1940-2021 (219) - Épilogue - XXI Optimisme !
J’aurais pu multiplier les chapitres de cet épilogue. Par exemple le « Top-là ! » qui concluait en toute confiance toute transaction, chacune des parties se conformant exactement à l’accord scellé par une poignée de main, qui est devenu une méfiance instituée, la parole donnée n’ayant plus aucune valeur.
Ou encore l’aveuglement de ceux qui ne sont même plus des citoyens qui continuent à élire les mêmes politiciens qui, preuves vidéo à l’appui (!), ne cessent cyniquement de dire et d’annoncer tout et exactement son contraire à chaque élection.
Ou encore les images complaisamment diffusées qui font miroiter des paradis restant où personne d’ordinaire ne mettra jamais les pieds, le tourisme de masse qui entassent les éphémères vacanciers dans des stations où ils vont tremper leurs fesses dans une piscine parce que la mer qu’ils peuvent juste entrevoir est inaccessible ou polluée.
Ou encore la mode qui habille tout le monde d’un uniforme qu’il faut changer chaque année, qui n’a plus rien de fonctionnel (impossible de trouver un pantalon qui ait des poches ou tu puisses mettre ton opinel en pouvant l’en extirper ou sans qu’il tombe dès que tu t’assois !), pour laquelle des travailleurs d’ailleurs et même des enfants sont exploités pour des salaires de misère.
Ou encore… La liste est sans fin.
À partir de 70 ans, j’ai vécu dans un monde d’une absurdité effrayante. Autant celui de mon enfance était simple même si pas facile, autant celui d’aujourd’hui est d’une incompréhension totale. Certes, j’ai vécu son avènement, comme tout le monde j’y ai contribué, j’en ai même profité et j’en profite encore. Lorsqu’un Google te permet d’avoir constamment sous la main une immense encyclopédie, d’apprendre à faire ce que tu n’as personne à côté de toi pour te l’expliquer, on ne va pas s’en priver ! Lorsque tu peux rester en relation par internet avec des amis ou en contacter d’autres, c’est bien agréable quand tu n’as plus grand monde à qui parler. Etc., etc. Mais n’est-ce pas justement pour cela que ce monde tient encore tant bien que mal ? Que nous attendons passivement qu’il s’écroule et que nous soyons devenus incapables d’en faire un autre ?
Une touche d’optimisme ?
Le potentiel de l’humanité est immense, il n’est finalement pas dans celui d’aller dans l’espace, mais dans celui de vivre. Pourquoi a-t-il toujours été étouffé par les églises de toute sorte, par les minorités qui se pensent au-dessus des autres, qui s’arrogent les pouvoirs de penser pour les autres, de mettre les autres à leur seul service ?
Si on regarde cette période que j’ai vécue à l’échelle de l’humanité, elle n’en est qu’un temps microscopique. J’ai toujours pensé que dès l’origine nous sommes vraiment une espèce sociale, mais qui n’en est encore qu’au stade grégaire. Elle ne perdurera que lorsqu’elle pourra vraiment devenir une espèce sociale ou disparaitra très rapidement. Il faut peut-être voir la période actuelle comme la transition qui bouleverse tout avant que tout se stabilise et que notre espèce soit enfin cette espèce sociale qui seule peut la faire perdurer. Le problème c’est que nous sommes dans cette période !
Politiquement, il n’y a rien à espérer. De l’écologie ? Oui parce qu’elle a explicité le fonctionnement de la nature dont nous faisons partie. Par contre des partis écologistes ou autres, rien à en espérer puisqu’ils ne font que s’inscrire dans le système dont ils profitent en nous faisant à peine croire qu’ils vont le changer. L’abstention est, contrairement à ce qu’ils disent, la réaction la plus sensée d’un nombre grandissant. On peut même penser que, lorsque plus personne n’ira voter pour désigner celles et ceux à qui nous devrions nous confier les yeux fermés, le système lui-même s’écroulera. Comme disait Coluche : « Quand on pense qu'il suffirait que les gens n'achètent plus pour que ça ne se vende pas ! »
Mais, un certain nombre de faits me rend quand même optimiste.
Ceci dit, dans cette terre sociétale aride, des faits me laissent penser que dans le désert des graines sont en train de germer et prêtes à reverdir le sable un peu comme les ruines sont toujours reconquises par une végétation.
Les jeunes d’abord. Certes, la majorité est encore obnubilée par ses diplômes à obtenir, même en sachant qu’ils leur apporteront de moins en moins une terre promise. Ce n’est pas non plus leur mouvement de protestation pour que les États agissent contre le changement climatique qui m’impressionne. C’est un peu facile de demander qu’un État vous arrange le monde dont vous avez besoin pour en profiter ou ne pas y succomber. Par contre je suis impressionné de voir qu'il y en a qui ont renoncé à rentrer dans le jeu classique de la compétition pour partir vivre comme saisonniers dans la nature, parcourir les routes comme les troubadours d’autrefois, vivre de peu, mais vivre. Je pense qu’il n’y a jamais eu autant de jeunes qui écrivent, poétisent, composent, interprètent, peignent, sculptent… peu leur importe si cela ne leur apporte ni notoriété ni subsides suffisants, mais le plaisir d’être.
Il y a la conscience et le refus grandissant du travail aliénant dont l’utilité n’est plus sociale, mais doit tout simplement alimenter un système fait pour le profit de quelques-uns, ce qui apparait de plus en plus dans les manifestations et inquiète le plus ledit système.
Il y a les trentenaires ayant acquis de belles situations qui quittent une vie très aisée et facile pour reprendre de petites exploitations agricoles (les néoruraux), des artisanats, se coltiner à tout apprendre ou inventer, à accepter de galérer dans un système qui n’est pas fait pour cela.
Il y a les ZAD dont les occupants, bien au-delà d’empêcher la destruction stupide et inutile d’un environnement, y instaurent et y inventent d’autres modes de vie et d’autogestion.
Et puis c’est grâce à l’école et le petit exemple qu’étaient nos classes uniques que j’ai connu et pénétré dans le monde alternatif. L’alternatif, c’est bien ce que, quasiment instinctivement, une partie de notre espèce crée pour ne pas disparaitre. Darwin serait ravi !
Plus visibles y a les AMAP, les cafés citoyens, les épiceries solidaires… qui commencent à se répandre et qui sont des lieux de vie, de rencontres, d’échanges… en somme des incubateurs et des semeurs de germes. Et puis il y a surtout les surprenants villages démocratiques, les écovillages, les écolieux, les oasis de serendip…
La caractéristique de tout ce petit monde à part, encore peu visible, c’est que malgré ses difficultés, ne serait-ce que pour se faire accepter, c’est la solidarité, la coopération et la joie de vivre qui y règnent. Le profit n’y existe plus. Les dirigeants n’y existent plus. Il n’y a pas de domination. L’égalité y est parfaite.
*La liberté de chacun y est respectée. Les enfants s’y épanouissent, apprennent ce dont ils ont besoin sans avoir forcément besoin d’école. Il utilise en très grande partie les ressources de son environnement. En ce sens ces lieux sont tous des entités autonomes, des systèmes vivants aux structures dissipatives. Autonomes, mais pas isolés puisqu’ils constituent des réseaux où s’échangent les expériences, se mutualisent des moyens. Ils préfigurent ce que pourrait et devrait être le réticule d’une société.
Ce petit monde fait la démonstration parfaite qu’il ne relève pas de l’utopie et dessine la seule façon que nous aurons pour échapper à notre propre destruction.
Tout ceci m’incite à résister obstinément quelques années de plus pour ne partir que lorsque j’aurais vu ce qui devra bien advenir rapidement, et plus spécialement comment mon fils et les enfants que j’ai côtoyés en jouiront. Ce sont lui et eux qui me rendent le plus optimiste.
Fin de la rétrospective ! La prochaine peu-être dans 10 ans !!! chapitres précédents