etre-et-devenir

 Laissez-vous interpeler par ce film-document, ne dites pas « oui ! Mais eux… » comme on dit « oui ! Mais la Finlande c’est pas en France » ou « oui ! Mais une école du 3ème type c’est pour des ruraux »…comme si tous les enfants du monde n’étaient pas de la même nature.

C’est un coup de poing dans les représentations que tout le monde ou presque a des apprentissages et de l’éducation ! Il est absolument à voir, autant par les enseignants que par les parents, sauf si on ne veut surtout pas être dérangé, troublé, sauf si on ne veut surtout pas s’interroger.

Tout comme une école du 3ème type, ce film est dérangeant parce qu’il ne raconte pas une utopie (la société sans école de Yvan Illich) mais nous fait visiter ce qui existe. Le possible devient dangereux pour nos tranquillités quand il existe et ôte le prétexte facile de l’impossible.

Commençons par le reproche qui ne va pas manquer de lui être fait : Ah ! Oui, mais ! Ce sont des « bobos » ! Certes, si ce ne sont pas des « bobos » dans le sens péjoratif qui lui est attribué par ceux qui voudraient bien en être, ces familles sont quand même un peu au-dessus de la moyenne socioculturelle.

Cette expression « socioculturelle » est elle-même désagréable et fausse si on la lie impérativement avec la culture dans son sens scolaire ou académique et avec des moyens financiers. La caractéristique commune à tous ces parents, c’est qu’ils ont pu s’interroger sur ce qu’offrait l’école à leurs enfants et les aspirations qu’ils avaient pour eux. Si on veut, on peut disait un des papas du film présent dans la salle. C’est ce qui précède et déclenche le « vouloir » qui n’est pas encore donné à tout le monde. Le pouvoir, lui, va demander quand même une certaine disponibilité. Cette disponibilité demande quant à elle certains sacrifices financiers à la plupart (quand on peut les faire), mais ils ne sont plus considérés comme des sacrifices quand ils induisent un autre mode de vie, bien d’autres plaisirs que n’apporte pas l’argent. Bien sûr qu’il faut lier aussi cette déscolarisation à toute la mouvance du consommer autrement, du vivre autrement.

Je rajouterais enfin qu’il a fallu à ces familles assumer une responsabilité dont on se décharge habituellement sur l’école, quitte à la critiquer.

Je ferais un autre petit reproche, tout personnel, à Clara Bellar : elle nous fait voir ce qui est une magnifique réussite, ce qui fait envie. On voit un peu moins toute la démarche qui conduit à cela, les incertitudes, les tâtonnements qui n’ont pas dû manquer dans ce qui est une aventure éducative, en donnant au terme son sens d’exploration de la vie, de découvertes. Ces tâtonnements, souvent les doutes qui les accompagnent, on les retrouve plus dans le livre de Alan Thomas et Harriet Pattison[1] qui se sont penchés, comme Clara Bellar, sur une trentaine de familles semblables à celles du film. Ce sont les mêmes que ceux des enseignants qui s’engagent dans une transformation de leurs pratiques et de leurs représentations vers une école du 3ème type. Je me fais d’ailleurs le même reproche quand je la raconte, mon école du 3ème type ! Ce processus qui conduit dans un autre paradigme est aussi riche que le paradigme lui-même.

Ce qui apparaît aussi nettement dans « être et devenir » c’est la puissance du lien affectif qui lie enfants et parents. Il existe dans toutes les familles (sauf cas qu’on pourrait qualifier de pathologiques !), on l’appelle l’amour, mais ici il crée l’ingrédient majeur à toute éducation : la confiance. Sans elle, rien n’est possible. C’est cette confiance qui libère toutes les potentialités que chaque enfant possède (l’indispensable état sécure) et c’est la liberté qu’elle permet qui met à sa disposition l’infinité des interactions dans lesquelles il se construit. Je rajouterais un autre ingrédient parfaitement visible : l’attention portée à l’autre. Comme je le dis souvent, se laisser aller à voir l’autre, quand on a confiance en l’autre… et en soi.

Le film comporte aussi de longues conversations passionnantes avec Naomi Aldort, Alan Thomas, Helen Lees, John Holt… auteurs et chercheurs qui se sont penchés sur les apprentissages informels. Ils sont tous anglo-saxons ! Là, je vais être un peu (beaucoup !) vaniteux, mais je crois, qu’en France, si peu de chercheurs se sont penchés sur l’informel, nous les praticiens d’une école du 3ème type sommes peut-être allés plus loin qu'eux et dans un contexte différent dans l’exploration de l’informel et de ses conditions[2].

Parce que ces chercheurs opposent l’informel au formel de l’école, celle-ci devenant par nature rédhibitoire. Il s’agit de l’école, telle elle est conçue d’une façon générale sur toute la planète. Pas plus qu’il est possible pour la majorité de concevoir les apprentissages informels, il ne leur est possible de concevoir que l’école puisse être autre chose. Or elle peut parfaitement être un autre espace à côté de l’espace familial, dans l’espace environnemental et social de proximité, à disposition[3], offert à des enfants, des familles, des habitants où « l’être et le devenir » des enfants comme des adultes se poursuit de la même façon avec d’autres dans un autre environnement, se complète, interfère,… dans la même liberté, sans rupture, sans hiérarchie d’importance… jusqu’à ce que l’enfant devienne l’adulte social libre et autonome… et même après. Comme pour ce dont témoigne ce film, nous pouvons aussi dire nous l’avons fait ! Et même dans l’école publique !

Tant que notre société ne sera pas devenue celle d’un Ivan Illich et de bien d’autres, ce qui est encore une utopie, nous aurons encore besoin pour la majorité des enfants et des familles de ce qu’on appelle une école, mais pas de celle qui est imposée. Le problème comme le faisait justement remarquer dans la salle un papa du film, c’est le mot « école » qu’il faudrait éliminer du vocabulaire tant il est lourd de représentations, de croyances, de fausses certitudes. Il faudrait même cesser d’utiliser le verbe « apprendre » tant celui-ci implique dans les esprits un acte particulier, isolé, détaché de la vie, voire contraint. Vivre, parmi et avec d’autres, c’est apprendre, ce n’est que ça et ce pourrait même être une définition des êtres vivants qui ne cessent de s’auto-créer… en vivant[4].

Il suffirait de lier, « être et devenir » dans les familles, école du 3ème type et pédagogie sociale de Laurent Ott (autour de l’école)[5], et le monde changerait… surtout pour tous les enfants et adolescents ! Trois preuves que c’est possible !

Allez le voir… et discutez-en !

Et en attendant mieux, signer et propagez partout l’appel : http://appelecolesdifferentes.blogspot.fr/

Autres billets sur être et devenir

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[1] « L’école de la vie », éd. L’Instant Présent (voir le billet)

[2] Il y a longtemps que je ne cherche plus d’éditeurs pour « L’école de la simplexité » (plus de 500 pages !) mais il est toujours disponible ici en version bêta : http://www.TheBookEdition.com

[3] Comme sont à disposition la rivière, une forêt, un stade…

[4] Ce que les biologistes Varela et Maturana ont appelé l’autopoëse.