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Un billet qui paraîtra dans le N°4 de la revue "N'autre école" (*)

L’informel c’est embarrassant parce qu’il faut s’évertuer à le mettre en forme comme s’évertuer à gérer la complexité[1], ce qui est par définition impossible ; tous nos ministres réformateurs ne sont pas arrivé à autre chose qu’à une complication tout aussi ingérable.

On butte sur l’oxymore que l’on fabrique : « apprentissages informels ». Apprendre c’est mettre en forme, tous les enseignants le savent. La connaissance, les savoirs, les savoir-faire n’ont rien d’informel on peut les stocker, les classer, les ressortir, les montrer, s’en servir… Pourtant on se doute de l’importance de cet informel qui nous échappe, dont on ne sait pas ce qu’il est, où il est, comment il agit.

C’est quoi cet informel ? A tout moment nos sens captent une infinité d’informations qu’aucun nombre astronomique ne pourrait compter et qui laissent des traces stockées dans nos circuits neuronaux et hormonaux. Un magma informe inutile si le cerveau et le corps n’en sélectionnent pas quelques unes pour en faire quelque chose au moment où cela peut lui être utile. Prenons l’exemple du passé qui n’existe plus et qu’il faut que chacun recrée. C’est en sélectionnant quelques-unes des traces informes laissées dans nos neurones que notre cerveau les met en relation, leur donne une forme, et recrée un événement qui n'existe plus et qu’il peut aussi fixer et rendre visible dans des symboles sonores, tracés… Nous y voilà, notre cerveau a les capacités de mettre des formes à l’informel, ce sont des capacités créatrices[2]. Je les ai appelées « les langages » parce qu’avec les même traces il peut créer des mondes différents représentés dans des symboliques différentes qui, lorsqu’elles sont standardisées et communes, deviennent des langues : monde du verbal, monde mathématique, monde scientifique… dans lesquels il peut créer et percevoir d’autres informations. Et ces mondes rentrent à leur tour dans la masse informelle qui va être perçue par les sens[3]. Une alchimie qui nous échappe. Il y a peu, des chercheurs ont constaté que des enfants qui n’avaient jamais fait de mathématique avant 11 ou 12 ans se débrouillaient beaucoup mieux que les autres, constat qui avait déjà été fait avec des bergers n’ayant jamais été à l’école et qui surprenaient au moment des tests de l’incorporation militaire. Entre temps leur cerveau n’avait pas chômé avec l’informel !

Si on se débarrasse du mot « apprendre » cela va beaucoup mieux parce qu’en même temps on se débarrasse du problème des « appreneurs » et de ce qu’il y a « à apprendre », d’ailleurs on le dit : on apprend naturellement toute sa vie ! La problématique devient celle d’aider au développement des ces outils neurobiologiques qui servent à créer, interpréter, rentrer dans ces différents mondes dans lesquels et par lesquels vivent nos sociétés et surtout de ne pas empêcher leur développement. Au lieu d’apprendre, permettre d’apprendre.

Alors, l’école elle sert à quoi si ce n’est à caser les enfants quand les parents sont au boulot ? C’est simple : enrichir ce qui produit de l’informel et permettre aux enfants d’agir dans  cet informel. L’informel sur lequel l’école peut agir, c’est l’environnement entre ses murs, laisser pénétrer l’informel de l’extérieur, aller vers l’informel de l’extérieur. Il n’y a pas de souci à se faire puisque dans cet informel il y a tout ce que les langages ont créé dans notre social-historique. C’est dans l’interaction que se construisent et évoluent les réseaux neuronaux.

La liberté d’action des enfants dans l’espace qu’ils occupent s’impose puisqu’on ne sait pas quelles interactions vont provoquer l’évolution de leurs outils neurocognitifs. Cette liberté va-t-elle provoquer de l’informel social, le « bordel » que tout le monde craint ? Et bien non puisque pour l’exercer il va falloir qu’ils mettent une forme à leur organisation sociale, ce qu’on appelle l’auto-organisation qui va au-delà de l’autogestion qui consiste bien trop souvent à autogérer une demande, une demande d’apprentissages à l’école.

learn - imparare -aprender - lernen

(*) Le n°3 de cette revue est paru : http://www.questionsdeclasses.org/

[1] Le concept de la simplexité d’Alain Berthoz résout le problème de la complexité. Il est repris dans « L’école de la simplexité », B. Collot, TheBookEdition.com

[2] Nous ne vivons que dans des mondes représentés nous disent depuis longtemps la psychologie, la neurobiologie, et même la philosophie.

[3] Dans nos sociétés une grande part de notre environnement a été créé dans notre social-historique par nos langages mathématiques, scientifiques,… Dans d’autres sociétés dites primitives, les mêmes langages ont créé d’autres perceptions du monde réel et d’autres façons de le transformer, de le vivre. Par exemple le langage mathématique des Mundurukùs de la forêt amazonienne, étudié par Pierre Pica, a produit le concept de l’approximation au lieu de celui du nombre, mais aussi, dans leur société, il n’est nul besoin de quantifier pour partager et échanger puisque tout appartient à tout le monde !