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Et oui, je sais parler avec les poulets, ceux des prés des fermes, pas ceux des commissariats ! Il n’y a rien d’étonnant : enfant je faisais ça avec les poulets de ma grand-mère, il est vrai que je les connaissais depuis qu’ils étaient poussins.

Un ami avait un élevage de poulets. Il avait fait ça bien. Ultramoderne, aucun laisser-aller sur l’hygiène, la désinfection, il ne leur donnait à manger que les granulés confectionnés par les professionnels et garantis ayant tout ce dont un poulet a besoin pour grossir vite. Il avait le stock de produits phytosanitaires préconisés par les scientifique de Bayer avec leur mode d’emploi. Il avait suivi tous les conseils des services vétérinaires, de l’INRA, de la FNSEA,… et même du Crédit agricole auprès duquel il était endetté !

Malgré tout ça, son cheptel subissait régulièrement des épidémies. Il avait lu les bouquins de management moderne qui expliquaient qu’en cas de crise, il était bon que les entrepreneurs fassent participer tous ceux qui sont sur le terrain à la recherche d’une solution. La cogestion ! Comme il connaissait ma faculté de parler aux poulets, il me demanda :

- Toi qui sais parler aux poulets, tu pourrais pas discuter avec eux de la situation ?

Il y avait longtemps que je n’en rencontrais plus dans les champs, ça m’intéressait de renouer avec des poulets… modernes.

Comme ce n’est pas facile de discuter avec 2 453 poulets (un ordinateur affichait régulièrement le nombre de volatiles encore en vie), j’en repérais un avec un début de crête un peu plus vif. Les poulets ne supportant pas le casque d’enregistrement, je transcris la conversation.  Je lui expliquais la demande de mon ami et lui proposais :

- Toi qui es sur le terrain, pourrais-tu parler au nom de tous tes copains ?

- Le terrain ?  C’est quoi un terrain ? Nous, nous sommes sur du béton.

- Normalement c’est de la terre. Mais la terre ça salit les pattes et ce serait anti-hygiénique, tu y mangerais n’importe quoi. Nous on a compris ça depuis longtemps, il n’y a plus personne qui vit sur de la terre.

- Et vous bouffez aussi des granulés ?

- Ben oui ! On les appelle crunch ! On préfère leur donner un nom qui fasse bizarre pour faire voir qu’on n’est pas pareil que vous, pour les chats on les appelle croquettes. Mais on a tout ça en présentations plus variées que les vôtres, normal on est quand même au-dessus de vous.  Il y a de la nourriture sous forme de barres, de pannés, dans des bocaux, des sachets congelés, en poudre,  etc.

- Et c’est fabriqué où ?

- Dans des fabriques identiques à celles qui font vos granulés, mais on change leur nom. Pour vous c’est l’industrie de l’alimentation animale, pour nous c’est l’industrie agroalimentaire.

- Et c’est fait avec quoi ?

- C’est scientifique ! Il faut avoir fait de longues études pour deviner. On fait confiance, d’ailleurs chez nous la confiance est obligatoire.

- Ce ne doit quand même pas être les mêmes ingrédients que pour les volailles que nous sommes.

- Grosso-modo  ce sont  les mêmes, sauf que dans les produits on garde le meilleur pour nous. Par exemple si c’est fabriqué avec du poisson, pour nous on met la chair, pour vous on met tout le reste. Encore qu’on n’est pas sûrs que ce ne soit pas pareil pour nous. Rigole pas, tu vas te retrouver toi aussi dans nos sachets, peut-être même qu’il y a de tes copains dans les granulés qu’on te sert. Mais bon, c’est quand même moderne, nous n’avons plus  à nous prendre la tête pour nous nourrir, toi non plus,  j’espère que tu apprécies.

- Bof ! De toute façon nous n’avons rien d’autre à faire qu’à bouffer ce qu’on nous donne. Je me demande comment les poulets faisaient pour se nourrir d’avant le monde moderne. Mais on ne nous demande pas notre avis. Et à vous ?

- Tu déconnes ! On est comme toi, on bouffe quand c’est l’heure de bouffer et on serait aussi emmerdé que toi s’il fallait qu’on se débrouille ! D’ailleurs te rends-tu compte comme c’est technique et scientifique de mettre tout ce qu’il faut dans la nourriture dont on a besoin ? On n’est pas compétents pour donner des avis.

- C’est qui les compétents ?

- On les appelle des chercheurs. Ils sont nourris par les fabricants pour n’avoir rien d’autre à faire que chercher tout ce qu’ils peuvent mettre dans notre nourriture. C’est très très compliqué. Il faut que ça se conserve, il faut que ce ne soit pas cher à fabriquer, il ne faut pas qu’il y ait de microbes, il faut faire ça en grosses quantités, etc.

- Est-ce que c’est distribué automatiquement ou déversé par quelqu’un comme dans notre batterie ?

- À peu près. Par exemple dans les batteries de vieux ou les batteries d’enfants (on les appelle EHPAD ou cantines) c’est distribué pareil. On s’assoit et on t’apporte ce que tu dois manger. Autrement ça nous demande un peu plus d’efforts parce qu’il faut qu’on aille dans les endroits de grande distribution qu’on appelle grandes surfaces. Cela a un avantage : toi tu ne peux pas choisir entre les granulés de Sanders ou ceux de Skiod, nous on peut choisir par exemple entre ce qui est fabriqué par Nestlé ou Danone, mais faut être fortiche pour voir la différence.

- Mais ça se trouve où ces fabriques ? Et qui les commande ?

- Ça, on ne sait pas. Des fois quand une usine brûle où qu’elle a empoisonné tout le monde on découvre où elle était et ce qu’elle faisait. On appelle ça des multinationales, c’est partout et nulle part. Même que des fois on croit qu’il y en a plusieurs et c’est la même. Il y a bien des PDG qui président et dirigent, mais ils ne sont jamais dans les usines, d’ailleurs on ne sait pas où ils se trouvent. Il y en a qui disent qu’ils sont entre eux, dans des îles qu'on appelle des paradis.

- En somme ce sont des dieux ?

- C’est un peu ça, mais pas question de leur adresser des prières pour faire la pluie et le beau temps. Dans cette religion, les dieux aiment encore moins les prières que les autres (les prières, on les appelle revendications).

- Bon si on revenait à ta demande. Tu m’as demandé de discuter avec mes copains pour être leur porte-parole. Mais comment veux-tu que je fasse : en tournant un peu la tête je peux à peine parler à mon voisin de gauche ou de droite ! Je ne peux même pas voir celui qui est à un mètre. Vous faites comment pour discuter ?

- Chez nous le truc c’est un smartphone que nous distribue une multinationale dont je t’ai parlé. Nous avons tous le nez dessus. On discute pas, on clique. Tu ne sais pas forcément avec qui tu cliques, des fois ça peut être avec ton voisin que tu n’as jamais vu et tu n’as même plus besoin de bouger pour aller le voir. On s’en fout, pourvu qu’on clique beaucoup.

- Faudrait que ton ami nous en mette un devant chacun d’entre nous,  on saurait quoi faire de nos becs. On pourrait becqueter toute la journée sur un clavier ! Ça nous occuperait parce qu’on s’emmerde beaucoup.   

- Bon, je vais quand même te demander ce que tu penses des propositions de mon ami pour limiter l’épidémie qui vous décime. Il pensait d’abord vous confiner un à un. Chez nous c’est ce qu’on fait : nous ne bougeons plus, comme vous, mais on ne doit pas être à moins d’un mètre les uns des autres. Parait que ça marche, c’est du moins ce que les scientifiques nous disent. Mais même si c’est à moins d’un mètre puisque vous êtes quand même plus petits que nous, il n’y a pas la place et au lieu que vous soyez tous dans la même grande cage il en faudrait 2 453 ! Ce ne serait pas rentable ! Alors il a pensé aux masques, comme chez nous. Tu ne verrais pas ça, comme une sorte de cagoule parce que finalement vous n’avez pas grand-chose à voir en dehors des granulés ?

  Pas question, on refusera tous : un jour un vieux coq curieux qui passait vers notre batterie nous a raconté que lorsque la fermière attrapait un poulet dans la basse-cour pour le passer à la casserole,  pour qu’il cesse de se débattre elle lui mettait son foulard sur la tête. Nous les volailles, dès qu’on n’y voit plus rien on bouge plus et elle pouvait l’égorger tranquillement. Maintenant qu’on le sait, si tu nous mets une cagoule sur la tête on meurt à coup sûr plus du stress que d’un virus !

- Dommage que vous ayez été informés, cela aurait peut-être marché. Chez nous l’information est contrôlée, sinon il n’y aurait plus moyen de faire faire quoi que ce soit à tout le monde. Il y a bien de temps en temps un vieux barbu, sorti on ne sait d’où comme ton vieux coq, qui explique des choses qu’on ne sait pas. Mais personne ne l’écoute. On nous a appris à l’école qu’il ne fallait écouter que le maître. Mon ami aurait dû faire une école de poulets, vous n’auriez écouté que lui et il aurait pu vous mettre des cagoules.

Bon, tu ne vois donc aucune solution ?

- Si, il y en a bien une : tu dis à ton ami d’ouvrir les portes de la batterie et de nous laisser nous disperser dans les prés et les bois tout autour. D’après tes scientifiques c’est dans cette configuration que les épidémies se propagent le moins.

- Tu déconnes ! Qu’est-ce que vous feriez bien de cette liberté ? Tu ne sais même pas ce que c’est. Tu serais perdu, tu ne saurais même pas quoi en faire, il n’y aurait personne pour te protéger, te nourrir, tu mangerais n’importe quoi. Et puis imagine le fourbi pour t’attraper et te faire rentrer ensuite dans la phase finale.

- C’est quoi la phase finale ?

- Pour qu’elle soit opératoire, il faut que personne ne la connaisse. Chez nous, il y en a qui ont expérimenté ça à fond pour que la phase finale soit dans un four. Mais réfléchis un peu : quel est le but qui t’est assigné ? Grossir le plus vite possible. Nous c’est pareil sauf que ce n’est pas nous qui devons grossir : nous devons faire grossir les dieux que tu évoquais. Ça doit être efficace et rentable. Nous sommes tous programmés pour ça.

- Comment ça se fait cette programmation ?

- Toi c’est à peine sorti de l’œuf et même déjà dans les œufs dont tu ne sais même pas qu’ils viennent d’une poule qui a dû être ta mère. Pour nous la programmation se fait dès qu’on nous met dans les batteries écoles. Toute notre vie est programmée comme dans ta batterie, il n'y a qu'à suivre le programme. Nous finirons tous dans la même casserole, toi tu y arriveras bien dodu, nous c’est plutôt quand il n’y aura plus rien à tirer de nous.

- Bon alors qu’est-ce que tu viens m’emmerder avec un virus pour sauver la casserole de ton ami ! Ça ne nous concerne pas, nous les poulets, ça concerne les casseroles qui risquent d’être moins remplies. Ce ne serait pas un peu pareil pour vous ? Ceux qui se prennent la tête et vous prennent la tête avec un virus, ne serait-ce pas parce que leur grande casserole va se vider de ce que vous ne pourrez plus y mettre ?

- D’accord, c’était idiot de te demander de contribuer à la solution. Mais ta solution c’est une idée de poulet. C’est nous qui avons inventé toutes les batteries, de poulets, d’enfants, d’ouvriers, de citadins, etc. Si on les ouvre qu’est-ce qu’on deviendra ? 

- Ben vous n’aurez déjà plus à remplir des casseroles qui ne sont pas les vôtres ! Dommage que ton ami ne veuille pas nous libérer : même si ensuite il ne peut plus tous nous attraper, il n’aura rien perdu puisque s’il nous garde ainsi ce sera le virus qui de toute façon nous attrapera. Essaie de le lui dire.

- Admettons. Mais il fera comment après pour acheter ses granulés pour bouffer ? Zut ! Tu me chamboules avec tes idées de poulet, je voulais dire ses sachets de bouffe à Carrefour.

- T’avais jamais vu que parmi nous il y a des poulettes ? Il y aura donc des poussins, plein d’œufs qu’il pourra ramasser sans faire de tort à personne et sans qu’il ait besoin d’acheter des granulés à vos multinationales. Nous lui en mettrons quelques-uns de côté où il pourra les trouver.  Ses amis et toi pourront en profiter aussi. Je l’ai entendu parler un jour avec un vieux barbu de développement durable et de partage équitable. C’est pas compliqué.

- C’est pas compliqué ! C’est pas compliqué ! Tu crois ça ! Mais nous mon gars on réfléchit, on n’est pas des poulets même s’il y en a qui disent qu’on est des moutons. Bon d’accord c’est plutôt d’autres qui réfléchissent pour nous et ça leur prend du temps de réfléchir.  

- Vous êtes vraiment indécrottables même si vous avez peur des moindres crottes. Continuez de réflechir et repasse me voir si un virus ne nous a pas emporté toi et moi ou si la programmation ne nous a pas déjà mis chacun dans des casseroles !


Je l’ai quitté très perplexe. On a passé la soirée avec mon ami devant une ou deux bouteilles de rouge, sa femme n’a pas osé nous faire cuire un poulet et on s’est fait cuire un œuf. Un peu bourrés, nous conclûmes que c’étaient aussi nous qui vivions une vie de poulet.

Les 3 épisodes de la conversation avec un poulet

 

conversation avec un poulet

 

Comment mon fils verrait cette conversation !

 

conversation (1)

Au cas où je fasse une conversation avec un pingouin !