Grève des profs. Je suis très souvent embarrassé quand je m’interroge sur les motifs d’une grève des profs et l’intérêt ou le désintérêt qu’il faudrait leur accorder. Par exemple lorsqu’ils s’élèvent contre la suppression des RASED, je les comprends tout en me disant que les dits RASED ne sont que la conséquence d’un système qui produit les maux qu’il essaie ensuite de réparer. Leurs revendications sont toujours justifiées dans l’instant mais sont rarement porteuses d’un autre avenir. Mais je me dis qu’ils n’y sont pour rien, tout au moins pas plus que tout le monde.

Bon, aujourd’hui c’est clair, il s’agit de protester contre la disparition massive de profs. Dans le système actuel comme d’ailleurs dans un autre système, cette suppression n’est certainement pas le bon moyen de l’améliorer quand en plus il n’y a aucune autre disposition crédible qui puisse laisser espérer une amélioration.

Donc, hier matin je me décide, je vais soutenir cette grève en tant que parent conscient et citoyen assumé. Je décide de ne pas envoyer mon garçon au collège en indiquant publiquement le motif de son absence.

Aïe ! Pas un prof de la classe de mon fils ne fait grève ! Qu’à cela ne tienne, au contraire mon refus d’envoyer mon rejeton en classe, ma grève de parent n’aura que plus de sens. Et puis c’est une belle journée que la météo annonce, on ira à la pêche !

Surprise ! Mon fils n’est pas du tout d’accord : « Il va falloir que je passe des heures mercredi à recopier ce que les autres auront écrit sur leurs cahiers (et il y en a !) au lieu d’aller au tennis. Je vais être repéré par les profs qui ne vont pas être contents. Je vais être tout seul à ne pas y aller. J’aime mieux… que tu t’écrases ! » Il n’a pas tout à fait tort. Il a déjà subi les « C’est pas parce que ton père pense que… Je me fiche de ce que pense ton père… Tu es bien le fils à ton père… Pas étonnant avec un père comme ça… ». J’en passe et des meilleures.

Et voilà ! Otage des profs en grève ? Otage des profs pas en grève ? Otage des parents qui veulent faire grève ?

Nous avons discuté avec sa mère. Les mères ont toujours l’avantage de faire passer l’enfant avant la politique, même si la politique va à l’encontre de l’enfant. Elles ne l’instrumentalisent jamais. J’ai cédé, raisonnablement pensais-je, aujourd’hui il est allé au collège. Toujours des choix à faire.

Mais ce qui n’est qu’une anecdote qui ne porte pas à grande conséquence, reflète un état de fait bien réel. Il est très difficile à un parent de réagir et de le manifester même tranquillement. De faire une observation, une remarque, d’exprimer un désaccord, pire, de justifier un désaccord. On se demande toujours comment cela va être pris et on subodore toujours les conséquences que va subir l’enfant. Et ce n’est pas une vue de l’esprit. Il n’est pas évident ni facile pour les enseignants pris dans les pressions multiples, fragilisés pour beaucoup, de ne pas prendre la moindre divergence pour une attaque, de ne pas inclure l’enfant dans une hypothétique complicité avec le parent. Il n’est pas évident ni facile pour l’enfant non plus d’apparaître aux yeux des profs et de ses copains comme le fils ou la fille de « l’emmerdeur » ou de « l’emmerdeuse ». D’assumer ses parents ou d’être confondu avec eux.

Alors, le plus souvent nous nous taisons et personne ne peut nous en vouloir.

Mais ce faisant nous cautionnons même le pire.

Un autre de mes fils revint un jour du lycée avec son bulletin. L’appréciation du prof de physique l’était dans des termes carrément injurieux, même si on pouvait penser qu’il voulait faire de l’humour : « Branleur qui ferait mieux de faire autre chose que de la physique, n’a aucune chance de comprendre quoi que ce soit, etc. ». Vous imaginez mon coup de sang. L’école est un espace où s’applique aussi le droit commun. Même dans l’armée il est reconnu aujourd’hui qu’elle ne peut plus échapper à cela. Propos injurieux, émanant d’une personne en position d’autorité, propos écrits dans une pièce officielle… c’était bien au-delà d’une faute professionnelle elle aussi patente. J’indiquais à mon fils presque majeur que j’allais porter plainte. « Ne fais surtout pas cela ! Tout le monde le connaît, il va me le faire payer cher ! Et cela va me mettre à dos les autres profs. Laisse-moi finir mon année tranquille ! Depuis le temps qu’il m’a en grippe cela ne me fait plus ni chaud ni froid ! »

Et je suis resté silencieux… et ai été très mal pendant quelques temps. Et il n’y a pas beaucoup de recours ou de possibilité avec les personnes morales que devraient être les associations de parents dont le souci principal est instinctivement de rester en bons termes avec l’institution… pour leurs propres enfants.

 Nous, parents, avons le plus souvent les mains liées, même si nous nous les lions nous-mêmes avec des raisons incertaines. Parce que nous sommes avant tout affectivement parent avant d’être politiquement parent. Il ne nous reste que les pieds à traîner. Ou à aller exploser dans une cour de récré et faire la une des médias. L’école est devenue un Etat dans l’Etat qui ne peut tolérer que la soumission de tous ou provoquer la révolte de quelques-uns.

 Une école du 3ème type est bien évidemment fondée sur d’autres rapports entre les différents acteurs qui constituent la communauté éducative parce que la conception différente de l’acte éducatif, la construction des personnes cognitives et sociales, les finalités d’un espace scolaire, le nécessitent.

 Au fait, je souhaite dans l’immédiat que la grève des enseignants ait un succès massif ! Mais l’immédiat occulte souvent le reste et en particulier l’avenir.

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