1940-2021 (29) Épilogue des années 1949-1955 à Belmont-Chavanoz...
… telles je les ai vécues dans ce village d’ouvriers.
Fin de l’enfance.
L’âge avait changé, l’environnement avait changé, nous n’étions plus dans un monde de paysans. L’environnement rural de la région avait été transformé par l’industrialisation bien avant la guerre. Cependant le paysage restait à peu près semblable à ce qu’il devait être au début du XXème siècle. Ainsi l’usine de textile de Belmont-Chavanoz datait de 1919. Les rues du village n’avaient pas encore beaucoup changé en dehors de leur goudronnage et de l’apparition de quelques villas neuves.
Pourtant nous étions au début de ce que l’on a appelé les trente glorieuses. Je les vois avec avec un autre regard que celui d'un enfant comme une période où cette fois tout le monde attendait quelque chose du lendemain, ce n’était plus « on fait avec » des années 40. On aspirait au moment où on allait pouvoir acheter la machine à laver et la voiture devenues plus accessibles, puis plus tard le frigo... Simultanément les petites différentiations sociales devenaient un peu plus visibles. Par exemple il y avait ceux qui pouvaient partir en vacances comme les enfants des petits fonctionnaires et il y avait ceux des ouvriers qui devaient les passer dans le village. On ne parlait même pas de pauvreté, de logements insalubres dès l’instant où l’on ne voyait pas de mendiants ni de SDF, il fallait aller à Lyon pour en voir.
Dans les microcosmes que constituaient les villages d’ouvriers, la bourgeoisie n’apparaissait pas trop comme exploitante ; d’abord on la voyait peu, personne ne connaissait les propriétaires de l’usine, ensuite elle procurait le boulot donc à manger, ce qui après l’Occupation était la seule chose qui comptait. Je n’ai pas souvenir d’une grève à l’usine qui aurait fait par exemple que pour aller au CC nous n’aurions pas pu prendre le camion qui allait chercher les ouvriers. Les mouvements ouvriers et les grandes grèves c’étaient les mineurs, les cheminots, les postiers qui les instiguaient. C’était lointain et ce n’était qu’à la radio, et encore : il n’y en avait qu’une ! Si la société était bien divisée entre la classe ouvrière et la bourgeoisie, ce qu’on appelle aujourd’hui la classe moyenne composée des petits fonctionnaires, des instituteurs, des petits commerçants et des petits artisans n’était pas très éloignée de la classe ouvrière quant à ses conditions de vie. Le monde des petits paysans était lui ignoré, les terres agricoles étant de plus en plus accaparées par les grands propriétaires, l’agriculture s’industrialisait elle aussi, beaucoup de paysans étaient transformés en ouvriers agricoles et engageaient leurs enfants à fuir le monde rural vers la ville.
Là où j’étais, nous étions dans un monde a-politisé dont le seul souci était de tirer au mieux son épingle du jeu. Et puis il y avait eu les grandes avancées sociales comme la semaine de 40 heures en 1936, la sécurité sociale depuis 1945, le statut de la fonction publique en 1946, le SMIG en 1950, la troisième semaine de congés payés en 1956, l’assurance chômage en 1958… Il y avait de quoi accepter sa condition.
Par rapport à la période précédente le « progrès » dont se gargarisait mon père faisait goûter à un début de confort et ma mère ne pouvait que l’apprécier. La progression sociale qui devenait le but de pratiquement tout le monde n’était pas tellement la richesse mais plutôt l’augmentation du confort dont ensuite on ne pouvait plus se passer. Peu importait si les conditions de travail ne s’amélioraient pas, tout le monde était prêt à le supporter pourvu qu’un jour on puisse acquérir tel ou tel objet qui facilitait la vie. Dans ce monde où je vivais, le progrès asphyxiait toutes les velléités de revendications ou de changement politique tant qu’on pouvait espérer en profiter.
Mon père était particulièrement a-politisé. Je ne l’ai jamais entendu parler des événements qui ont pourtant traversé cette époque, pas plus que dans le village d’ailleurs. La guerre d’Indochine ne semblait concerner personne puisque seuls les « engagés » y allaient. Peut-être la défaite de Diên Biên Phu a-t-elle fait parler d’elle mais dans mon souvenir c’était plutôt comme un western de la bataille de Little Bighorn avec le général De Castrie dans le rôle du général Custer et Giap dans le rôle de Sitting Bull. Peut-être la mort de Staline qui avait satisfaisait mon père, mais même pas la bombe H ou la guerre froide, pas plus que le début de la guerre d’Algérie en 1954 présentée comme une opération de police. C’est vrai que nous n’avions pas la télé, que pas grand monde ne l’avait encore et je ne pense pas que la radio pouvait éveiller une conscience quelconque. Par contre à la radio c’était la victoire d’Anquetil au tour de France où la coupe du monde de foot avec Kopa contre le Brésil que cette fois nous étions allés voir à la télé chez l’italien entrepreneur de maçonnerie, et puis le rock and roll qui commençait à être déversé sur les ondes ce qui énervait plutôt mes parents. Il y avait aussi les feuilletons très écoutés comme « La famille Duraton » ou, un peu plus subversif, « Signé Furax ». Et puis nous commencions à pouvoir aller au cinéma dans une vraie salle à Pont de Chéruy avec les dessins animés de Disney et les western… en couleur !
L’école n’avait pas trop changé. Ce qui avait changé pour moi par rapport à la petite école de Virignin c’était le nombre d’élèves, n’être en classe qu’avec des garçons et surtout c’était un lieu où maintenant il fallait être sur le qui vive, se méfier, apprendre à tricher et à se défendre. La compétition n’était pas tellement en classe, elle était surtout dans la cour de récré. D’ailleurs les perspectives des premiers de la classe s’arrêtaient au certificat d’études ou au brevet, le lycée c’était à Lyon et n’était pas dans les moyens de la plupart pour y envoyer ses enfants. En dehors de l’école normale d’instituteurs c’était dans la vie active dès 14 ans qu’il fallait s’essayer à grimper dans l’échelle sociale. Dans la cour de récré ce n’était plus « je te donne ou te prête des billes », c’était « je te vends des billes ». L’école était devenue un monde dur mais qui ne posait aucune question aux parents qui n’y mettaient jamais les pieds sauf quand ils étaient convoqués pour aider à la mise au pas des trublions.
Si en rentrant de l’école les enfants de commerçants ou artisans trouvaient comme moi quelqu’un à la maison, ne serait-ce que pour y dévorer une tartine, ceux des ouvriers n’y retrouvaient personne, surtout que l’usine de textile employait beaucoup de mères de famille. Et il n’y avait pas la télé ou les jeux vidéos ! Après l’école c’était le village et ses abords leur champ libre, peut-être plus riche en explorations que la rue de la ville industrielle mais tout aussi propice aux garnements. Ce n’étaient pas des « enfants de la rue » abandonnés ou négligés par leurs familles, mais il y avait quelque similitude dans leur liberté sauvage. Les « bandes » n’étaient qu’une conséquence d’un état de fait, quasiment une auto-organisation sociale naturelle. À moi et à d’autres garçons notre aspiration était plutôt de les y rejoindre sous n’importe quel prétexte acceptable par nos familles, d’où mon acceptation facile de la corvée d’emmener la remorque de poubelles à la grande décharge broussailleuse au bord de la rivière de la Blourde, leur terrain vague privilégié. Après la guerre, à Londres d’abord et dans d’autres villes, des municipalités avaient eu l’intelligence de transformer les terrains vagues créés par les destructions en « terrains d’aventures » où un ou deux éducateurs veillaient simplement à la sécurité et apportaient éventuellement de l’aide ou suggéraient des projets. L’éducation populaire qui s’est développée après la Libération était en partie pour palier à ces situations, mais c’était en priorité dans les grandes villes et n’avait pas encore atteint les zones semi-rurales industrialisées qu’étaient les nôtres. Même le scoutisme catholique ou les éclaireurs de France laïcs y étaient inconnus.
Probablement du fait du grand nombre d’enfants d’origines différentes, je ne me souviens pas de discriminations ou de stigmatisations entre nous dues à cela. Les français de souche n’étions pas plus nombreux que les autres et grosso-modo dans la même situation. Mon meilleur copain était un arménien d’un an plus âgé. Le jour où j’ai appris que j’allais aller à l’école normale, lui m’apprenait qu’il partait seul aux États-Unis rejoindre un cousin et y rester. Je m’étais trouvé bien petit en pensant que j’en aurais bien été incapable, même d’y penser. Quant à la religion, dès la communion passée la plupart d’entre nous ne mettions plus les pieds à l’église, il n’y avait pas de mosquées ou de lieux de culte autres que les églises et nous ignorions ce qu’était l’islam ou le judaïsme, personne n’en parlait, aucun signe n’indiquait une appartenance quelconque. Tout au moins dans le monde des enfants et des adolescents où j’étais, nous nous fichions totalement des religions et de leurs bibles, nous avions bien d’autres chats à fouetter ! On peut dire que la laïcité était facile et il n’y avait que la lutte entre l’école publique et les écoles privées catholiques, lutte qui concernait surtout les enseignants et peu d’autres personnes.
Le témoignage des années au cours complémentaire ne représente certes pas ce qui se passait dans tous les établissements scolaires. Cependant il montre quand même que les excès de violence pouvaient avoir lieu dans un système scolaire et dans une société qui fermait les yeux sur toute violence qu’elle est lieu à l’école, au travail, dans les répressions des luttes ouvrières, à l’armée, dans les familles...
En résumé le temps présent était accepté par ce qui était un peu comme « le rêve américain » de mon copain arménien et le « demain pourra être mieux qu’aujourd’hui » ! Mais les trente glorieuses à leur début n’étaient pas partout et pour tous aussi glorieuses.
Ceci dit, même si tout cela n’était pas partout totalement idyllique comme se plaisent à le faire croire les réactionnaires ou comme peuvent le laisser croire les images conservées (https://www.youtube.com/watch?v=uBlV0PXKzxY), je n’en ai pas le souvenir d’une enfance malheureuse pas plus que spécialement heureuse. Peut-être parce que toute plante pousse et s’arme à sa façon sans se poser de questions dans les terrains où elle se trouve qu’ils soient caillouteux ou faciles.
Prochain épisode : entrée à l'école normale d'instituteurs, découverte de la ville - épisodes précédents
