jeu-sérieux-travail

Le jeu. On se méprend sur ce mot. Soit il est considéré comme un interstice ludique et gratuit dans l’activité humaine, en général considéré comme naturel chez la seule enfance, soit comme une activité « éducative » conçue et proposée par évidemment des éducateurs, soit comme une activité occupationnelle de détente (pour les adultes). Or il n’y a aucune différenciation, au moins chez l’enfant, entre ce qui serait sérieux et ce qui serait jeu lorsqu’il est dans une activité librement choisie. Que ce soit pour « jouer » à la maman, aider à faire la cuisine, apprendre à faire du vélo,… et même pour certains faire des exercices ! Ce qui caractérise cette activité, c’est simplement le plaisir et l’implication. Mais, en est-il autrement pour l’écrivain qui écrit (même pour son gagne-pain), le chercheur, le mathématicien, l’artisan, le paysan… Si l’activité n’était pas pour beaucoup perturbée par les contraintes sociales, financières, administratives… elle ne serait que la poursuite d’un jeu.

La confusion, en ce qui concerne l’enfance et l’éducation, provient de deux affirmations qui ne sont pourtant pas contradictoires : pour Maria Montessori c’était le jeu qui était naturel, pour Célestin Freinet c’était le travail librement consenti et demandé (activité sociale). Mais il faut les replacer dans le contexte de l’époque où tout deux devaient aller à l’encontre d’idées toutes faites : sur le jeu considéré comme porteur d’aucune construction cognitive, sur le travail considéré comme seulement une contrainte ou une exploitation n’ayant pas en soi une valeur sociale émancipatrice à laquelle tout un chacun aspire.

Dans la courte tranche de vie ci-dessous, il y a aussi l'organisation naturelle et spontanée, la position de l’éducateur qui n’éduque pas mais qui observe et qui apprend ! BC

Billet invité, Caroline de Spa

Assise au bord de la rivière...

Ce mercredi, en forêt, je me suis assise au bord de la rivière et j'ai observé des enfants construire un barrage. Vous croyez qu'ils jouaient ? Vous allez être surpris...

Ils étaient deux garçons (8 et 9 ans) au départ. L'un était équipé de bottes et d'un pantalon k-way, il avait les deux pieds dans l'eau et plaçait les pierres. L'autre, en bottines, restait au bord, lançait les pierres, donnait des instructions.

Ils étaient totalement concentrés ; parlaient peu, et uniquement de ce qu'il fallait faire pour leur construction.

Une fillette (3 ans) s'est glissée sur mes genoux et les a observés, silencieusement, avec moi.

Deux autres filles (5 et 8 ans) se sont jointes aux travaux en cours. Elles allaient, en courant, chercher des pierres de toutes tailles dans les environs, les déposaient près du garçon au bord de l'eau. Qui à son tour les passait à celui les pieds dans l'eau.

Le fourmillement a duré tout un temps. Parfois soutenu ou interrogé par l'un ou l'autre autre enfant de passage.

Puis j'ai discuté avec d'autres parents ; puis les enfants ont quitté leur barrage et ont joué autrement.

Alors, dans le fond, qu'ai-je observé ce matin-là dans la forêt ?

Une organisation totalement spontanée et informelle... autant que rudement efficace autour d'une tâche, d'un travail commun. On retrouve de la conception, de l'organisation, de la planification, de la communication ; des concepteurs, des exécutants, des ouvriers, des architectes, des transporteurs... Sans aucune hiérarchie. On retrouve, surtout, un projet commun, né du désir des enfants, entièrement initié et géré par eux. On retrouve, avant tout, du plaisir... et du sérieux. On retrouve, de manière totalement spontanée et informelle (j'insiste !) une organisation rudement efficace, orientée résultat où chacun a trouvé sa place. Les pieds dans l'eau... ou non, des pierres en main... ou non, en réfléchissant tout haut ou en observant tout bas...

Cette fois-là, au bord de la rivière, ce à quoi j'ai assisté n'est rien d'autre finalement que l'organisation spontanée du vivant, qui met naturellement en place les solutions adéquates pour répondre au projet / au défi / au besoin du groupe.

Alors, oui, bien sûr, les enfants jouaient. Mais le jeu... c'est du sérieux ! Car c'est le plus bel outil, le plus merveilleux processus d'apprentissage. Et laisser les enfants libres de jouer le plus important, le plus fécond positionnement que nous puissions avoir en tant qu'adultes...

 Caro-des-Bois