1940-2021 (50) Années 60, quand des écoles baignaient dans la communication moderne !
Les changements notables dans la campagne
Le téléphone était installé dans presque toutes les familles. Le téléphone était devenu automatique c’est-à-dire que nous n’avions plus besoin de passer par des opératrices (avant c’était presque toujours des femmes !), il suffisait de faire tourner le cadran pour composer les 6 chiffres du numéro. Les PTT (service encore totalement public !) avaient fini par installer des lignes partout où on le demandait, gratuitement même dans les coins reculés. Par contre il fallait payer la longueur du temps de chaque communication, il valait mieux ne pas trop s’éterniser à raconter sa vie !
La voiture était possédée par tous les vignerons c’est-à-dire la grande majorité de la population. Mais très peu de femmes conduisaient. Toutes les exploitations avaient un tracteur (dans le Beaujolais).
La télé encore en noir et blanc restait encore assez rare dans ce monde rural et je n’entendais jamais un enfant me dire « M’sieu, à la télé ils ont dit… ». Les enfants ne la regardaient d’ailleurs qu’exceptionnellement, leur vie était beaucoup plus dehors que dedans.
Les postes à transistors n’étaient pas encore popularisés. À la radio devenue ORTF en 1964 il n’y avait que trois stations grandes ondes, France inter, France culture et France musique et c’était la radio de l’État dite publique. Par contre le journal régional, « Le Progrès » était beaucoup lu, j’en étais devenu un des correspondants locaux et je me régalais à faire des reportages dans les vignes, avec les chasseurs ou lors de la fête des classes. Très peu allaient au cinéma qu’il fallait aller voir à Villefranche ou à Mâcon. Ce n’était pas par manque de moyens mais plutôt parce que le ciné ne faisait pas encore partie du temps disponible, de la culture et des loisirs ruraux.
À l'école, de la pointe Bic aux caméras super8
C’est d’abord à l’école que les technologies de communication modernes apparurent. Nous pratiquions la pédagogie Freinet ainsi que d’autres petites écoles du Beaujolais jusqu’à la vallée de la Saône. La pédagogie Freinet a la réputation d’être une pédagogie matérialiste et de la communication et de la recherche documentaire. Dès ses débuts en 1920 l’imprimerie était introduite dans les classes où étaient publiés des journaux scolaires et la correspondance était une des bases des apprentissages.
La première innovation pour nous fut très simple en 1963 : cela a été l’introduction des « pointes bic » ! On disait que le signe d’une belle écriture, donc d’un bon élève, c’étaient les pleins et les déliés. En réalité ce n’était pas du tout pour faire beau, c’était juste une nécessité mécanique : l’encre ne pouvait être déposée que lorsque les becs de la plume s’écartaient en descendant, et ils devaient se refermer pour laisser une trace en remontant avec la plus grande légèreté. Quel bienfaiteur de l’humanité scolaire a été le Baron Bic avec l’invention du « crayon bic ». Dès la première année, j’ai été parmi les tout premiers à en faire acheter pour chaque élève. Ce sera en somme la première introduction de technologies nouvelles dans mon école, mais quels hauts cris n’a-t-elle pas fait pousser : « Comment ! C’est la fin de la belle écriture, de la pédagogie de l’effort, de l’apprentissage de la propreté, du beau… ». En réalité cela a été mettre l’écrit à la portée de tous, mais l’école est-elle vraiment faite pour cela ?
Puis cela avait été les magnétophones, d’abord à fil, puis à bandes, puis les magnétophones à cassettes. Dans mes débuts à Lantignié nous avions acquis un gros magnétophone à bande puis un portable à cassettes dès qu’ils ont été popularisés. Les enfants enregistraient des scénettes qu’ils avaient écrites, y créaient des chants ou de la musique improvisée, enregistraient des débats et allaient faire des reportages micro en main pour en envoyer les cassettes à leurs correspondants, etc. Il y avait même eu une classe charentaise du mouvement Freinet qui était devenue célèbre parce qu’elle était
invitée régulièrement à participer à l’émission de l’ORTF « Chasseurs de sons ». Dans les stages Freinet depuis longtemps les ateliers sons y étaient réputés. J’ai toujours eu un magnéto dans ma classe jusqu’à la fin de ma carrière.
L’image animée n’était pas en reste.
C’est en 1927 qu’apparurent les premières petites caméras « Pathé-Baby » accessibles au grand public. Des instituteurs du mouvement Freinet s’en emparèrent immédiatement et avec leurs enfants produisaient déjà de petits films qu’ils envoyaient à leurs correspondants s’ils avaient eux aussi un projecteur.
Mais c’est surtout avec la caméra super8 que j’avais acquise en 1966 et mise à disposition de la classe, beaucoup plus popularisée et pratique, que les enfants ont vraiment pu s’approprier la production d’images, tenir eux-mêmes la caméra et envoyer leurs créations, leurs reportages à leurs nombreux correspondants ou les présenter fièrement aux parents et même au village en première partie des séances de cinéma dont je vous ai déjà parlé dans un des chapitres précédents. La pellicule était dans un chargeur pour un film de cinq minutes. Un montage était bien plus difficile à faire qu’avec les bandes magnétiques audio lorsqu’il s’agissait d’une pellicule de 8 mm, même avec une visionneuse, il fallait donc qu’à l’avance ils fassent un synopsis précis pour tourner dans l’ordre chronologique sans que cela dépasse 5 minutes.
Eux comme moi avions beaucoup appris sur comment était réalisé ce qu’ils pouvaient voir ensuite à la télé ou au cinéma, les trucages qu’eux-mêmes avaient dû faire et j’avais eu cette réflexion « Alors, M’sieu, ce qu’on voit à la télé ce n’est pas forcément exactement la vérité ! »
Un moment assez inoubliable avait été lorsque nous avions filmé l’éclosion d’un bourgeon de marronnier. La branche placée dans un vase, la caméra en face sur un pied et toutes les demi-heures quelqu’un allait appuyer sur le déclencheur. Il ne fallait surtout pas faire bouger la branche ou la caméra. Des enfants du bourg revenaient après l’école ou le matin avant les autres pour tenir le plus possible le rythme. Cela a duré deux jours pour que le bourgeon s’ouvre. Mais alors l’émerveillement quand en à peine quelques secondes nous vîmes des feuilles sortir comme par magie du bourgeon.
Nous utilisions également la photo. Au début j’avais installé un labo-photo dans une pièce attenante à ma classe. Avec deux ou trois personnes du village nous passions des nuits à développer. Le papier argentique était peu cher. J’avais initié quelques plus grands élèves aux manipulations du vieux projecteur que m’avait donné le photographe chez qui j’étais client, aux délicates opérations avec les bacs de révélateur et de fixateur dans la lumière rouge. Ils pouvaient même y aller seuls pendant la classe. Mais la photocopie n’existant pas encore, il était impossible d’utiliser des photos pour illustrer le journal scolaire. C’est avec l’apparition des diapositives en pellicules 24x36 que l’on a pu alors faire des montages diapos de reportages, des créations d’histoires que nous pouvions montrer aux parents ou envoyer à des correspondants. Par contre il fallait faire développer les pellicules ce qui revenait plus cher que les photos argentiques, donc ne pas gaspiller des clichés. Il est vrai que personnellement comme beaucoup d’autres « mordus » nous faisions alors subir aux amis ou à la famille les fastidieuses séances des « On va vous faire voir nos vacances ! »
Si j’avais bien acquis personnellement un poste de télé en 1964, il n’y en avait pas dans mon école. Par contre l’école voisine de Régnié avait été la première de la région à en avoir un en classe. Les soirs de grands matches de foot ou d’émissions populaires c’était le village qui allait à l’école. Mais l’intérêt scolaire c’est qu’il avait été créé en 1962 la RTS (Radio Télévision Scolaire) qui diffusait des documentaires pour les enfants accompagnés de livrets pédagogiques ainsi que des émissions destinées aux enseignants.
C’est cette RTS qui provoqua en 1967 l’événement à Lantignié. Toute l’équipe de production vint dans ma classe tourner un document sur l’organisation des rencontres USEP autogérées par les enfants ainsi que sur les ateliers permanents. Arrivée d’un gros camion bourré de matériel, une dizaine de personnes, les unes chargées des caméras, les autres de la prise de son, les autres du branchement de tous les fils etc. Les enfants et moi dans ce fatras qui avait bouleversé la classe, attendant qu’on nous place, qu’on nous dise ce qu’il fallait faire, etc. On n’imagine pas aujourd’hui les moyens mis en œuvre à cette époque pour un document de quelques minutes.
J’avais accepté leur arrivée sous réserve que les enfants puissent faire eux aussi le reportage de leur venue. Ce qui avait donné lieu à une scène cocasse. Des enfants avec le magnétophone à cassette allaient tendre le micro aux uns ou aux autres pour poser des questions. Il y en a une à laquelle moi-même avait beaucoup de mal à répondre, même aujourd’hui ce n’est pas facile :
- C’est quoi une onde ?
Le premier interrogé se débarrassa du problème :
- Va donc voir l’autre là-bas, moi je ne m’occupe que des fils, pas des ondes.
Et les enfants passèrent des uns aux autres provoquant le même embarras. Finalement la directrice de la RTS, Annette Bon, sentant que la réputation de la télé scolaire risquait fort d’être ternie par un enregistrement de mômes curieux, réunit toute la bande dans un coin de la cour et tenta l’explication.
Dans le Beaujolais nous ne laissions pas partir quelqu’un sans avoir trinqué avec lui. Le soir j’emmenai toute l’équipe dans la cave de mon ami et président du Sou des écoles. Cette fois ce fut cette soirée de décompression qui fut mémorable pour la RTS et sa directrice. Je n’étais pas resté jusqu’au bout des réjouissances mais le lendemain un membre de l’équipe m’expliqua avant de repartir qu’ils avaient dû amener de bon matin Annette Bon à la gare de Belleville, pas en très bon état et ils étaient inquiets : elle devait rencontrer dans la même matinée le recteur de l’académie de Strasbourg pour négocier un contrat !
À Lantignié nous n’avions pas la possibilité d’utiliser les documentaires produits par la RTS. Un jour j’eus la visite d’un vieux « tourneur » qui projetait autrefois des films dans les villages et qui était de moins en moins demandé. Il me proposa l’affaire suivante : venir en classe une fois par mois et y projeter des films documentaires produits par la SNCF, EDF, de grandes entreprises etc., très bien faits d’ailleurs mais dans lesquels il avait astucueusement coupé toute publicité ou allusion commerciale. Puis le soir il proposait de projeter un film grand public qu’il louait, moi m’occupant de l’organisation, le partage de la recette quel que soit le nombre de spectateurs étant fait entre lui et la coopérative scolaire. L’affaire fut conclue et je n’eus plus à aller chercher des films et un projecteur à l’UFOLEIS de Lyon. Lui se fit une petite publicité pour recommencer à faire des projections grâce à d’autres écoles de la région.
Le premier réseau d’écoles rurales. Sans internet, avec cinq ou six collègues dans des pédagogies actives ou Freinet de la proche région nous avions imaginé des échanges à partir de la transmission de nos journaux scolaires hebdomadaires ou bi-mensuels. Nous réalisions ceux-ci avec l’imprimerie et avec le limographe : c’était une simple plaque de verre sur laquelle était articulé un volet avec une gaze. Nous tapions le texte sur un stencil Gestetner avec une vieille machine à écrire que nous avait donnée une entreprise et dans laquelle on bloquait le ruban encreur. Puis une équipe passait le rouleau encreur. Nous pouvions ainsi en faire beaucoup plus d’exemplaires que dans leurs tout débuts les pionniers Daniel et Freinet qui se servaient des stencils et machines à alcool, voire de la pâte à reproduire.
Nous nous étions donné comme seule consigne : bien aider à les faire lire et en discuter, puis laisser se développer ce que cela provoquait éventuellement. Nous préfigurions sans le savoir les réseaux sociaux d’aujourd’hui, peut-être encore plus interactifs. C’est ainsi que nous pouvions nous retrouver avec une autre classe à visiter un zoo, avec une autre à nous balader à Roche Taillée et visiter le musée préhistorique, avec une autre à nous retrouver invités dans une entreprise et à discuter avec les ouvriers, etc.… Tout cela parce que l’une des classes avait été interpellée par ce que d’autres avaient écrit, se trouvait à avoir au même moment les mêmes sujets d’exploration ou pour partager et mettre en commun des moyens, des possibilités. Cela provoquait aussi des idées d’activité chez les uns ou les autres, la fameuse interaction. Par exemple nous nous sommes un jour retrouvés à plusieurs classes à Lantignié parce que nous avions une salle des fêtes à côté de l’école et que l’école de Taponas (vallée de la Saône) avait fabriqué des marionnettes géantes mais qu’elle n’avait pas d’endroit pour les faire voir et jouer. Il faut dire qu’à cette époque les parents qui avaient une voiture et le temps n’hésitaient pas à faire les transporteurs.
Nous nous retrouvions parfois à Dracé parce que l’instituteur et ami, Marius Cousin, était un radioamateur réputé (c’est lui sur la photo). Il avait installé une antenne parabolique géante et un télescope dans le jardin de l’école et avait même réussi des « premières » (mondiales !) comme réaliser des liaisons avec les antipodes en se servant de la lune ou des traces ionisées des pluies d’étoiles filantes comme réflecteurs d’onde (1). Féru d’électronique il avait bricolé une horloge à quartz avant qu’elles ne deviennent courantes dans le commerce. Lorsque chez nous en classe nous nous servions de piles, de bout de fils, de commutateurs fabriqués sur des carrés de contreplaqué pour s’amuser à faire des circuits logiques, il avait initié sa classe à utiliser des transistors, ce que nous découvrions abasourdis. Un de ses enfants avait réalisé un circuit miniature qui indiquait la terminaison des participes passés qu’il comptait emmener au collège pour faire moins de fautes.
C’était le début de ce que j’ai pu dire par la suite « notre école est le monde ! » et je garde par exemple le souvenir ému d’une correspondance entre Jean Rostand et les enfants qui lui avaient demandé « Comment la vie est arrivée sur terre ? » en lui exposant leurs hypothèses.
Pas d’ordinateurs, pas d’internet, pas de caméscopes, pas de smartphones, pas même le téléphone dans les classes… et pourtant nous étions bien loin d’être coupés du monde, de la science, du progrès.
Les pédagos Freinet étaient aussi les rois de la débrouille et du système D.
(1) Plus tard, Marius avait été invité en Italie à Gênes pour recevoir une médaille pour ses premières mondiales comme simple amateur, médaille remise par... l'astronaute Michael Collins !
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