gilets-jaunes

Lors des trois jours consacrés à la permaculture éducative à Pourgues, je devais intervenir après l’intervention de mon ami Thierry Pardo la veille. J’avais l’intention de faire le parallèle entre systèmes éducatifs et systèmes agricoles. Je pensais que ce n’était pas le domaine de Thierry qui lui est le nomade de la piraterie éducative alors que je suis le paysan sédentaire de la culture du jardin et des enfants. J’avais donc préparé un exposé à partir de ce que j’ai souvent écrit. Mais, la veille, ce pirate de Thierry a fait ce parallèle d’une façon éblouissante, me coupant l’herbe sous le pied (et il a bien fait !). Il a donc fallu que j’improvise ! Le plus facile était de piocher dans mon vécu ! J’ai alors essayé d’établir la similitude des processus qui ont conduit des gens lambda comme moi, sans idée préconsue, aussi bien à l’agriculture bio et à la permaculture qu’à la permaculture éducative.

À froid, je reprends et précise ce que j’ai essayé de développer.

Que l’on parle d’agriculture bio, de permaculture ou de ce que j’ai appelé éduculture biologique, les processus qui y ont conduit sont les mêmes, les principes, les notions, les observations sur lesquels elles s’appuient sont les mêmes. Ce ne devrait étonner personne puisqu’enfants ou plantes sont les mêmes… êtres vivants.

Pour souligner cette similitude, je vais me servir de mon propre vécu.

D’abord le jardin.

- J’étais enfant pendant l’occupation. Mon père, démobilisé parce qu’il se trouvait en zone non occupée au moment de la capitulation, avait quitté Lyon où il était employé au centre de tri postal pour devenir facteur receveur dans un petit village du Bugey. Nous y étions logés, il y avait une pompe à l’extérieur... et il y avait un jardin pour assurer l’alimentation. Mon histoire avec les jardins commence là. Ce n’était pas un loisir, c’était la survie. J’avoue que le désherbage, les binages dont j’avais la charge, le ramassage des pommes de terre dans un champ qu’un paysan avait prêté, n’étaient pas ma tasse de thé.

Mon père a par la suite toujours eu un jardin. Mais il se piquait d’être un jardinier moderne et je ne vous dis pas l’alignée de boites de produits de toute sorte rangées avec les outils de jardinage, alignée de boites qui s’allongeait en même temps que sa situation s’améliorait.

- Arrivé dans mon école du Beaujolais, il y avait un jardin. Normalement, un jardin scolaire : dans toutes les écoles rurales de France, surtout après la grande guerre de 14-18, le jardinage faisait partie des programmes… pour les garçons, pour les filles c’était la couture et la cuisine. Mais ces jardins presque partout étaient devenus les jardins privés des instituteurs, ils avaient disparu des programmes et des manuels de « leçons de chose ». J’ai donc commencé par faire mon jardin… comme mon père. Un lumbago précoce qui se renouvelait périodiquement a rapidement mis fin à mes velléités agricoles ou m’a servi de prétexte. J’ai transformé le jardin en lieu de sieste et de jeux pour les enfants sous les pommiers et le cerisier, y ai fait installer un portique et ses agrès pour le sport… et n’ai plus eu à le bêcher. Les supermarchés se répandaient et pour un couple d’instituteurs jeunes et « modernes » plein d’occupations et préoccupations « modernes », passer à la caisse avec les premiers caddys  ne prenait pas beaucoup de leur temps qu’ils croyaient précieux !

- Dans la seconde partie de ma vie professionnelle et personnelle dans la Vienne, pour des raisons purement économiques dues à mes pérégrinations conjugales, j’avais absolument besoin d’un jardin pour nourrir ma famille. J’avais fortement évolué, découvert l’agriculture bio dans le bouillonnement des années soixante et soixante-dix, et le jardin scolaire de l’école de Moussac a retrouvé sa fonction originelle et est devenu un des outils majeurs du tâtonnement expérimental des enfants.

 Mais, pour la survie alimentaire de ma famille, il a fallu que je défriche les ronces du jardin de la vieille maison délabrée où j’habitais ainsi que les bouts de terrains qu’on me prêtait. Des terres argileuses, pas faciles pour les dos en compote. J’y ai passé en revue toutes les méthodes qui fleurissaient en ces débuts de l’agriculture bio : méthode Lemaire Boucher avec ses produits qu’il fallait acheter et leur mode d’emploi, Steiner et la bio-dynamie sans aller jusqu’à enterrer des cornes de taureau quand les bonnes planètes étaient alignées, Muller avec son compostage en surface et ses poudres de roches,…, jusqu’à la méthode de l’allemande Gertrude Franck qui consistait à ensemencer le jardin en rangées d’épinards entre lesquelles on semait les légumes, ce qui intriguait passablement mes voisins ouvriers agricoles qui se demandaient ce que je pouvais bien faire de tous ces épinards.

Je tâtonnais avec tout ça et le peu de moyens que j’avais. J’aidais un vieux paysan braconnier et ramasseur de champignons à faire ses foins, ramasser ses topinambours, en contre partie il me laissait un ou deux sillons de son champ pour la provision de pommes de terre, poireaux ou carottes. J’allais aussi aider de vieux apiculteurs  ainsi que le seul agriculteur bio du canton, pas mieux vu par ses collègues que je ne l’étais par les miens. Il m’avait prêté un coin de bois pour y mettre des ruches. Je continuais d’apprendre.

Et ça marchait. Pendant une vingtaine d’années nous avons subsisté en partie grâce au jardin.

- Puis, retraite, nouveau changement, installation dans le Cher, vieille maison avec jardin abandonné depuis longtemps et encore terre argileuse. Nouveau défrichage, principes de l’agriculture bio, et jardin magnifique.

MAIS pour des raisons de reconfiguration de terrain avec le voisinage, j’ai dû l’échanger contre l’emplacement d’une grande maison qui avait été détruite et comblée avec de la terre du sous-sol brassée sur des mètres de profondeur au bulldozer. De l’argile quasi pure dans laquelle vous y laissez vos bottes en hiver et qui bétonne et se craquèle après deux ou trois jours de soleil. Il a fallu à la pelle et à la pioche restructurer le terrain en pente fabriqué par le bull, et j’ai recommencé encore et patiemment avec les principes de l’agriculture bio.

Mais même si j’étais arrivé à y faire venir des vers de terre en fin d’hiver, à passer de la couleur jaune-ocre à un brun plus sympa, mes pauvres légumes avaient le plus grand mal à s’y enraciner. La terre bétonnait toujours malgré le mulch. Ce que je n’avais pas compris, c’est que dans mes expériences précédentes les terres que je défrichais avaient eu préalablement une longue vie, même sauvage, et elles étaient vivantes. Celle que j’avais maintenant était une terre morte.

J’ai alors découvert la dernière née de l’agriculture bio : la permaculture. Génial ! J’y découvrais un phénomène qui n’avait pas été mis en avant par l’agriculture bio classique : avant tout, il y a la forêt : l’importance des champignons dans la décomposition du bois mort et la transformation du sol. Il faut longtemps lorsqu’on a été obnubilé pendant des siècles par le « progrès » de la science pour retrouver la capacité d’observer par soi-même et d’en tirer des leçons simples. L’agriculture industrielle est un pur produit des « progrès » de la science cartésienne et du taylorisme alors que les agriculteurs biologiques ont obligé la science systémique à se pencher sur les phénomènes qu’empiriquement ils révélaient (l’histoire des carottes et des poireaux qui aiment se côtoyer était juste amusante… jusqu’à ce qu’on découvre que c’était scientifiquement explicable !). Les vidéos que je voyais ou les visites chez un Alex Poulingue étaient sensationnelles.

OUI MAIS ! Faire des buttes de permaculture nécessite de l’espace, de l’espace pour les réaliser, de l’espace où l’on va pouvoir trouver toutes les matières pour les alimenter. Or, cet espace, je ne l’avais pas. J’avais beau tondre les bouts de pelouse qui restaient, broyer quelques branches des haies qui subsistaient, ramasser toutes les feuilles mortes en automne, composter tout ce que je trouvais, impossible, de réaliser des buttes avec des couches suffisamment épaisses. Impossible aussi de faire rentrer le moindre véhicule chargé de fumier ou de paille dans un jardin enclavé, avec un environnement constitué uniquement de vignes…

La permaculture, c’est d’abord le constat de processus naturels, puis de s’en servir pour constituer artificiellement un milieu où ils vont se réaliser rapidement. On peut faire une butte sur du ciment, ce que je ne pouvais pas faire sur ma terre à poterie.

Il fallait donc que je m’inspire des principes de la permaculture pour accélérer la transformation de la seule terre inerte que je pouvais mettre à disposition de mes légumes puisque je ne pouvais leur installer une vraie butte. Je savais que cette terre argileuse possédait aussi bien que les autres tous les éléments minéraux nécessaires à des plantes. La preuve : le cerisier, les pêchers, la haie que j’y avais plantés, après avoir peiné pour reprendre s’étaient développés d’une façon impressionnante. Les renoncules, les liserons ou les chardons l’avaient immédiatement colonisée. Mais les arbres et les plantes adventives étaient plus costauds que mes légumes civilisés.

Et le tâtonnement expérimental a continué !!! « je ne travaille plus du tout la terre où je sème » proclament certains preuves à l’appui dans des vidéos. Vous pensez si ça intéressait le paresseux que je suis et si ça intéressait mon dos ! Je l’ai fait… et mes malheureuses graines ne sont pas allées bien loin dans un sol quasi impossible à percer ! Et il a fallu revenir au moins provisoirement au grattage classique de la terre, trouver le moment où il est possible de le faire, voir ce qui se passe… « Sème de l’engrais vert avant l’hiver » recommandent d’autres. Oui, mais faut-il encore que tes graines puissent lever dans la terre crevassée ou collante dans laquelle tu les jettes. Etc. etc. J’étais et suis toujours bien loin des belles vidéos, pleines de conseils, où l’on peut penser « qu’il n’y a qu’à ! »

Je vous fais grâce de tous les essais réalisés et toujours en cours, toutes les nouvelles observations qui sont faites. L’histoire des tâtonnements expérimentaux ne s’arrête jamais. Est-ce que je fais de la permaculture montrable dans une vidéo ? Certes non ! Surtout pas en cette période de sècheresse. Mais lorsque mon jardin aura poursuivi sa transformation à laquelle j’essaie de l’aider et dont je vois les premiers stades, alors on pourra s’extasier. Comment as-tu fait ? Quelle méthode as-tu employée ? me demandera-t-on  Je serai alors bien incapable de l’expliquer sauf que tout ce qui a été mis au jour par les agriculteurs bio, les permaculteurs de toute sorte, les abeilles,… et surtout les plantes elles-mêmes m’y auront bien aidé. Dans mon jardin je n’aurai alors plus grand-chose à y faire, sauf à y être et à le regarder.

Passons à l’école et à l’éduculture biologique.

Je ne m’étendrai pas trop longuement sur le cheminement parallèle et très similaire au parcours du jardinier dans mon parcours d’instituteur. Qu’il soit similaire n’est pas surprenant puisque c’est le même bonhomme qui les a faits. Vous pourriez d’ailleurs remplacer « plantes » par « enfants » dans toute la première partie de mon exposé. 

- Une première année traditionnelle. C’était du hors-sol industriel dans la chaîne d’une école urbaine, mais bof, c’était le salaire pour subsister et les vacances pour en profiter. Et puis il suffisait de faire comme tout le monde et d’avoir fait parcourir un truc qui s’appelle programme pour satisfaire la demande de ceux qui allaient récupérer ensuite mes élèves… c'est-à-dire mes produits : je produisais des CE2 devant devenir ensuite des CM1.

- Seconde année, je me retrouve en situation difficile face au multi-âge d’enfants de 7 à 14 ans. Quand tu fais face à une situation d’impasse, tu cherches une solution ailleurs. Dans une des sources historiques de la permaculture et de son développement, il y a eu cette situation : comment une population urbaine pourrait autoproduire de quoi se nourrir dans des espaces bétonnés ?

La pédagogie Freinet que je prenais pour la méthode Freinet vint à mon secours. J’aurais pu tomber sur Montessori, Steiner ou autres. Montessori c’est un peu comme était Lemaire-Boucher autrefois : on achète les outils et leur mode d’emploi, comme en agriculture chez Lemaire-Boucher on achetait les produits aux algues et leur mode d’emploi. Steiner c’était un peu trop ésotérique pour moi. Dans le cas du multi-âge, considéré alors comme la situation la plus inconfortable et la moins compatible avec la chaîne industrielle tayloriste scolaire identique à la monoculture tout aussi industrielle, c’est ce que je prenais pour la « méthode Freinet » qui m’avait paru le plus pratique.

Comme en agriculture bio, quand tu te lances  dans d’autres pratiques, non seulement tu lis beaucoup mais tu rencontres et tu vas voir d’autres collègues qui eux aussi franchissent un cap et tu n’arrêtes pas d’échanger. Je découvrais ainsi que j’avais affaire à des enfants et pas des élèves, que comme les plantes ils ne poussaient pas sur commande et selon une programmation, qu’il fallait que je me débarrasse de la quasi totalité de mes croyances ou plutôt de ce que l’Education nationale me demandait de faire.

Et je me lançais dans la « méthode naturelle » comme disent les Freineitistes ou les agriculteurs bio. Oui mais ! Le vivant sur lequel on veut agir ne se plie pas forcément à une méthode que nécessairement tu dois lui imposer, puisque c’est une méthode. Il peut même résister. Il faut faire avec le terrain dans lequel tu opères, ses spécificités et ses contraintes, avec toutes les particularités de ceux que tu veux y faire pousser c’est à dire vivre. La méthode Freinet, je me suis vite aperçu qu’elle n’existait pas, qu’il n’y avait rien de reproductible, l’essentiel était ce qui était sans arrêt répété dans le mouvement Freinet et que j’ai répété à mon tour : « Tu peux peut-être, peut-être, essayer ceci, essayer cela ».

Et puis comme pour les premiers agriculteurs bios, il fallait convaincre ceux qui étaient en quelque sorte mes clients, les parents. Et puis il fallait me plier  aux contraintes que mon patron l’État m’imposait qui n’ont rien de naturelles mais dont tout le monde pense qu’elles sont utiles : évaluer, faire réussir au certif, etc.

« Vas-y mollo » me disait mes copains plus expérimentés que moi. Je n’y suis pas allé trop mollo, mais comme pour le jardin, au fur et à mesure que tu vois que ça marche, tu vas plus loin.

Je n’insiste pas plus sur ces 15 années d’apprentissages personnels et de découvertes continues. Mais pendant ces 15 années je m’étais politisé ! C'est-à-dire que j’avais peu à peu compris que les apprentissages des enfants n’étaient pas le problème mais qu’on demandait à l’école d’être en adéquation avec la société à laquelle on devait préparer et formater non pas des enfants mais des élèves. On veut bien des pommes bio dans les grandes surfaces, mais bien calibrées comme les autres. Aujourd’hui on veut mettre un peu de bienveillance dans l’école, mais pour qu’elle ne change pas. L’école n’est pas hors du champ sociétal et politique et celui-ci ne favorise pas la transformation de son école qui ne serait alors plus conforme à lui-même, pas plus que l’agriculture biologique est hors du champ de l’économie de marché et n’est tolérée par celle-ci que lorsqu’elle ne la trouble pas trop et se plie en partie à ses exigences. Il est aussi difficile de « faire de la pédagogie Freinet » sans manuels scolaires et sans sanctions dans l’école publique de l’État que de faire une agriculture sans engrais chimiques et sans pesticides dans une économie dirigée par les Monsanto avec leurs complices.

Les enfants, ce qu’eux pouvaient faire et comment ils étaient capables de se comporter m’ont ouvert les yeux sur cette société qui fonctionne en contradiction absolue avec toutes les lois naturelles qui régissent toutes les espèces vivantes, plantes ou animaux. J’étais devenu militant !

- Les vingt années suivantes, c’est donc consciemment et résolument que je me suis engagé dans ce que j’ai appelé ensuite l’éduculture biologique.

Comme un agriculteur qui veut se lancer dans le bio, j’ai choisi un terrain quelque peu isolé des structures industrielles scolaires, où je n’allais pas trop perturber des collègues traditionnels,  en amont du système éducatif qui pouvait quelque peu m’ignorer : une classe unique. Une petite structure où il y avait le multi-âge comme sur une butte de permaculture où se côtoient et poussent ensemble des plantes différentes et variées en profitant les unes aux autres. Ce n’est qu’assez récemment qu’on découvre que tous les êtres vivants communiquent en continu avec leur environnement et avec les autres de cet environnement pour évoluer, s’y adapter et/ou le modifier. La parole n’est qu’une toute petite partie de la communication. J’ai largement abordé dans mes ouvrages la communication qui est la caractéristique qui distingue tout ce qui est vivant des formes minérales.

Et puis dans cette classe unique nous disposions d’espace. Exactement comme en permaculture le principal moyen dont a besoin la vie ou dont on a besoin pour aider la vie à s’instaurer et à s’alimenter, c’est l’espace, qu’on lui laisse son espace. Mais pas d’un espace où l’on entasse et aligne des plantes ou des enfants, toutes et tous semblables, pas d’un espace aseptisé, vide de tout ce qui n’est pas cultivé pour les premières ou de tout ce qui n’est pas scolaire pour les seconds. Ce sont les plantes ou les enfants qui y vivent qui façonnent leur espace… si elles ou ils en disposent.

J’ignorais quels possibles étaient possibles. Cela a d’ailleurs été ma chance. C’est toujours quand on ne sait pas jusqu’où il faut aller qu’on va toujours plus loin, que le champ des possibles s’élargit au fur et à mesure que l’on avance. Comme en agriculture bio, je savais qu’il allait falloir transformer le terrain pollué par des années d’enseignement traditionnel. Ce terrain n’était pas que l’espace réduit de l’école et de ses enfants, mais tout l’environnement social de sa proximité emprisonné dans les croyances… inculquées par l’école. Cela je l’avais appris, parfois à mes dépends, dans les 15 années précédentes.

Il ne suffit pas de connaître les lois naturelles qui régissent tous les systèmes vivants pour les mettre en œuvre d’emblée. C’est la transition que doivent opérer les agriculteurs bio et c’est à cette transition que je me suis attelé consciemment dès le premier jour de mon arrivée dans la classe unique.

Pour que les pantes poussent naturellement, la permaculture crée artificiellement un terrain, les fameuses couches en lasagne par exemple, où une infinité de processus, eux naturels, vont pouvoir se développer. C’est ce que j’ai fait dans ma classe unique bien que je ne connaissais pas encore la permaculture.

Mettre en place une réunion quotidienne, des ateliers permanents dont on sait qu’ils orienteront vers l’utilisation et la construction de différents langages, mettre en place des outils de régulation de l’activité (les freineitistes appelaient cela plans de travail), inclure des moments de liberté dans le temps organisé par le « maître », mettre à disposition un réseau d’autres personnes et d’autres écoles, suggérer la parution d’un journal, etc. c’était tout à fait artificiel. Il a fallu même quelque peu forcer ou tout au moins instiguer fortement les enfants à rentrer dans le dispositif de départ.

Mais, comme pour les couches en lasagnes des buttes de permaculture qui disparaissent rapidement, des processus s’enclenchent, le dispositif de départ cesse d’être visible et s’auto-structure suivant la vie qu’on a permis de s’y instaurer. Le terrain dans lequel les enfants vivent cesse d’être artificiel. Comme les plantes, ils contribuent à sa transformation, y poussent en même temps qu’ils l’enrichissent.

Et nous sommes arrivés à une école sans horaires, sans emploi du temps, sans programme, sans leçons, et même sans règles, avec un tas de choses qu’on ne met habituellement pas dans une école, avec la présence d’autres personnes… et, ce qu’on appelait autrefois un « maître » qui n’a plus grand-chose à faire… si ce n’est qu’à être là et à observer, comme en permaculture ! À  Moussac cela n’a demandé que quelques mois. En un an ou deux tout y était devenu naturel, même pour les parents ou les habitants du village qui finirent par y participer et aussi à en profiter. La puissance de la vie est étonnante. Ce que l’on continuait d’appeler école n’était plus qu’un espace faisant partie et en interaction avec un écosystème social devenant lui aussi vivant.

Comme pour les premiers agriculteurs bios, nous échangions nos tâtonnements d’éduculteurs avec d’autres collègues de classes uniques et c’est la convergence de nos constats et de nos avancées qui nous a permis ensuite d’affirmer quelles sont les conditions qu’il faut donner aux enfants pour qu’ils poussent et s’épanouissent comme des humains, la première étant la liberté parmi les autres. Celle-ci est aussi difficile à accepter qu’accepter que les plantes n’ont absolument pas besoin de pesticides ou d’engrais chimiques ! Celles et ceux qui ne disposaient pas de toutes les conditions que nous les classes uniques avions corroboraient a contrario leur nécessité.

Je fais une petite différence entre la permaculture et mon éduculture. En permaculture il faut généralement reconstituer les buttes tous les trois ou quatre ans. Dans mon éduculture c’est le terrain de base avec son environnement qu’il faut aider à redevenir vivant, cela demande un peu plus de temps et de patience… comme pour mon jardin actuellement ! Parfois il faut revenir provisoirement en arrière en recommençant à gratter la terre pour le jardin ou en remettant tout aussi provisoirement en route un dispositif ou une règle dans l'école. Mais il n’y a ensuite plus à recommencer, il n’y a plus qu’à entretenir et protéger la vie. La classe unique de Moussac a perduré ainsi pendant 35 ans, contre vents et marées étatiques !

Les historiques des processus qui ont conduit mes ami-e-s des classes uniques, dont beaucoup sont aussi jardiniers, à cet autre paradigme des écoles du 3ème type ne sont évidemment pas identiques ; mais toutes et tous, a posteriori, avons-nous pu dire que nous avions vécu sans le savoir une maturation qui nous a d’abord transformés en même temps qu’elle transformait ce qui était permis aux enfants de vivre et de grandir (pousser!). 

Dans une société sans école, je pense qu’il y aura quand même des espaces d’aventures et de vie à disposition des seuls enfants comme dans une maison chacun a sa chambre, comme dans une forêt on fait des clairières où peuvent se développer d’autres plantes qui profitent de ce que la forêt y a accumulé. Tout ce qu’on peut faire, tout ce que vous faites, procède pour moi de la transition devenue urgente à opérer, pour la survie du monde végétal et animal, mais surtout pour la nôtre.