gilets-jaunes

J’ai souvent expliqué que l’école du 3ème type était née d’une série de hasards, quasiment « à l’insu de notre plein gré » ! Ce n’est pas tout à fait vrai !

Pour ma part le hasard a été ma date de naissance, 1940 : enfant sous l’occupation. À la campagne, pour nous enfants, les bruits de la folie meurtrière étaient lointains, les privations, les travaux d’entraide pour subsister n’étaient qu’ordinaires, l’inégalité entre tous n’existait pas. En dehors de l’école, le monde n’était pour nous pas loin d’être parfait, mais il y avait quand même ces bruits de fond dont on ne sait comment ils vous marquent.

Puis la guerre d’Algérie, nouvelle mobilisation, cette fois ce n’était plus nos pères ou nos grand-pères, c’était nous. On n’imagine pas comme cette guerre sale et sans plus de justification que les autres a marqué profondément notre génération, consciemment ou inconsciemment. Quand après avoir été ado dans la banlieue lyonnaise avec des copains maghrébins il fallait plus tard aller chez eux les massacrer sans aucune raison, quand chez nous il y avait la tuerie du métro de Charonne… alors il y a eu pour beaucoup le « plus jamais ça ! »    

Le « plus jamais ça ! » c’est ce qui a fait naître ou renaître tous les mouvements humanistes en particulier dans le domaine de l’éducation : après le massacre de la commune de Paris c’était Sébastien Faure et son école libertaire de La Ruche, après 14-18 c’était le mouvement Freinet, après 40-45 c’était le plan Langevin Wallon… Chaque fois « plus jamais ça », on pouvait croire croire que le monde avait compris et qu’il allait changer…

Et puis, dans la foulée des guerres du Viêtnam et d’Algérie,  les années 68[1] ! Les Cohn Bendit et autres Sauvageot n’en ont été que la façade théâtralisée retenue. Partout pendant plus d’un mois, dans les cours d’école, devant les usines, ça discutait, même les instits traditionnels écoutaient les hurluberlus radicalistes qui voulaient  bouleverser l’école, ça chantait, ça dansait, ça poétisait, ça inventait…

Et surtout pendant cette période (60-70-80) ont découvrait ou redécouvrait des pensées, des écrits qui avaient été plus ou moins ignorés. Je n’ai jamais tant lu que pendant ces années[2].

À propos de l’école, de l’enfance, de la domination,  il n’y avait pas que Ivan Illich qui se redécouvrait alors. Henri Roorda (Le pédagogue n'aime pas les enfants -1918 !), Edmond Gilliard  (L'école contre la vie – 1942 !), Carl Rogers (Liberté pour apprendre), Christiane Rochefort (Les enfants d’abord), Les enfants de Barbiana (Lettre à une maîtresse d’école), Gérard Mendel (Pour décoloniser l’enfant), Magaret Mead (Le fossé des générations), As Neil (Libres enfants de Summerhill), Georges Lapassade (Groupes, organisations, institutions), Willian Reich (Ecoute petit homme), Fernand Deligny (Graine de crapule), Janusz Korczak (Le roi Mathias Premier ), Elverett Reimer (Mort de l’école) … etc. etc.

Et puis bien d’autres surgissaient dans cette période assez inouïe. Françoise Dolto évidemment avec ses émissions quotidiennes sur une radio (Lorsque l’enfant parait), Jules Selma (L’éducastreur), Guy Marcy (Moi un prof), Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ( La reproduction), Andry Sorgue (Le prof ne rit pas),Alain Buhler (L’adieu aux enfants), Christian Baudelot, Roger Establet (Les déshérités de l’école ) Carole Sandrel (La société contre l’enfant) Philiper Meyer (L’enfant et la raison d’État)… etc. etc.

Tout interférait dans ces explosions de la pensée, de l’expression, de la subversion. Avec Frédéric Leboyer c’était le choc de « Pour une naissance sans violence » (qui n’était pas l’accouchement sans douleur). Le mouvement des anti-psychiatres qui remettait tout en question comme Laing et Cooper (Mort de la famille), Roger Gentis (Les murs de l’asile)…. La remise en question de l’agriculture et des modes de consommation, l’habitat : Roger Dumont (L’utopie ou la mort), Claude Aubert (Soignons la terre pour soigner les hommes), Jules Massacrier et son célèbre « Savoir revivre », les écrits de Steiner, Howard, Rush sur l’agriculture biologique, Baudrillard (La société de consommation) ou Meynaud (Les consommateurs et le pouvoir)... Le travail : Illich (Le chômage créateur –postface de «La convivialité »), Chassagne et Montracher (La fin du travail)… L’écologie : Jean Dorst (Avant que nature meure), André Gorz-Michel  Bosquet (Ecologie et politique), Denis de Rougemont (L’avenir est notre affaire)… Le féminisme, Elena Gianni Belotti (Du côté des petites filles), Kate Millt (Envol), Hélène Cixous (La jeune née)… Suzan Browmiller (Le viol)…

Et le nécessaire changement de paradigme : Edgard Morin (La méthode), Henti Laborit (La nouvelle grille), Joel de Rosnay (Le macrocosme), Georges Orwel (La ferme des animaux), Félix Guattari (Les trois écologies) et Gilles Deleuze (l’Anti-Œdipe), Hanna Arendt (Les origines du totalitarisme) Mc-Luhan (La galaxie de Gutemberg), Michel Foucault (Surveiller et punir), Lévi-Strauss (Tristes tropiques)… etc. etc. Et bien sur le nucléaire : Louis Puiseux (Le babel nucléaire), Frédérique de Gravelaine (L’État EDF), Yves Lenoir (Technocratie française)… Et tout ce qui concernait la contraception, l’importance de la sexualité (une révélation pour nous formatés par l’éducation judéo-chrétienne)…

Des écoles « parallèles » naissaient ainsi que les éphémères communautés dans la suite du mouvement hippie, des enfants avaient la parole dans l’émission subversive sur Europe 1 de Bertrand Boulin ou dans le journal gratuit (L’ébouriffé)  du théâtre des jeunes années ; des journaux ou revues comme La gueule ouverte, Alternative non violente, Le sauvage, Autrement… ; des radios libres citoyennes (assez vite muselées par l’État) ; des associations comme Nature et Progrès… Même la musique, la chanson devenaient porteuses avec les Alan Stivell en Bretagne, Claude Marti en Occitanie, les débuts des Brassens, Ferré, Ferrat, Brel… Le cinéma et les salles d’art et d’essai pas chères où nous découvrions le néoréalisme italien (Riz amer, Le voleur de bicyclette, Onze heures sonnaient…) où nous redécouvrions Le cuirassé de Potemkine, Bergman (Le septième sceau) et bien d’autres…

Nous découvrions aussi l’étonnante histoire du squat libertaire de Christiana  sur le terrain d’une ancienne caserne de Copenhague (il existe toujours comme quartier alternatif partiellement autonome)

Si un demi-million de jeunes étatsuniens se retrouvaient à Wootstock avec en ligne de mire la guerre du Vietnam, chez nous au Larzac (73, 74, 77) nous nous retrouvions plus de 100 000 personnes sur le plateau à l’appel de quelques paysans pour refuser l’extension d’un camp militaire. EN 1977 c’était à Creys-Malville, 150 000 personnes devant le site de la construction de Superphénix. Vital Michalon, un professeur de âgé de 31 ans tué, les poumons éclatés par la déflagration d’une grenade offensive est un immense choc pour le pacifisme. Trois ans plus tard, c’était la résistance des habitants de Plogoff dans le Finistère qui finissait par empêcher la construction d’une centrale nucléaire.

J’arrête cette énumération qui pourrait être sans fin. Vous comprendrez que si l’école du 3ème type est née dans un processus pragmatique et dans l’isolement relatif de quelques classes uniques, toute cette période que nous avions tous vécue intensément n’y était évidemment pas pour rien !

Si la période actuelle, avec la prise de conscience sociale et politique, la destruction de l’environnement et le changement climatique, débouche enfin sur une société humaine, nous ne serons que dans la suite de toutes ces périodes successives depuis les siècles derniers où… cela aurait pu avoir lieu. Je crains que ce soit notre dernière chance.     



[1] A l’occasion du cinquantenaire de 68, j’avais fait un numéro spécial de la revue « écoles rurales écoles nouvelles » mise en ligne ici : le bouillonnement des années 68

[2] La liste des auteurs et ouvrages cités et lus à cette époque n’est évidemment pas exhaustive et c’est « entre autres » ! Ma mémoire ne peut tous les faire ressurgir !