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Le blog de Bernard Collot
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13 avril 2022

1940-2021 (80) - 1976 - Pourquoi Moussac ?

mussac

Ce qui est indiqué "médiathèque municipale" par google était l'école 

D’abord parce que c’était une classe unique, ce qui me trottait dans la tête depuis mon départ de Lantignié, ensuite parce qu’elle était la plus proche du hameau d’Adriers où j'habitais. Vu que c’était une classe unique, j’avais toutes les chances de l’obtenir.

Mais comme contrairement aux apparences je suis un homme prudent. J’étais d’abord allé voir à quoi elle ressemblait ainsi que son environnement. L’école avait ce qui m’avait manqué les 15 années précédentes et dont l’expérience m’avait démontré l’indispensable nécessité : l’espace. Comme toutes les classes uniques, elle l’était devenue par suppression successive de ses autres classes en raison de l’exode rural. À Moussac il y avait même eu autrefois deux écoles avec deux classes chacune, une des filles derrière l’église, l’autre des garçons à l’extrémité du bourg. Celle des filles avait été transformée en salle des fêtes. L’école des garçons était toute à nous. Deux salles séparées par un couloir, celle devenue inoccupée avait encore son poêle et, même si son tuyau était attaché au plafond avec des fils de fer comme celui de l’autre classe, il pouvait toujours fonctionner. Il y avait la cour et son herbe, le buisson de bambous qui dissimulait les wc, le grand acacia pour l’ombre l’été, le vaste préau, le jardin en friche et clôt derrière l’école.

Et puis, entre la cour et la rue, le bâtiment du logement de fonction. Toutes les écoles rurales avaient un logement de fonction, si bien que les directeurs n’avaient pas comme leurs collègues une indemnité de logement puisqu’ils étaient sensés l’occuper et en classe unique tu es le directeur ! Mais celui de Moussac était plus que vétuste, la mairie pensant que l’école allait être supprimée n’avait pas l’intention d’y faire des travaux, quant à moi je n’avais plus aucune envie d’habiter dans l’école comme à Lantignié, ma vie en dehors de l’école était dans le hameau dont je vous ai déjà parlé. J’y vis donc tout ce qu’on allait pouvoir y faire en se l’appropriant avec les enfants. Je ne pouvais pas rêver mieux. Dans les épisode suivants je vous ferai visiter tout cela. Bien sûr il n’y avait pas grand-chose d’autre que des tables, des chaises, des tableaux noirs et de la craie. Mais on verra plus tard que cela s’est encore avéré comme un avantage.

Il y avait une autre raison qui faisait que j’étais certain que personne d’autre ne demanderait le poste : lorsque j’étais allé voir la secrétaire de mairie pour avoir d’autres renseignements, celle-ci m’avait accueilli par ces mots :

- Mais qu’est-ce que vous venez faire à votre âge à Moussac, l’école va être supprimée !

La seconde classe venait d’être supprimée l’année précédente. L’institutrice pourtant habitante du village venait d’en partir. Absolument tout le village pensait, mieux « savait », que l’école allait être supprimée à la fin de l’année scolaire : les familles n’avaient pas eu le temps de prendre leurs dispositions pour fuir un peu comme partout la classe unique et s’inscrire à l’école de l’Isle-Jourdain, vu que l’académie n’avait annoncé la suppression de la seconde classe qu’en début de vacances. Toutes les familles n’y avaient laissé leurs enfants pour l’année qu’en attendant le temps qu’ils aient gratuitement accès aux cars de ramassage du collège qui serait alors permis aux enfant du primaire des villages sans école. On verra par la suite que cela a encore été un avantage.

Avant de me décider j’avais voulu voir le maire. La secrétaire de mairie m’avait indiqué que le meilleur moment où il était disponible c’était à midi, au bistrot « Chez Lulu » où il allait régulièrement boire son pastis. Le maire c’était un paysan proche de prendre sa retraite dont la ferme était située dans un hameau de Moussac, le plus proche d’ailleurs de la commune d’Adriers où j’habitais. Les paysans, j’avais passé une grande partie de ma vie avec eux, je les connaissais et je crois que toute ma vie j’ai été un peu paysan dans la philosophie et dans le comportement des paysans.

Je me rendis donc un jour au bistrot au moment du pastis. Je suppose qu’il a reniflé d’emblée que je n’étais pas un freluquet de la ville et s’il s’interrogeait sur mon aspect il ne le montra pas. Il m’offrit donc un pastis : on ne discute pas d’affaire debout au coin d’une porte ! Je roulai ma cigarette avec lui et on discuta. Son école m’intéressait. Même si cela pouvait l’étonner, c’est quand même agréable pour un maire d’apprendre qu’il y a au moins une personne professionnelle qui est prête à venir s’installer dans ce qui devait disparaître de son village. Il dressa l’oreille, ça ne coûtait rien, s’inquiéta cependant lorsque je lui précisai qu’il y avait quand même une condition avant que je ne me décide :

- C’est quoi votre condition ?

- Il faudrait que je puisse chauffer la seconde classe avec le vieux poêle à charbon.

Vraiment bizarre comme demande. Cela tourna quelques secondes dans sa tête, il devait calculer comme un bon paysan ce que cela allait coûter à la commune.

- S’il n’y a que cela, c’est d’accord.

- Parfait, je demande le poste.

Nous n’avons pas fait le top-là mais c’était tout comme. Je lui ai offert ma tournée de pastis comme il se doit lorsqu’on a conclu un accord, et c’est comme cela qu’a débuté mon aventure à Moussac.

Cette anecdote du pastis a fait que par la suite nous avons eu les mêmes relations qu’entre vieux paysans. On s’écoute, on discute et on voit où est l’intérêt de chacun.

Lorsqu’il avait accepté le chauffage de la seconde salle, mine de rien il venait de doubler le budget communal alloué à l’école. Parce qu’en dehors du tas de charbon pour le chauffage même le balayage de l’école ne coûtait rien puisqu’il était fait une fois par semaine par le garde-champêtre. Il n’y avait rien dans la classe en dehors de quelques vieilles cartes de géographie : encore comme dans quelques petites écoles de la région, c’étaient les parents qui payaient les fournitures et les instituteurs lorsqu’ils partaient emmenaient avec eux tout leur propre matériel.

Avant la rentrée, comme je l’avais fait à l’Isle-Jourdain, je fis donc une liste assez impressionnante et chiffrée de ce dont aurait besoin une classe unique et je la lui portai, toujours un jour à midi au moment du pastis. C’est sûr que c’était un choc, surtout pour une école dont on pouvait craindre la disparition.

- Vous ne m’aviez pas dit ça ! Le conseil municipal ne va jamais marcher !

- C’est juste une demande, ce n’est pas une condition. Mais cela vaut peut-être le coup de tenter de la conserver cette école, il faut juste qu’elle devienne attractive pour les familles puisqu’il y a le nombre d’élèves. Si vous voulez je suis prêt à aller expliquer au conseil pourquoi je demande tout cela.

Et ce fut fait. Au conseil j’avais d’abord précisé que l’école publique étant obligatoire et gratuite, en aucun cas je demanderai aux parents de payer quoi que ce soit. D’autre part que si je n’obtenais rien, pas de problème, je me débrouillerai, je continuerai à faire avec rien mais qu’alors je ne pourrai faire plus que mes collègues qui fuyaient les classes uniques et beaucoup moins que mes collègues de la ville avec un seul cours. Mais l’école n’était pas la mienne, c’était leur école. Je me souviens de cette séance comme si j’y étais encore, de conseillers estomaqués qui s’exclamaient que personne ne leur avait jamais expliqué tout cela. Lorsque je suis parti avant qu’ils ne délibèrent j’étais quand même très dubitatif quant aux résultats.

Le lendemain matin le père Dessious, tel était le nom du maire, est venu dans la classe. Et malignement a fait durer le suspens !

- Alors, vous voulez savoir si on vous a attribué quelque chose ?

- Évidemment !

- Ben… c’était difficile… vous devez le comprendre…on n’est qu’une toute petite commune…c’est drôlement important ce que vous avez demandé !

- Je le sais Monsieur le Maire, vous ne pouvez faire que ce que vous pouvez, mais dites-moi quand même !

- Et bien, Monsieur Collot… vous avez tout ce que vous nous avez demandé… puis avec encore un temps de silence, et même la presse à rouleau pour l’imprimerie !

Il devait être sûr de son effet et s’en régaler parce que c’était moi cette fois qui était abasourdi. Dans ma demande il y avait bien une presse d’imprimerie mais j’avais précisé le coût d’une presse à volet et celui d’une presse à rouleau bien plus chère en expliquant que cette dernière n’était qu’un peu le luxe qui faisait envie à tout instituteur Freinet.

Il est un fait que par la suite la classe unique de Moussac a été la mieux équipée de tout le département.

Si l’école de Moussac a perduré pendant 35 ans alors qu’elle devait disparaître, je peux dire que c’est bien au père Dessious qu’elle l’a dû. J’espère qu’il est resté dans la mémoire villageoise bien qu’il soit rare que l’on rende à César ce qui appartient à César, surtout quand ce César n’est qu’un vieux et petit paysan.

mussac

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