cartoucherie

Cela fait la troisième fois en une dizaine d’années que je passe avec jubilation un moment à la Maison des enfants de la Cartoucherie de Vincennes.

Ah ! La Cartoucherie ! Le lieu le plus improbable de l’agglomération parisienne. Mythique par l’histoire de cet ancien ensemble militaire, son appropriation dans les années 70 par les compagnies de théâtre alternatif sous la houlette d’Ariane Mouchkine et de son Théâtre du soleil. Un incroyable espace bucolique, presque sauvage, où même le bruit des voitures a disparu. Jusqu’au petit potager extraordinaire d’Antonio dissimulé dans un recoin et qui m’inspire beaucoup plus que le célèbre parc floral d’à côté. Un vaste espace de liberté et de paix occupé dans la journée pratiquement par les seuls enfants de la Maison des enfants.

On comprend qu’un tel lieu en pleine mégapole, avec un petit bâtiment qui s’appelle école, puisse engager des parents à faire quotidiennement les parcours dans les embouteillages parisiens pour y conduire leurs enfants.

Et pourtant ce n’est pas seulement cela qui devrait motiver l’engagement dans la Maison des enfants. Je dis bien « engagement » des parents parce qu’il faut aussi abandonner les comportements de clients consommateurs de pédagogies clefs en main, abandonner de fausses certitudes, accepter que tout ne se passe pas comme on est convaincu que cela devrait se passer, tolérer que tout le monde n’ait pas les mêmes visions, comprendre que l’équipage qui a à piloter le bateau tâtonne, avec des coups de barre à donner, des caps à modifier, des voiles à hisser ou à affaler dans les bourrasques. C’est le propre de toutes les écoles alternatives. Une aventure dans laquelle la route ne se poursuit que lorsque chacun tente de comprendre les autres et cesse de se penser le centre du monde, d’être celui ou celle qui sait, qui juge et qui condamne. J’ai dit et répéter que le problème n’était jamais les enfants mais nous les adultes.

Peut-être que pour comprendre ce qu’est « jardiner » le monde vivant des enfants il faudrait que tous les parents fassent un tour à côté dans le potager en permaculture d’Antonio et discutent avec lui ! Les plantes poussent toutes seules, mais il a fallu un jardinier qui s’interroge et tâtonne pour que cela advienne et il faut un jardinier qui continue d’observer et de tâtonner pour que cela continue à advenir. La Maison des enfants a aussi des jardiniers… d’enfants !

La Maison des enfants est l’école alternative qui a la plus longue histoire en France. Elle est née à l’époque où Françoise Dolto bouleversait quelque peu les regards sur l’enfance. Déjà en 1974 des parents comédiens du Théâtre du soleil avaient installé une crèche sauvage dans une roulotte (il y a toujours des roulottes à la Cartoucherie !). Puis en 1978 la crèche s’installait dans la petite maison du gardien de la Cartoucherie et en 1980 elle devenait officiellement un jardin d’enfants. Et puis les enfants grandissent, pourquoi ne pas poursuivre après 5 ans ? Et depuis quelques années le jardin d’enfants est devenu école.

Tant que l’on est dans la petite enfance presque tout le monde (PRESQUE !) comprend que l’enfant est un être vivant, une personne, mais une personne qui a besoin que des adultes veillent (bien- veillent !) pour s’épanouir. Mais passé le cap fatidique de 5 ans, cap qui n’a pas été instauré par la nature mais décidé arbitrairement par la société et son institution, tout change. Il est vrai que la société dans laquelle l’enfant devra vivre est bien loin d’être un jardin naturel et qu’il devra s’armer des outils (les différents langages) qui permettent d’y survivre et d’y vivre, on dit « apprendre » ! C’est à ce moment que chaque parent commence à avoir des convictions ou des opinions qui divergent quelque peu, souvent des angoisses, avec des appréciations différentes sur ce que doivent faire ou ne pas faire… les jardiniers ! Cela devient plus compliqué et difficile pour les jardiniers de la Maison des enfants que pour Antonio et son potager en permaculture : il n’a pas, lui, à se préoccuper des envies, des préférences ou des croyances de ceux qui  se nourriront de ses légumes !

En quarante ans d’existence la Maison des enfants avec ses pilotes successifs ont nécessairement traversé des turbulences, subi des perturbations, le contraire eut été anormal. Il a fallu parfois retrouver et poursuivre le sens qu’y avaient mis ses créateurs, sens qui ne nait pas d’un lieu, aussi magique et attirant soit-il.  Ceux qui y entrent maintenant rentrent dans une longue histoire qui doit simplement se poursuivre avec eux. Dans cette histoire il y a celles et ceux qui y sont depuis plus longtemps, qui ont pris le relai d’autres pionniers et assument les tâches ingrates qui permettent à la Maison des enfants de perdurer dans son sens et de s’ajuster aux évolutions, la principale ayant été la prolongation pour les enfants au-delà de cinq ans.

Ce n’est pas rien ce passage d’un groupe de petits enfants à un groupe d’enfants de 3 à 10, 11 ans, voire plus. Les attentes ne sont plus tout à fait les mêmes, tout à fait les mêmes pour chaque parent. L’équipe et le groupe doivent s’ajuster à cette plus grande hétérogénéité mais aussi les parents avec leurs diverses aspirations qui doivent s’ajuster à un ensemble. Pas facile de passer du « je » au « nous » qui n’est jamais fait de convictions rigoureusement semblables, surtout quand le « je » concerne une partie de soi-même confiée à d’autres. Les dissonances deviennent vite des exaspérations, toujours justifiées pour les « je », et le moindre évènement devient affaire d’État  et accusation de responsables avant même qu’en soit examiné paisiblement le contexte. C’est vrai que notre société nous a habitués soit à nous soumettre et nous taire, soit à descendre dans la rue et déterrer des pavés. La soumission ou le combat. Est-ce pour cela qu’il faut le reproduire dans ce qu’on voudrait que vivent nos enfants ?

 Dans beaucoup de lieux alternatifs j’ai souvent constaté, au bout d’un certain temps, ces périodes où les chevilles ouvrières qui maintiennent l’édifice debout sont contestées par de nouveaux arrivants. La critique, les remarques sont toujours utiles, j’en ai fait la pierre essentielle de tout collectif, mais elles n’ont rien à voir avec l’agressivité ou le dénigrement. Il est vrai que lorsqu’on est depuis longtemps sur le pont d’un navire on le connait trop bien, on y est trop habitué pour le modifier quelque peu du jour au lendemain. Mais personne ne peut dénigrer à celles et ceux qui le maintiennent à flot de leur avoir permis d’y faire monter leurs enfants ! De même on ne peut dénigrer aux nouveaux passagers qu’ils peuvent être dérangés par tel ou tel aspect de la navigation. Ce besoin fondamental d’être re-connu, indispensable pour les enfants, c’est ce que nous avons à prendre en compte, nous les adultes. Nous sommes tellement formatés qu’on ne réagit souvent que par rapport à des pouvoirs supposés puisque notre société n’est bâtie que sur des pouvoirs, eux réels, qu’il faut subir ou conquérir. Toute école alternative, toute alternative, nécessite de ne plus être dans le combat permanent, dans les luttes pour exister, s’affirmer, avoir seul raison… C’est bien dans un autre monde qu’il faut rentrer, dans lequel il faut se transformer, être dans les rencontres… de 3ème type !

Mais ce n’est pas du bizou-nounours ! « Aimez-vous les uns les autres » est un leurre et c’est galvauder le terme. Rien ne peut vous obliger à « aimer » tout le monde. Dans le jardin d’Antonio je « n’aime » pas trop les poireaux qui eux-mêmes « n’aiment » pas trop les haricots, mais cela n’enlève rien à l’intérêt alimentaire des poireaux, à l’intérêt qu’ils côtoient les carottes, à leur participation à l’équilibre de l’ensemble… et il y en a dans mon propre jardin… et j’en mange quand même ! Antonio vous dira que même les « mauvaises herbes » sont utiles et qu’il faut juste les contenir un peu pour qu’elles n’étouffent pas les autres. La construction d’un collectif est comme la construction d’un jardin, cela ne se fait pas tout seul, il y a de tout et il faut que chacun  y mette du sien pour appartenir et contribuer.

Vous devinez que lorsque je suis à nouveau arrivé hier à la Maison des enfants, elle venait de subir une de ces perturbations ! Ses jardiniers savaient qu’après l’orage vient le beau temps, et c’était le beau temps à la Cartoucherie. C’est la force d’un jardin installé depuis longtemps. J’ai trouvé des enfants incroyablement tranquilles et dans plein d’activités un peu partout, une équipe toujours aussi tranquillement attentive, rencontré des parents tranquilles… Lors de ma première visite il y a une dizaine d’années c’était le moment où la MDE envisageait de prolonger l’accueil au-delà de 5 ans, puis il y a trois ou quatre ans les transformations avaient eu lieu, hier c’étaient des grands de 10, 11 ans qui m’interviewaient dans la prairie pour un montage vidéo… Ariane Mouchkine était toujours là pour assurer son soutien voire sa protection à la Maison des enfants, il y avait toujours Renaud et Marion, sorte de garants depuis une dizaine d’années de la continuité et des tâches à assumer, les enfants n’étaient plus les mêmes, l’équipe n’était plus la même, la plupart des parents n’étaient plus les mêmes, mais l’entité vivante solidement implantée depuis 40 ans continuait son bonhomme de chemin de l’éduculture.

PS : un détail pour les autres écoles alternatives : la Maison des enfants est ouverte toute l’année sauf le mois d’août.