1940-2021 (44) - 1963 transformation des cantines
Après la guerre beaucoup de communes ont doté leur école d’une cantine. Il y avait deux raisons : d’une part la sortie des restrictions ne s’était pas faite du jour au lendemain et il y avait le souci que les enfants, en particulier ceux des familles pauvres, puissent manger à leur faim. D’autre part dans les campagnes l’habitat très dispersé faisait que beaucoup d’enfants n’avaient pas le temps de retourner à pied manger chez eux. Il paraissait aussi plus sain qu’au lieu de déballer leur panier pour manger dans la classe il était préférable qu’ils puissent s’asseoir devant un vrai repas.
À Lantignié il y avait donc une cantine dans les trois pièces de l’appartement inoccupé dont une cloison entre deux pièces avait été cassée pour faire une plus grande salle. Une grande table sur tréteaux avec deux grands bancs de part et d’autre. Le fourneau pour faire la cuisine, la grande marmite en fer blanc posée au milieu de la table avec la louche pour servir les assiettes tendues. Si la soupe tenait au ventre il faut reconnaître que les menus n’étaient pas trop variés. C’était le plus souvent les associations du « Sou des écoles » qui géraient les cantines, in fine leurs secrétaires d’office : les instituteurs.
Bien sûr, à l'époque, lorsqu'un instituteur prenait un poste à la campagne, il premait tout ce qui allait avec : sou des écoles, équipes de basket, cantines, etc.,etc. Donc une bonne partie du jeudi était consacrée à approvisionner la cantine chez les maraîchers de la région, faire les comptes, etc.
À Lantignié comme ailleurs c’était l’habitude, personne n’y voyait à redire… sauf les deux instituteurs qui y mangeaient aussi ! Vous vous doutez que cela a pu être un élément déclencheur de ce qui va suivre. C'est bien lorsqu'on subit les mêmes conditions que ceux dont on a la charge que l'on a envie de les faire changer. Si nous choisissions nos dirigeants parmi nous, la société changerait peut-être !
Dans le début des années 60 la Ligue de l’enseignement, toujours dans la foulée des idées du Conseil national de la Résistance et de l’éphémère plan Langevin-Wallon, créa la fédération des « restaurants d’enfants ». Le principe était simple : était-il supportable que des enfants n’aient pas les mêmes besoins et les mêmes droits que les adultes ? Est-ce que des adultes devant manger au restaurant accepteraient les conditions que devaient supporter des enfants ? D’autre part il commençait à être reconnu l’importance, pour la santé physique comme psychologique, de cette coupure de midi appelé ensuite temps méridien. La ligue de l’enseignement insistait : il ne s’agissait pas de changer le nom de cantine en celui de « restaurant scolaire » avec une simple amélioration des locaux et des menus mais bien de créer des « restaurants d’enfants », ce qui n’était pas qu’une simple nuance.
Le rectorat de Lyon avait même instauré un poste de détaché permanent attribué à un militant de la Ligue pour promouvoir cette transformation et il y avait des subventions de l’Education nationale et du département pour ce faire. Nous sautâmes sur l’occasion et avec son aide et l’accord de la mairie nous entreprîmes la transformation des locaux, du mobilier, de la cuisine, des repas… Couper la salle en espaces par des murets avec des bacs de plantes, installer des tables de quatre et des chaises adaptées aux tailles, faire une vraie cuisine avec son matériel et ses conditions d’hygiène, composer des menus équilibrés, etc.
Mais pour être un restaurant d’enfants les conditions matérielles ne suffisent pas. Est-ce que des adultes supporteraient de se mettre en rang avant de rentrer au resto, d’attendre que tout le monde ait fini de manger pour sortir de table quand un surveillant le leur dirait, ne pas parler à table, attendre qu’on les serve, etc. ? C’est donc tout cela qu’il a fallu changer et c’était une vraie révolution, même pour le village. Mais quel plaisir ensuite de voir les enfants s’attabler tranquillement, discuter, se passer les plats, sortir tranquillement dès qu’ils avaient fini de manger donc aussi manger à leur rythme, voir des plus grands attentifs aux plus petits… Et une cantinière, Madame Gauthier, ravie d’être enfin considérée à sa juste valeur de cuisinière par les enfants… et par les parents… et par nous !
Mais le temps de midi n’est pas seulement le temps de la table, il y a l’après. Avant de reprendre le boulot les adultes aiment bien se détendre autrement qu’en attendant par tous les temps dans une cour bétonnée que les sirènes retentissent. Ils aiment bien fumer une cigarette sous un arbre, s’asseoir dans un fauteuil pour lire le journal ou pour y faire une courte sieste, se détendre dans un coin tranquille à l’abri des autres… C’est donc ce qu’il a fallu que l’on permette (sauf évidemment la cigarette !). Il faut dire que simultanément j’étais rentré dans la pédagogie Freinet et l’aménagement de l’école avait beaucoup changé ainsi que les comportements des enfants. Si bien qu’après leur repas ils pouvaient aller lire un bouquin dans le coin bibliothèque, écouter de la musique dans le coin musique, se promener dans les allées du jardin ou se reposer sous ses pommiers, faire un ping-pong sous le préau… ou se dégourdir les jambes sous le panneau de basket. Tout le monde n’étant pas entassé dans la cour, c’était devenu un temps paisible.
Nous avions été les premiers à faire un restaurant d’enfants dans le milieu rural du Beaujolais. Du coup le détaché du rectorat s’était beaucoup servi de l’exemple d’une petite commune pour étendre l’expérience à d’autres des environs. Presque toutes les communes de la région s’étaient à cette époque attelées à transformer plus ou moins leur cantine et les enseignants à la manière d'y être.
Une observation avait été faite par tous les instituteurs, qu’ils soient traditionnels ou modernes : partout les après-midi en classe les enfants étaient beaucoup plus tranquilles, plus attentifs et même plus performants dans les exercices qui leur étaient demandés.
Il y a même eu un jour mémorable où se sont réunis dans la salle des fêtes de Lantignié les présidents de sou de écoles, les maires, les directeurs d’écoles et instituteurs, des parents d’élèves et même des cantinières pour discuter de tous les problèmes alimentaires, organisationnels, financiers et éducatifs qui devaient absolument être posés et résolus. Il avait même été proposé que toutes les ex-cantinières aient une formation, un statut et un vrai salaire spécifique à la restauration enfantine.
J’ai cru pendant longtemps que partout le changement avait eu lieu tellement il n’était que du simple bon sens. Apparemment non en dehors de ce qui concerne les menus. En 1995 pour aller manger au resto-U j’accompagnais en discutant des étudiants de l’IUFM de Poitiers où ils m’avaient demandé d’intervenir. Nous passâmes devant les fenêtres ouvertes d’une cantine scolaire. Je les fis arrêter en leur demandant de se taire une ou deux minutes. Puis je leur demandai :
- Vous entendez ? Si cela avait été les cris de porcs entassés dans une batterie n’auriez-vous pas téléphoné à la SPA ?
Je les avais vraiment choqués, ils m’en ont un peu voulu. On ne voit ni n’entend plus ce qui devrait nous mettre en colère et qui pourtant fait notre vie et surtout la vie des enfants. Il y a bien d’autres choses que nous ne voyions plus. Il est vrai qu’il est difficile de modifier les comportements aussi bien des enfants que des adultes seulement pour un court moment de la journée. C’est bien toute la conception de l’école et de son rôle qui doit simultanément changer, nous avions la chance d’avoir amorcé cette transformation et dans un bon nombre d’écoles de la région il en était plus ou moins de même. De là à imaginer que partout le mouvement s’étendait ! C’est vrai qu’il n’y avait pas les réseaux sociaux. D’autre part les concentrations urbaines étaient devenues telles que la simple transformation de macrostructures scolaires aurait nécessité un nouveau plan Marshall. Nous, nous étions de petites structures.
La première photo n’est pas ce qu’était l’ancienne cantine de Lantignié mais ce qu'était celle de Mirepoix, à la même époque, avec laquelle j’ai trouvé quelque ressemblance. Quant à la seconde ce n'est pas non plus ce qu'était ensuite le restaurant d'enfants de Lantignié, dans mon souvenir il était moins pimpant mais il me semble que ses espaces avec les plantes vertes étaient plus sympas ! Notre brave cuisinière avait aussi mis le bandeau blanc, rien que cet accessoire la transformait et l'élevait dans le statut des expertes avec le respect qu'on leur doit !
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