jardin

Dans un post sur FB, vous avez transmis une petite vidéo d’un jardinier bio en disant « Toute l’école du 3ème type est dans ce jardin ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

- Ce qui guide ce jardinier, ce sont les principes qui régissent l’existence et l’évolution des systèmes vivants et des écosystèmes. Les enfants, nous-mêmes sommes des systèmes vivants, tout comme une salade. Les structures où nous devons vivre et faisons vivre des enfants devraient se constituer eux-aussi en systèmes vivants ou en écosystème avec toutes les interactions qui créent les équilibres, les synergies, qui permettent à chacun de croître au mieux, solidement, de vivre au mieux.

- Dans ce jardin, il n’y a pas de hiérarchie dans l’importance de tout ce qui y vit. Chaque plante contribue à l’équilibre du lieu et est utile aux autres comme les autres lui sont utiles. Toutes sont aussi interdépendantes. Appelons cela l’hétérogénéité que l’on devrait trouver dans toute école du 3ème type. Il faut que toutes sortes de plantes puissent pousser dans un jardin, comme il faut toutes sortes d’enfants, d’adultes dans une école du 3ème type et ceux qui peuvent paraître gênants ou inutiles ne le sont pas dès l’instant où l’on reconnaît leurs qualités et leurs spécificités.

- Le temps et le processus. Le jardin de cette vidéo a été créé en 1975 : il est certain qu’au départ il ne devait pas ressembler au paradis qu’il est aujourd’hui. Lorsqu’on voit un paradis on ne voit pas comment il est advenu. On peut laisser un terrain en friche et laisser faire la nature, mettre des enfants ensemble dans un espace et attendre que cela se passe tout seul. Mais la nature est sauvage et sans sentiments. Ce sont les plantes les plus fortes qui coloniseront l’espace  et il y a peu de chances que des salades, telles que des millénaires de civilisation ont nécessité qu’elles soient, arrivent à y pousser naturellement ou autrement que sous des formes qui ne sont pas celles dont nous avons besoin pour vivre nous-mêmes. C’est la même chose pour un enfant qui, comme pour la salade, n’est plus l’enfant du Paléolithique. Le jardin a donc besoin… d’un jardinier ! Il est probable qu’il a eu beaucoup à faire avant d’avoir surtout à observer et n’avoir qu’à veiller au maintien des conditions de la vie.

- Le terrain. Le jardinier prononce une phrase importante : « Les terrains argileux, difficiles, sont souvent les plus riches pour les plantes ». C’est vrai qu’ils demandent un peu plus de travail et de courbatures[1]. On peut faire le même constat à propos d’école quand on a conscience des richesses de tout terrain social. Il ne faut pas croire que ce qui est possible ici ne l’est pas ailleurs et parler de milieux défavorisés où on ne pourrait pas faire ce qui se fait ailleurs est une absurdité. Il faut s’adapter au terrain, l’aider à être ou le maintenir vivant, mais surtout ne pas le détruire. L’aérer (avec une grelinette !) mais pas le bouleverser, savoir qu’il s’y développe une vie intense mais qu’on ne voit pas (bactéries, micro-organismes, vers de terre… et même les taupes pourtant considérées comme nuisibles parce qu’elles bouleversent l’ordre des plates-bandes,… sauf pour notre jardinier. Tous les terrains où vivent les enfants en dehors de l’école (et qu’ils apportent à l’école) sont d’une immense richesse et ceux qu’on considère comme défavorables ou défavorisés sont souvent bien plus riches que ceux aseptisés par le confort économique et social.

- L’alimentation et l’aménagement du terrain. Au lieu d’alimenter les plantes c’est du terrain dont s’occupe notre jardinier. Mais il ne va pas apporter ce que les scientifiques auront déterminé ce dont elles auront besoin (tant d’azote, tant de phosphate…). Il se contente d’apporter la matière organique qui normalement devrait se trouver dans la nature et être procurée par la nature (l’exemple qu’il donne de la forêt), mais il laisse le terrain et les plantes métaboliser cette matière. Il aurait pu ajouter que ce sont les plantes elles-mêmes qui participent à la métabolisation dont elles auront besoin. Les unes apportent elles-mêmes l’azote que d’autres utiliseront (légumineuses), d’autres par leurs racines fixent les bactéries, ameublissent le sol, attirent les vers de terre, etc. C’est exactement ce que l’on fait dans une école du 3ème type en apportant sur le terrain de l’école ce que des enfants trouvent insuffisamment ailleurs en attendant que ce soit tout le territoire social qui devienne un terrain vivant (société sans école de Illich). Mais pas sous la forme d’éléments chimiques de synthèse ou prédigérés (engrais) que sont les leçons, les exercices, les manuels, les programmes. Ces apports c’est tout ce qui peut provoquer la construction des divers langages dont l’homme est constitué (Lacan, Popper) et dont il a besoin pour vivre sur le terrain d’une société qu’il transformera lui-même comme les plantes transforment le terrain sur lequel elles poussent. On met des tas de choses dans une école du 3ème type, des livres, des balances, des calculettes, des microscopes, des marionnettes, de la peinture, des instruments de musique, des crayons, du papier, des ordinateurs… etc. etc. On l’organise aussi pour que cela soit accessible, provocateur (compostage en surface, compostage en tas…). On l’organise pour que ce soit agréable et donne envie (allées tortueuses du jardin, fleurs qui attirent les insectes,…) Et puis il y a ceux qui déjà les utilisent, les métabolisent, provoquent l’utilisation par d’autres… C’est la même alchimie que celle du jardin. L’adulte responsable dans une école comme le jardinier dans le jardin ne connait pas cette alchimie qui est celle de la complexité, mais il met en place ce qui la permet et essaie de donner les coups de pouce ou de pioche qui peuvent la favoriser (notre jardinier qui déplace la camomille dans la vidéo, passe la grelinette…)

Petites structures « je ne fais pas de plates-bandes de plus de 1,20 mètres » ! Il est impossible d’imaginer que notre jardinier aurait pu faire un jardin d’un hectare semblable. Plusieurs jardins côte à côte ou voisins certes. La taille de tout système vivant ne peut dépasser les capacités d’interdépendance des autres systèmes vivants qui le font exister et qui existent par lui. Tout jardinier ne pourrait être attentif au bien-être, aux synergies qui ont lieu entre toutes les plantes s’il avait à le faire sur une très grande surface. Une école du 3ème type ne peut être qu’un jardin et pas une exploitation agricole, d’ailleurs plus la taille des surfaces est grande et plus l’agriculture biologique est compliquée et demande de la technicité.

L’école du 3ème type est bien un écosystème comme l’est ce jardin, qui plus est un écosystème inclus dans l’écosystème plus large de sa proximité. Bien sûr il n’y a pas un jardin semblable, aucun n’est reproductible à l’identique. Et puis nous avons un avantage sur le jardinier : les enfants qui sont nos plantes à laisser pousser ont un pouvoir sur l’organisation de leur jardin de croissance !

Vous voulez vous former aux métiers qui ont une responsabilité dans l’éducation ? Allez un an travailler avec un jardinier biologique et vous saurez l’essentiel de ce que vous devriez savoir !



[1] J’en sais personnellement quelque chose : les cinq ou six jardins que j’ai eu à créer et entretenir pour des raisons alimentaires étaient tous très argileux et caillouteux ! Mais j’avoue que s’il devait y en avoir encore un autre j’aimerais bien finir par du plus facile… pour mon dos et mes vieux os !