Reprendre le pouvoir de penser ! Donner le pouvoir de penser !

penser

Le problème des Etats, des politiques, des institutions… c’est lorsque le peuple se permet d’oser penser ! Quand il le fait (exemple du fameux référendum sur la constitution européenne), c’est la catastrophe : il pense « mal » et il vaut mieux ne pas recommencer à lui demander quoi que ce soit.

On veut bien qu’il crie, qu’il manifeste, voire qu’il s’entre-tue, mais pourvu qu’il se contente de la pensée de ceux qui pensent pour lui, qu’il suive ceux qui pensent pour lui, quitte à s’égorger pour eux.

Toute notre histoire de tueries est faite de cela, de troupeaux castrés du pouvoir de penser !

Mais quand il se permet de penser, le peuple, de quels moyens dispose-t-il pour l’exprimer, donc en discuter ? Aucun ! Voter ? Encore faudrait-il pouvoir le faire pour des porteurs de pensées clairement exprimées et lisibles dans lesquelles il pourrait se reconnaître. Qu’est-ce qu’ils lui offrent ces professionnels de la pensée pour les autres ? Une bouillie de mots ! Pas étonnant alors qu’il cesse de voter, le peuple, ou qu’il le fasse, pour ennuyer les autres, pour les seuls qui sont lisibles en se moquant même de ce qu’implique cette pensée. Quand on ne peut plus penser et l’exprimer, on n’est plus capable non plus de lire ce qu’il y a sous les pensées simplistes.

Penser par soi-même : une des définitions de l’autonomie. Exprimer, confronter sa pensée à celles d’autres pour qu’en émerge[1] une plus collective : une des définitions possibles de la démocratie.

La pensée ne serait que ce qui devient conscient, pêché dans ce qui est stocké dans l’inconscient, de l’informel avec lequel le cerveau fabrique du formel. Autrement dit, la pensée est probablement provoquée par des informations perçues du présent qui provoquent l’alchimie de la mise en relation d’informations informelles de notre passé stockées dans des circuits neuronaux sans même que nous le sachions. Vous voulez que le cerveau des autres ne pense pas ? Submergez-le d’un seul type d’informations bien triées et prédigérées. Il aura du mal à résister à votre seule pensée, il pourra moins créer la sienne. C’est bien ce qu’avait compris et dit sans vergogne un célèbre dirigeant d’une chaîne de télévision. La science mène à tout.

Il est probable qu’une pensée précède l’action, induit le comportement ou, à l’inverse, découle ensuite de l’action, du comportement et de leurs conséquences. Il faut qu’il y ait quelque chose qui la provoque ou un besoin qui l’enclenche. Pense-t-on à vide, sans que nos neurones n’aient rien à brasser ? Il est vrai que si l’on craint les suites de sa pensée, il vaut mieux s’empêcher de penser ! Et il est vrai que la pensée peut aussi aboutir à toutes sortes de renoncements, de dépressions, voire de suicides, quand elle est impuissante.

Exprime-t-on sa pensée quand c’est inutile quant à son apport pour un collectif et quand chacun du collectif ne s’intéresse qu’à la sienne propre ? Il faut que le besoin d’exister comme individu parmi les autres soit très fort. « Je pense, donc je suis », mais faire voir le « je suis » aux autres peut être dangereux, il vaut mieux alors l’individualisation (l’individu qui se coupe des autres) que l’individuation (l’individu qui s’affirme parmi les autres).

Exprimer une pensée incorrecte allant à l’encontre de la pensée unique portée par les « bien-pensant » comme les appelle Mafessoli, c’est la condamner à ne pas exister. Mais comment ces bien-pensants ont-ils été formés ou plutôt formatés à « bien-penser » ? Par l’école où ils « réussissaient » mieux que les autres à être conformes ! Les jésuites qui ont inventé le ratio studiorum qui sert toujours de modèle à notre école ne cachaient pas qu’il s’agissait de « fabriquer » une élite devant porter LA parole. Guizot puis même Jules Ferry ne s’en cachaient pas non plus, même si la pensée à accepter n’était pas la même pour ce dernier.

La pensée incorrecte ne peut plus être portée que par les comiques, les fous du roi d’autrefois. On ne peut l’entendre que si elle fait rire ce qui permet de ne pas en tenir compte..

L’école a été le plus puissant instrument qui a conduit à la société hétéronome décrite par Castoriadis. Une société incapable de penser qu’elle n’est que ce que d’autres ont pensé pour la créer et qu’elle pourrait être autre

Les leçons viennent encore des enfants, bien plus forts que tous les philosophes.

Je pourrais appeler l’école du 3ème type l’école de la pensée… parce qu’on n’a pas besoin d’apprendre aux enfants à penser ! Naturellement, les enfants ne cessent de penser. C’est même visible sur leurs visages, dans leurs regards, dans leurs attitudes concentrées, dans tous leurs essais. Si nous pouvions voir leurs neurones, nous verrions probablement l’effervescence de circuits se construisant, se complexifiant sans cesse. Le cerveau crée la pensée, la pensée crée le cerveau. Cette puissance formidable est peu à peu annihilée. Annihilée par le couperet du « faux », de « l’incorrect » qui interrompt les processus. Annihilée par le désintérêt qu’on lui accorde. Annihilée par l’apprendre imposé (plaquer une pensée toute faite qui n’est ni à construire, ni à reconstruire, ni à déconstruire).

Il est presque devenu de mode d’instaurer dans les classes des « moments philo ». Comme pour la « main à la pâte » de Charpak, il a fallu que cela soit cautionné par un philosophe renommé, en l’occurrence Jacques Levine, pour que des enseignants osent s’y lancer et aient même une méthodologie pour conduire ces séances. Très bien. Mais quel aveu du vide imposé le reste du temps. Heureusement qu’Archimède pouvait penser dans sa baignoire, Newton sous son pommier, Toulouse Lautrec sur les nappes des bistrots, Gauss sur les murs de sa chambre…

 Ce sont les langages, tous les langages qui fabriquent de la pensée, celle-ci étant toujours une création se traduisant et se communiquant ensuite en utilisant des langues. On ne pense qu’aux langues orales ou écrites, alors que la pensée peut aussi bien être mathématique, que scientifique, qu’artistique suivant les langages (outils neurocognitifs) utilisés pour la créer et la traduire.

L’école du 3ème type est essentiellement celle où se poursuit la construction des langages. Nous ne partons pas de ce que les enfants doivent apprendre (donc penser) mais de ce qu’ils font, cherchent, essaient, disent… pensent, quels que soient les langages utilisés, souvent en les aidant à passer d’un langage à un autre. La pensée pouvant précéder l’action (mise en œuvre de la pensée) où être provoquée par l’action, faire rebondir l’action, lui faire prendre une autre direction. Le tâtonnement expérimental est essentiellement le tâtonnement de la pensée, la construction de la pensée, dans tous les domaines, c'est-à-dire dans tous les langages (voir le billet sur l’expérience de pensée). Dans chaque tâtonnement, dans chaque aller-retour entre pensée (on peut l’appeler hypothèse) et mise en action, de nouvelles informations s’ajoutent pour modifier la pensée ou la conforter et lui offrir de nouvelles possibilités d’exploration, c'est-à-dire augmenter sa puissance (les circuits neuronaux se complexifient). L’interaction, la rétroaction.

L’expression de la pensée ne passe pas uniquement par le langage et la langue orale. L’action qui en résulte (je parle, j’écris, je dessine, je fais…) est déjà son expression, mais elle est aussi communiquée (en même temps qu’elle se construit) sur des supports où elle invente ses symboliques : l’écrit, le dessin (qui peut tout aussi bien être mathématique, scientifique...), la musique, etc. De la création de leurs propres symboliques, les enfants les ajusteront peu à peu aux symboliques conventionnelles (langues) pour être compris[2], dans l’interrelation.

Dans l’interaction, il y a l’interrelation. Celle-ci est la confrontation des pensées. Quel que soit le langage qui a provoqué une pensée les enfants aiment l’exprimer s’ils savent qu’elle ne sera pas rejetée ou piétinée. Si les autres acceptent de porter attention à ce que je pense et ce que j’en fais, je porterai attention à ce qu’ils pensent et ce qu’ils en font. Ils sont aussi beaucoup moins emprisonnés dans les certitudes que nous les adultes. Du tâtonnement individuel de la pensée nous passons au tâtonnement dans les interrelations.

Ce tâtonnement, il se fait à tout moment aussi bien dans l’interrelation orale que dans celle provoquée par les divers traces laissées par les pensées (écrits, croquis d’expériences, dessins, inventions mathématiques, peintures, objets, etc.) Dans une école du 3ème type, la pensée produit toujours quelque chose et se construit en produisant quelque chose. Les « rencontres » permanentes qui se font de par la mobilité de chacun dans l’espace du collectif, provoquent sans cesse les rencontres de pensée, les discussions pour défendre sa pensée et ce qu’elle a produit et/ou pour la modifier, la prolonger. A chacune, la pensée avec ses outils, les langages, se complexifie, augmente sa puissance, peut rentrer dans les pensées des autres (dans les représentations des autres) et surtout en comprendre la relativité.

Ce tâtonnement se fait aussi quotidiennement dans le moment collectif institué de la réunion. C’est le tâtonnement social de la pensée. Celui d’où doit émerger l’organisation, celui qui doit maintenir ou retrouver l’harmonie sociale. Il ne s’agit plus d’une lutte pour la prééminence d’une pensée (c’est moi qui ai raison, faites ce que je pense !) mais la recherche, dans l’écoute réciproque, de ce qui peut émerger comme satisfaisant pour tout le monde. Le collectif produit sa propre pensée pouvant être mise en action, il produit alors sa culture. On appelle aussi cela l’intelligence collective.

Il n’y a pas besoin d’apprendre à penser ! Il suffit de laisser penser, d’aider à exprimer la pensée, d’être attentif aux pensées des autres, de ne pas avoir peur d’être confronté aux pensées des autres et même d’y éprouver du plaisir. Et ce, à tout moment.

Quel est le principal reproche que les profs de collège faisaient aux enfants venant de nos classes uniques ? « Ils sont pénibles parce qu’ils osent discuter et contester comme s’ils étaient des adultes » (en réalité, la plupart des adultes n’osent plus). Certains parents nous le reprochaient aussi. Retour à la case départ : penser est vraiment subversif et trouble les ordres institués !

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[1] L’émergence : ce dont la mise ensemble ne donne pas une somme mais autre chose de nouveau.

[2] Il est vrai que les langues, qu’elles soient verbales, mathématiques, scientifiques…), construites dans le social-historique des sociétés, sont, dans leurs agencements sémiotiques, la structure d’une pensée qu’elles induisent. « Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d'eux. » disait René Char. Si on est bien obligé de s’en servir pour comprendre des pensées, il faut aussi s’en emparer pour créer une autre pensée. Il est par exemple absurde de dissocier le lire de l’écrire dans les apprentissages. Ecrire-lire n’est pas seulement une nécessité technique d’apprentissage (voir ce texte extrait de « parents d’élèves, éveillez-vous ! » : c’est un pouvoir.