A propos de l’incompatibilité des TICE et d’internet avec l’école (suite au dossier du Café pédagogique), réaction à l'édito de Bruno Devauchelle (N°74, juin 2006)

Il est curieux que ce sujet devienne seulement maintenant un sujet d’actualité (toute relative). Il est même curieux que l’on continue à s’étonner ou à s’interroger.

Il est tout aussi curieux de constater que les quelques centaines de classes primaires dont certaines baignent littéralement dans l’usage et la communication électronique depuis… 1984 ( !) continuent à être délibérément ignorées. On peut carrément dire que depuis plus de 20 ans, des dizaines de classes travaillent quasi clandestinement d’une façon considérée dès le début comme futuriste par les rares à avoir fait l’effort d’observer et d’essayer de comprendre.

Qui sait par exemple qu’en 1984, une classe unique de la Vienne (Moussac) d’autres classes uniques et petites écoles de Bretagne (Ploerdut, Landevenec, Guilligomarch, Riec…) du Rhône (Pollionnay, l’Aubépin…) créaient un vaste réseau télématique usant du minitel, des TO7 émulés en minitel de la même façon qu’on utilise internet aujourd’hui (listes de diffusion, magazine télématique mis à jour quotidiennement) avec l’utilisation parallèle et simultanée du téléphone, des fax (en 1989 le mouvement freinet négociait l’attribution de 60 fax de la société alcatel à une époque où les entreprises française n’en voyait pas encore l’utilité), de la vidéo…

Ce réseau a squatté successivement les serveurs du conseil général de la Vienne, du CNRS de l’Isle d’Albeau, de la Ville de Chatellerault, du rectorat de Nice, puis, lassé de dépendre de la bonne volonté d’institutions, il s’est carrément débrouillé pour s’offrir son propre serveur, Marelle, avant de passer sur internet. 22 ans d’existence, jusqu’à 300 classes concernées, ce réseau qui perdure toujours est certainement l’expérience la plus étonnante qui ait pu voir le jour dans un système éducatif, en passant totalement inaperçue et sans que personne d’ailleurs ne daigne vouloir s’en apercevoir. Lors d’une rencontre internationale où je présentais l’usage que l’on faisait de la télématique avec notre simple minitel ainsi que les principes pédagogiques mis en œuvre, il a fallu que ce soit un enseignant des Etats-Unis, spécialiste de l’usage des TIC là-bas, qui vienne me dire que nous étions 100 ans en avance sur eux, eux que tout le monde citait avec admiration comme les pionniers des technologies nouvelles.

Y a-t-il une explication à cet incroyable déni ? Bien sûr, et c’est tout simple : les TIC ont été introduites sans problèmes dans les classes où se pratiquait une pédagogie avancée de la communication, d’une façon générale une pédagogie de type Freinet. Elles se sont situées naturellement dans le prolongement de l’imprimerie, des machines à écrire, du limographe, des appareils photo ou du super 8, …

Mais entendons-nous bien : dans ces classes la communication ne se réduit pas à « communiquer avec quelqu’un qui n’est pas là », même si cet aspect semble le plus visible. Nous nous trouvons dans une toute autre approche de l’acte éducatif où les apprentissages, considérés par certains comme construction des langages (1), sont inclus dans des processus individuels d’interactions avec l’environnement, physique et humain. C’est dans cette approche que le terme de communication prend tout son sens. Les TIC se situent alors simplement dans l’extension des espaces de représentation : au fur et à mesure, l’évolution des langages (oraux, écrits, mathématiques, scientifiques, artistiques…) permettent une appréhension d’espaces et de mondes de plus en plus vastes, l’intégration comme la conquête de ces mondes et le pouvoir d’y intervenir. Les TIC sont simplement dans l’agrandissement des espaces d’interaction.

Si Freinet a d’abord pensé à l’imprimerie pour que les enfants réalisent un « manuel » vivant qui remplace le manuel de sciences naturelles (2), très rapidement l’imprimerie n’a plus jamais servi à faire de « manuel », tout comme les logiciels éducatifs, essayés un temps par le mouvement Freinet, ont tout aussi rapidement été abandonnés par ces classes où l’usage des TIC est justement banalisé.

Dans cette perspective, ce n’est pas seulement la pédagogie qui est différente, c’est aussi et surtout la structure même des groupes classes qui doit permettre l’interaction entre individus et environnement, l’émergence et la réalisation des projets individuels à travers lesquels se construisent les langages. Les TC ne sont alors ni plus ni moins que le stylo feutre, le dictionnaire, que l’on a toujours à portée de la main et dont on a besoin pour exister et évoluer dans un groupe dont l’objectif essentiel est la conquête des mondes créés par l’humanité.

Les TIC n’ont fait que révéler la rigidité et la stérilité d’un système et d’une approche éducative. Lors du premier plan informatique, l’immense majorité des enseignants s’est bien demandée ce qu’elle allait pouvoir faire avec 1 seul ordinateur ! Ah ! si chaque élève avait pu avoir un ordinateur et que l’on ait pu dire à tout le monde au même moment « prenez votre ordinateur page tant… ». C’est d’ailleurs comme cela qu’ont été utilisés les nano réseaux (mais il n’y avait en général qu’une douzaine de machines !) ou dans cette perspective que les expériences d’ordinateurs portables ont été projetées. Dans l'approche actuelle de l'école, dans la conception actuelle de la construction des apprentissages comme de la transmission des savoirs, dans la structure tayloriste actuelle du système éducatif, les TIC n'ont pratiquement aucune place, pas plus que l'imprimereie de Freinet n'a pu en avoir. Et ce malgré que des dizaines et des dizaines d'enseignants, depuis plus d'un siècle, aient démontré qu'il était possible d'envisager l'école autrement dans l'intérêt des enfants, des citoyens comme de la société.

Les TIC, ce n’est pas la révolution. Mais il faut qu’une révolution ait eu lieu pour qu’elles trouvent une place.

Bernard COLLOT

(1) Une école du 3ème type ou la pédagogie de la mouche, B. Collot, L’Harmattan – Du taylorisme scolaire à un système éducatif vivant, collectif, Odilon –

http://perso.orange.fr/b.collot/b.collot/

(2) Célestin Freinet, un éducateur de notre temps, Michel Barré, PEMF