

Parmi les profs, un seul avait eu un comportement différent un prof de gym. Il discutait avec nous ! Il encourageait, riait, nous attendions tous l’heure de gym pour respirer. Il n’est resté qu’un an, je n’ai jamais su si son comportement était devenu intolérable pour les autres profs ou si, dégoûté, il s’était défroqué de l’Education nationale.

Il y avait aussi le Pif. Nous l’appelions comme cela parce que manifestement certains jours il avait du mal à décuver et son nez en portait des traces. C’était un vieux célibataire qui logeait dans un appartement d’une aile sombre du couvent. Sa vie devait être quelque peu morose et expliquait sa tendance à se laisser aller à la boisson. Il était prof de français. La dernière année où nous préparions l’école normale il y avait des commentaires de texte, j’aimais beaucoup cet exercice. Lorsqu’il rendait les copie j’avais régulièrement droit à ce commentaire : « Je ne suis pas d’accord avec Collot, mais c’est bien défendu. Mais je lui mets seulement la moyenne parce que c’est bourré de fautes ! » J’aimais bien aussi les équations et la géométrie de l’espace qui devait être alors dans le programme.

La violence institutionnelle. Le directeur régnait comme un empereur sur l’établissement. Son épouse s’occupait de l’intendance, en particulier de l’internat et de la cantine. Les repas étaient surveillés pour qu’il y règne le silence absolu, des élèves étaient désignés pour débarrasser les tables et faire la vaisselle. Nous devions obligatoirement manger tout ce qu’il y avait dans les plats. Certains étaient exécrables en particulier la morue des vendredis et quelques-uns comme moi avions toujours un bout de journal dans nos poche pour y déverser subrepticement sous la table le contenu de nos assiettes pour le jeter ensuite dans les WC.

C’était surtout pour les internes, surveillés en permanence par le pion jusque dans le dortoir, que la vie était difficile. Mais plus on enferme les gens, plus ils ont envie de s’échapper et développe une ingéniosité pour le faire. Je raconterai dans l’épisode suivant l’événement qui a clôturé mon passage au CC.

Cette violence à la fois humaine et institutionnelle a une conséquence : elle est ouverte, visible ; soit elle est acceptée et sera reproduite, soit elle apprend à la haïr, à y échapper, à la combattre. C’est au CC que j’ai appris la résistance passive.

NB : tous les cours complémentaires n’étaient pas semblables à celui-ci et peut-être tous ses élèves n’en ont pas forcément les mêmes souvenirs que moi, en particulier les bons élèves.

 

Prochain épisode : Fin du cours complémentaire - épisodes précédents

 

 

Commentaires
A
La loi Guizot est de 1833, mais c'est une coquille.
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