1940-2021 (28) - de 1954 à... : le tabac
1954 à nos jours
La cigarette
Il ne doit pas y avoir beaucoup de différences avec aujourd’hui dans ce qui déclenchait le besoin de fumer, sauf qu’à cette époque les adultes (hommes !) fumaient absolument partout : dans les salles de ciné, dans les bistrots, dans les bagnoles, au cours des repas de famille, dans les bals... même des instits et des profs fumaient dans les classes. Sauf les femmes : la cigarette devait être le signe de la virilité et il devait être impensable qu’une femme s’arroge ce droit. Dans l’histoire du féminisme on oublie que des Georges Sand, Colette ou Françoise Sagan offusquaient volontairement les bien pensant en s’affichant la cigarette au bec.
Pour nous cela avait commencé au cours complémentaire. Il y avait eu un essai un jour en revenant de colle et en s'arrêtant dans un champ pour confectionner une espèce de cigare avec de la barbe de maïs bien brune roulée dans un morceau de journal. L'horreur !
Bien sûr que nous n’avions absolument pas le droit de fumer nulle part, pas plus que dans les familles. L’interdiction absolue de fumer jusqu’à environ 17-18 ans n’était pas pour des raisons de santé mais bien pour marquer que nous étions toujours dans le statut d’enfant. Dire à des 13-14 ans « tu ne peux pas fumer tant que tu n'es pas grand » n’est pas très malin puisque c'est l'âge où l'on veut être grand.
Il n’est pas étonnant que dans ce CC plus ou moins disciplinaire nous ayons eu l’irrésistible envie de le faire comme si c’était la marque que nous pouvions être libres envers et contre l’ordre établi. Dans les escapades nocturnes que j’ai racontées dans l’épisode précédent, il y avait obligatoirement le paquet de cigarettes que ceux qui avaient un peu d’argent de poche se cotisaient pour payer. C’étaient des cigarettes mentholées : le tabac gris ou les gauloises c’étaient l’assurance d’une toux inextinguible. Pour moi, le demi-pensionnaire, j’en avais une ou deux pour le prix de mes services d’agent de liaison qui allait les leur acheter. C’est dans les WC de la cour de la maison que j’allais m’initier. Mes premières cigarettes auraient dû me guérir à tout jamais de la fumée tant elles provoquaient jusqu’aux envies de vomir. C’était un sorte de torture que nous nous infligions en croyant que c’était le prix de notre émancipation.
Le mal était fait. À l’école normale (prochains épisodes) c’était, dans l’ordre des moyens : le tabac gris à rouler (avec la petite machine à rouler pour les maladroits des doigts), les gauloises bleues, le tabac Amsterdamer plus cher mais qui dégageait une odeur de miel qu’aimaient sentir les filles, les cigarettes blondes à bouts filtres dites américaines qui faisaient qu’il n’y avait pas le mégot jaunâtre humecté de salive qui pendait aux lèvres ; c’étaient ces dernières qu’il fallait offrir aux quelques filles qui commençaient à fumer. Les moins argentés comme moi étions les spécialistes de « tu me passes une clope ? » À cette époque il était de bon ton lorsqu’on sortait un paquet d’en offrir à l’entourage. Avec le succès de Georges Brassens il y a eu quelque temps la mode de la pipe.
Plus tard au service militaire, dans la maigre solde que nous touchions, avec une poignée de francs il y avait une cartouche de cigarettes dans leurs paquets jaunes. Les non-fumeurs, parce qu’il y en avait, amélioraient leur situation en les vendant ou en s’en servant pour obtenir une fausse permission de ceux placés dans les bureaux ou pour que ceux qui étaient de garde les laissent sortir en regardant ailleurs. Dans les chambrées les mises des parties de poker étaient le plus souvent des cigarettes.
Lorsque les premières interdictions de fumer sont apparues, pour beaucoup d'hommes c'était une atteinte à la liberté, au libre arbitre. Un ami portugais qui voyageait beaucoup a refusé de prendre les avions d'Air-France qui avait été une des premières organisations de transport à avoir instaurer cette règle et à l'afficher. Il m'expliquait que lorsqu'avant une hôtesse ou un passager le lui demandaient, il éteignait sa cigarette gentiment mais il ne supportait pas qu'on le lui dicte.
La suite de l’histoire de la cigarette vous la connaissez. Mais il ne faut pas s’étonner qu’il soit si difficile d’éradiquer ce fléau quand d’une part les causes qui enclenchent le premier acte sont quasiment les mêmes, d’autre part quand c’est l’État qui a été le premier dealer.
À mon époque toutes les drogues qui ont envahi notre société n’existaient pas, tout au moins pas dans les milieux populaires. Ce qui ne veut pas dire que nous ne cherchions pas quelque peu l’ivresse et toujours le sentiment d’être adulte et libre dans la bière (la Kro !), le rhum (Négrita !) ou des verres de vin blanc (très peu le rouge, pour nous boisson de vieux ou de poivrots !) parce que les moins chers. Pour cela aussi c’était pour ne pas avoir l’air de ne pas être émancipé qui faisait ne pas refuser le premier verre. Par contre il n'y avait pas de dealers et c'était très rarement le mal-être qui enclenchait le cercle infernal des drogues quelles qu'elles soient, le mal-être est le phénomène qui devrait le plus nous inquiéter aujourd'hui.
Ce n’est qu’après que whisky, martini-gin, cognac... marquaient pour quelques-uns l'entrée dans la partie de la classe moyenne se pensant intellectuelle, libérée et cultivée. Les boissons, les drogues : des marqueurs des places dans l’échelle sociale ou dans la conscience que l’on a de la vie.
Prochain épisode : épilogue des années 50-55 - épisodes précédents

