Pourgues2

Je continue sur les apports de la rencontre de Pourgues (la permaculture éducative)

Dans ce que chacun a pu en retirer, pour ma part j’ai retenu entre autre le problème de  l’insécurité.

C’est volontairement mais sans l’annoncer à l’avance (j’avoue que ce n’était pas très honnête !), que pour la journée où j’étais sensé organiser et animer des ateliers j’ai dit le matin grosso-modo ceci aux participants : « Je vous propose cela (ce qui était marqué sur la feuille !) mais ça ne vous est pas forcément utile, vous avez probablement d’autres besoins, à vous de voir ce que vous voulez faire… et maintenant, discutez et débrouillez-vous ! ». Je ne suis plus intervenu.

 Je ne savais pas ce qui allait se passer dans un groupe déstabilisé dans ses attentes, en sachant que chacun dans ce groupe avait un vécu, une pratique solide de la vie en communauté à la fois personnelle en même temps que pour aider des enfants, voire d’autres adultes à vivre en communauté, en  autonomie. Je ne savais pas ce qui allait se passer tout en étant certain qu’il allait se passer beaucoup de choses.

La veille Thierry Pardo avait magistralement menée sa journée d’ateliers et cela avait été passionnant. Mais le vieil observateur que j’étais, plus trop impliqué dans sa vie courante dans des collectifs, n’avait pu s’empêcher de se demander : « Si Thierry n’était pas le recours permanent dans les interrelations comme dans l’organisation, est-ce que cela aurait été aussi riche ? » Après tout n’est-ce pas ce que nous prônons plus ou moins en ce qui concerne les enfants : l’autonomie ? Sans berger ?  D’où, le vendredi matin, cette idée de créer une situation inattendue, du coup pouvant être déstabilisante. Au dire de tous elle l’a été !

Le premier point, c’est que l’auto-organisation, quand elle est brutale et non préparée, n’est pas évidente même pour celles et ceux qui par ailleurs vivent dans des dispositifs vraiment démocratiques, sont bienveillants et à l’écoute des autres. Le choix de ce qui va être abordé, le choix de l’organisation du groupe et de l’espace où cela va être fait… L’ajustement des uns aux autres pour arriver à faire des choix consensuels satisfaisants pour tous devient instable quand une grille ne prévoit pas comment cela va être fait ou qu’une personne recours dument reconnue ne tranche pas pour tous tout en disant « est-ce que cela vous convient ? » 

La journée a donc commencé d’une façon quelque peu brouillonne et incertaine, mais l’animateur qui n’était plus animateur (cependant quelque peu responsable !) imperturbablement assumait ! L’absence de direction dans laquelle un groupe doit s’engager crée bien un premier malaise quand il attendait qu’on lui en donne une. Mais, comme ces personnes n’étaient pas n’importe qui, tant bien que mal et même perplexes elles ont joué le jeu dont elles n’avaient pas été informées et se sont mises en route, sans trop savoir elles non plus ce qui allait se passer, comment cela allait se dérouler. Elles ont accepté… l’insécurité.

Le groupe s’est un peu auto-structuré au fur et à mesure et retrouvé un début de tranquillité. Ce qui m’avait frappé dans ce début de matinée c’est la grande différence perceptible dans les visages et attitudes  avec ce qu’ils étaient la veille avec Thierry. Ce n’était pas de l’inquiétude mais quand même une certaine perplexité. La sécurité qui se traduit par la tranquillité se retrouve lorsqu’un ensemble de personnes commence à constituer une entité et une entité a besoin de se donner au moins un semblant de structure avec des repères pour ne pas être figée. Il faut qu’il arrive à s’autoréguler à autoréguler l’interrelation. Dans la situation classique de l’animation, c’est l’animateur qui régule l’interrelation, sent qu’il faut interrompre gentiment l’épanchement des uns, solliciter la parole d’autres… il est un élément important de la structure. C’est très visible si l’on fait un schéma de la direction des regards dans les interrelations (c’est une de mes marottes !) : la veille le schéma aurait montré  dans la complexité du croisement des flèches la prépondérance et leur structuration par rapport à la position de Thierry, même s’il ne disait rien. Ce matin il aurait bien été difficile de discerner une structuration, sauf par moments quand l’un des membres prenait une position provisoire de leader pour dénouer une impasse collective. Les physiciens expliquent que les molécules d’air s’agitent en réalité dans tous les sens sur place quand on les croit immobiles pour, à un moment, s’orienter dans le même sens pour produire le vent.  

Si j’avais osé faire ceci avec des personnes lambda, il n’y a aucun doute, tout le monde serait parti et je me serais fait remonter les bretelles par l’organisateur ! Mais ce n’étaient pas des personnes lambdas, et elles se sont lancées… dans un vide à combler.

En passant ma journée à observer et à écouter les groupes qui s’étaient finalement constitués et qui fluctuaient, j’ai été étonné par la variété et l’intensité des sujets qui y étaient soulevés. Si j’avais pu être simultanément partout et suivre complètement tout ce qui était abordé, il m’aurait fallu des pages et des pages pour en rendre compte. Même si j’avais été un super-animateur génial, jamais je n’aurais pu savoir ce qui était vraiment important à mettre sur les tables communes. Tiens ! Tiens ! Mais ne dit-on pas qu’il faut faire confiance ?!?! La liberté anarchique est bien féconde quand celles et ceux qui y sont placés s’en emparent, sont riches de ce qu’ils ont à dire, avides de ce qu’ils ont à chercher des autres. Peut-être suffit-il de se libérer des attentes.    

Il n’empêche que l’insécurité dans laquelle j’avais mis le groupe en y abandonnant mon rôle attendu d’être au moins le régulateur des interrelations a provoqué des malaises, voire des souffrances. L’observateur extérieur qui ne s’implique pas perçoit des détails  dans la vie du groupe que ne peuvent percevoir ceux qui vivent le groupe, ou tout au moins en saisir l’importance,. Vous connaissez ma marotte des détails ! Un détail a toujours un signifiant que l’on ignore, surtout quand il paraît anodin. Il y en a eu un en particulier qui m’avait fait dresser l’oreille le matin à propos de l’espace où une personne voulait rester. J’avais eu envie d’intervenir parce que le rôle de l’espace est une autre de mes marottes, mais il fallait que je me conforme à mon retrait que j’avais imposé aux autres. L’après-midi le même « détail » a été exprimé par cette même personne, mais, bien qu’écouté gentiment, le groupe est passé outre et tout le monde est allé dehors où il faisait un beau soleil. Cette fois, l’observateur extérieur voyait bien qu’un des membres du groupe était très fortement perturbé, que le « détail » et ce qu’il recouvrait n’avait rien d’anodin.

En fin d’après-midi, je reprenais en quelque sorte la main et demandais à chacun ce qu’il tirait comme enseignements de cette journée. J’avais bien précisé que les meilleurs enseignements sont ceux que l’ont peut trouver dans ce qui a mis mal à l’aise, a perturbé voire fait souffrir. Mais le vieux singe que je suis pourtant n’a pas été malin parce qu’il a laissé d’abord s’exprimer ceux qui avaient trouvé du positif, au demeurant fort intéressant. Après le positif, c’est toujours plus difficile de se laisser aller à démolir quelque peu le positif, ce d’autant que c’est alors l’affect qui est en jeu. Et puis le temps qui manque. Bref, je pressentais que l’essentiel n’avait probablement pas émergé, mais peut-être m’étais-je trompé sur ce que j’avais cru percevoir.

Il ne pouvait y avoir meilleures personnes et meilleur lieu pour vivre cette expérience : le lendemain matin, avant le démarrage de la journée de Ramin, c’est celle même qui avait très troublée la veille qui a demandé à ce qu’on revienne sur ce qui s’était passé. Et cela a été très fort. Le détail n’était pas un détail puisqu’il concernait la sécurité (ou le refuge) que peut apporter l’espace. Mais surtout, surtout c’était la non-reconnaissance ou l’impression de non-reconnaissance qui avait occasionné une véritable souffrance. Lorsque qu’une personne exprime une souffrance qui a été très forte bien qu’ayant été invisible ou dissimulée, elle fait ressurgir et exprimer par d’autres des états qui avaient été semblables mais qui n’avaient pas osé être dits, elle fait rentrer tout le monde dans l’essentiel qui ne se résout pas seulement par le meilleur dispositif organisationnel qui soit. C’est ce qui s’est passé et cela a été un moment intense, le moment le plus important dans le déroulement imprévu de l’atelier. Le moment qui in fine provoque l’apaisement. Instinctivement et de lui-même un rassemblement de personnes était devenu un groupe.

L’essentiel c’est l’affect. Pour qu’un groupe existe il faut que chacun se sente exister dans le groupe, que le groupe tienne compte de ce que chacun est. Nous touchions ce que peut être la violence involontaire et peu perceptible d’un groupe.  Nous le savions tous, mais entre le savoir et le vivre il y a un monde. Après, les regards deviennent plus affutés, l’attention aux autres plus pertinente en particulier quand ces autres sont des enfants, enfants qui étaient quand même et au moins en arrière plan les sujets de nos réflexions (formation à la permaculture éducative !).

En somme la pire insécurité dans laquelle j’avais mis quelques-un-e-s en n’assurant pas le rôle attendu, ce n’était pas l’insécurité organisationnelle, l’insécurité de l’absence de demandes, de l’absence d’attentes,  c’était l’insécurité affective.

On peut mettre ces réflexions en liaison avec le récit de la réunion du lundi des villageois de Pourgues dans "Pourgues oasis de la liberté"

Je ne peux m’empêcher d’extrapoler. Comment est assuré le besoin naturel et légitime de sécurité qu’on recherche dans une société ? C’est souvent une personne : on élit un président ! Je m’étonnais lors d’un stage organisé par le mouvement Freinet à Moscou que le peuple russe s’était toujours soumis à un Tsar, à un dictateur. L’attaché culturel de l’ambassade nous expliquait ceci : dans les immenses plaines russes il n’y avait pas d’endroits où les hommes pouvaient se réfugier, se protéger. Leur solution était donc de s’agglutiner autour du plus fort, leur masse compacte était leur protection.

On attend cette sécurité des institutions déjà installées… par d’autres, d’où la difficulté de les remettre en cause. On l’attend de l’acceptation universelle d’une morale qui régit ce que chacun doit être et ne pas être. On l’attend de l’intouchabilité à la propriété sensée nous protéger de l’intrusion des autres. On l’attend des réserves qu’on peut accumuler (comptes en banque) sensées nous mettre à l’abri (de quoi ?). On se donne même des gardiens de la sécurité (justice, police, armée). Plus on pense avoir de pouvoir sur les autres plus on pense se protéger des autres (et non pas protéger les autres) et c’est exponentiel.

Paradoxalement cette recherche naturelle et instinctive de la sécurité dans des intermédiaires (personnes, dispositifs, principes) n’a fait au cours de l’histoire qu’accentuer l’insécurité générale d’une société et de chacun dans cette société. Plus on a voulu se protéger, et plus on a été fragile et soumis à ce qu’on avait mis en place ou plutôt ce que d’autres     avaient mis en place… pour notre bien sécuritaire (la sécurité est actuellement le terme qui a le plus d’occurrence dans tout ce qui est proféré).

Alors, ne faudrait-il pas admettre que c’est l’insécurité qu’il faut accepter comme normale et productrice des interrelations et liens sociaux qui seuls permettent de la vivre… en sécurité ? Pour changer notre société ne faut-il pas d’abord casser ce qui est sensé la protéger ?