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Cette petite histoire, de plus personnelle, d’une classe unique et de la bataille menée pour défendre ces petites écoles n’est certes pas d’un grand intérêt historique ou sociologique. Cependant, en l’ayant fait ressurgir de ma mémoire je pense qu’elle reflète ce qui a été pour beaucoup d’entre nous la fin non pas d’un Ancien Monde, mais de celui qui aurait pu en ressurgir.

Tout au cours de cette rétrospective, je me suis demandé comment j’avais pu faire tout ça en même temps qu’assumer dans une vie parallèle quotidienne la subsistance de ma famille dans des conditions un peu compliquées. Comme je l’ai expliqué tout au début des années 60, je n’avais aucune vocation à devenir instituteur, pas plus d’ailleurs que d’autres vocations. Avais-je vraiment été un militant se consacrant à une cause ? Pas plus ! On aime bien apparaître comme quelqu’un dont les motivations sont honorables, complètement désintéressées, se dévouant pour les autres. Je crois qu’aucun dévouement, même chez les « saints » et les « saintes », n’a pas une cause enfouie beaucoup moins glorieuse. Pour ma part j’ai toujours su que cela avait été une vie conjugale décevante et frustrante. Mon investissement dans l’école a été en quelque sorte surtout un refuge, voire une fuite. De plus je n’ai jamais eu l’étoffe d’un héros quelconque offrant sur une barricade sa poitrine aux balles ennemies. Il est vrai que lorsque l’on est amené à faire quelque chose, il vaut mieux y trouver un intérêt et y donner du sens et c’est plus facile lorsque l’on est instituteur avec ses enfants dans sa classe que lorsqu’on est caissière dans une grande surface ! Finalement, j’ai recherché la facilité.

Cela dit, grâce à l’école et aux enfants, j’ai vécu une vraie aventure au cours de laquelle ces mômes m’ont tout appris. J’ai une gratitude immense envers eux. 

On m’attribue à tort l’élaboration d’une école du 3ème type comme si je l'avais pensée à l'avance [1]. Cela avait commencé à Lantignié mais c’est surtout avec Moussac que nous sommes arrivés à cette école du 3ème type qui a occupé une grande partie de ma vie, voire qui l’a faite. C’est bien « NOUS sommes arrivés » parce qu’elle a été l’œuvre des enfants, des parents, du village et de ses maires et bien sûr des collègues du mouvement Freinet, de tous les collègues des classes uniques. Tout ceci ne s'étant réalisé que dans les tâtonnements expérimentaux individuels et collectifs. Le tâtonnement expérimental, c'est ainsi que fonctionnent tous les systèmes vivants. Cela a bien été une œuvre commune, c’est peut-être ce qui valide le plus la justesse de ce qui est devenu aujourd’hui pour quelques-uns une perspective à atteindre qui devient de plus en plus utopique ; et pourtant elle est aussi urgente que toutes les autres transformations sociales, agricoles, économiques, environnementales, démocratiques… si l’on veut interrompre l’effondrement en cours.

L’époque était-elle plus favorable qu’aujourd’hui ? Peut-être, quoiqu’il y a aujourd’hui beaucoup plus de monde qui aspire à des alternatives.  Peut-être est-ce aussi parce qu’in fine nous n’avons pas réussi au moins à faire comprendre quels étaient tous les enjeux de ce qui ne semblait concerner qu’une infime partie de la population  qu’il est devenu de plus en plus difficile aujourd’hui de sortir des autoroutes tracées par les puissants, de s’extirper des batteries d’animaux ou d’humains bien plus confinés par la société que par un virus quelconque[2].

On me demande parfois : « qu’est-ce que tu ferais si aujourd’hui tu étais à nouveau instit avec l’expérience que tu as ? ». Vu ce que je vois, j’entends, je fuirais, même si un coup de baguette magique m’enlevait l’usure d’une bonne soixantaine d’années et me ramène à vingt ans ! Amusons-nous à imaginer que la bête soit toujours en bon état avec un peu de temps devant elle, qu’elle y soit obligée et qu’elle soit quasiment héroïque : je ne sais strictement pas ce que je ferais, je me laisserais probablement faire une fois de plus suivant les situations à aborder, faire ce que l’on sent, ce que l’on peut, comme on peut. L’expérience, c’est toujours le passé, tu ne peux rien reproduire dans le présent puisque tout a changé y compris toi… et la destination est toujours imprévisible. De toute façon, nous ne pouvons jamais faire quoi que ce soit de durable seul, rien d’autre que ce que d’autres peuvent faire, tenter de faire de nouveau avec nous et ce sera nécessairement autrement.

Bien sûr j’ai acquis des certitudes.

La première évidemment c’est qu’il est complètement illusoire de penser que l’on peut faire changer des institutions ou de compter sur l’appui de mouvements politiques pour nous aider. C’est plus qu’une certitude, c’est une évidence. 

Dire que si la société arrive à changer ce ne sera que si les comportements changent, si d’autres habitus se substituent aux anciens, est devenu un lieu commun. Or, où s’imprègnent les habitus si ce n’est dans l’enfance et l’adolescence, en particulier à l’école qui en occupe une grande partie. Le vécu de l’enfance est le bagage qu’on emporte toute sa vie, le mien m’a souvent pesé. Je suis convaincu que cette foutue école qui capture tous les enfants est bien LE problème en amont de tous les autres et, sans sa radicale et urgente transformation avant que l’on puisse s’en passer, il ne faut pas compter régler à terme les problèmes environnementaux, agricoles, sociaux, économiques, politiques… tous ceux d’une économie libérale et de profits dont les principes, liberté, égalité et fraternité ne sont que du vent. Darwin n’a peut-être pas souligné qu’une espèce ne perdure que par la façon dans laquelle ses petits peuvent S’élever.    

Ce que m’ont appris la classe unique et ses enfants, c’est que nous sommes bien naturellement une espèce sociale dont la survie ne sera que si elle devient vraiment une espèce sociale et non pas l’espèce grégaire dans laquelle elle se complaît ou est contrainte par quelques-uns. Comment peut-on penser que nous, les adultes qui avons mené notre espèce au bord de l’effondrement, allons éduquer, inculquer d’autres comportements aux enfants, autres que ceux dans lesquels ils sont bien forcés de vivre ?

Mais lorsque l’on permet à des enfants de tous âges de vivre une situation qui n’est pas celle de la société, c’est-à-dire une vie collective qui n’est pas gérée par les contraintes et obligations dépourvues de sens qu’imposent la société et son école traditionnelle, dans un environnement ouvert qu’ils peuvent s’approprier, où il n’y a plus de distinctions entre les mots travail, activité, plaisir, loisir, où les nécessités collectives partagées ne sont pas des corvées, dans de petites structures sociales qu’ils peuvent percevoir et s’y percevoir… alors ces enfants nous démontrent qu’un groupe humain est capable de s’autogérer au mieux de chacun comme de l’ensemble, que la concurrence et la compétition sont naturellement remplacées par l’entraide, la complémentarité et la mutualisation, qu’ils n’ont pas besoin de leaders lorsque chacun est reconnu en ce qu’il est, qu’il n’y a pas soif de profits qui n’ont alors plus rien à compenser[3]… Ceci ne demandant qu’un temps de transition, c’est-à-dire de recréation sociale, où des adultes peuvent les y aider s’ils n’ont pas d’arrière-pensées pour les conduire vers l’organisation sociale qu’eux voudraient et qu’ils n’ont pas su faire. Le constat, c’est alors que l’organisation sociale vers laquelle tendent les enfants est bien celle dont rêvaient les utopistes poètes et pas du tout celle de violence, de compétition dont on nous rabâche qu’elle est la nature de l’Homme.

Ces enfants m’ont montré que c’était possible. Ce sont eux qui devraient nous éduquer et c’est nous les forcenés de l’éducation qui les en empêchons. Nous avons constaté qu’alors ce sont eux qui influent sur les comportements des petites structures territoriales dans lesquelles ils sont inclus.

J’avais toujours fait le rapprochement entre instituteur et paysan, entre éducation et agriculture, toutes deux du domaine du vivant : permettre à des enfants de croître comme permettre à des plantes de pousser. Ce sont les mêmes lois de la nature qui les régissent ou qui devraient les régir. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que ce que nous avions fait dans nos classes uniques était tout simplement de la permaculture humaine, j’ai appelé cela de l’éduculture biologique 

Ce que m’ont aussi appris ces 20 années c’est que chaque parent, s’il n’est pas jugé, catalogué, s’il est re-connu[4], a en lui-même ce potentiel d’humain qui ne demande qu’à ressurgir si d’autres le cherchent et le perçoivent. C’est ce qui a fait le NOUS qui a fait l’école du 3ème type. Être re-connu, pouvoir re-connaître l’autre, se re-connaître les uns et les autres, parmi les autres, c’est, je crois, l’essentiel que nous avons plus ou moins perdu pour faire humanité. Ce n’est que comme cela que les esprits s’ouvrent au lieu de se fermer pour se protéger. C’est ce que j’ai également perçu de ce qu’ont cherché et trouvé les gilets jaunes sur leurs ronds-points et ce qui en a fait le plus grand danger pour les pouvoirs et institutions en place et peut-être la principale raison, consciente ou inconsciente, qui a conduit à leur répression féroce.

Pour tout cela, je ressortirai quand même de cette période encore optimiste. Il est de fait que dans la période qui succédera d’autres petites histoires, dont cette fois je serai beaucoup moins acteur, montreront, qu’envers et contre tout, les puissants n’arrivent pas à éteindre ces germes d’humanité qui sont en terre depuis la nuit des temps. Vu qu’à l’échelle du temps universel l’humanité n’en occupe qu’une microscopique tranche, ces germes finiront par lever et ensemencer une autre espèce d’humains.


[1] Dans le même ordre d’idée, parce que j’ai écrit quelques bouquins à partir de mon vécu avec celui d’autres classes uniques, surtout parce que j’étais le plus vieux et avais plus de temps pour tenter d’expliquer les raisons qu’il y avait de nous défendre, on me classe comme « pédagogue » (faut toujours que l’on classe !). Mais je suis bien incapable d’être un pédagogue ! Pas plus que d’être anti-pédagogue ! Je ne sais absolument pas ce qu’il faut faire pour apprendre aux autres ou les amener là où l’on voudrait les amener, d’ailleurs dans ce dernier sens la pédagogie est dangereuse. Je crois juste savoir ce qu’il ne faudrait pas faire ! D'ailleurs les pédagogues ne font pas carrière avec des enfants, ils enseignent la pédagogie à ceux qui vont avoir affaire à des enfants !

[2 Il est vrai aussi que nous n’avions été relayés par aucun des intellectuels, pseudo-experts, pseudo-philosophes vers qui se tendent les micros pour n’importe quoi et qui font la morale publique au service des pouvoirs et de l’économie de marché. De même qu’il y a eu le silence assourdissant des grandes organisations syndicales ou politiques.

[3] On peut presque considérer que la recherche du profit n’est que pour compenser l’impuissance à être.

[4] Il est difficile de redonner leur sens premier à des mots comme reconnaissance ou bienveillance, c’est pourquoi je les écris souvent en les scindant : re-connaître l’autre, bien-veiller sur ceux qui nous sont confier. 

  épilogue

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