Cette semaine j’ai passé deux jours avec 25 animateurs (trices) de BCD et directrices (teurs) de la ville de Paris réunis en formation. Deux jours passionnants avec des gens passionnants… et très probablement méconnus aussi bien des enseignants que des parents, pire, de l’Education nationale, encore pire, de la ville de Paris !

Les BCD –bibliothèques Centres de documentation des écoles – sont nées il y a une vingtaine d’années, à la fois de la loi d’orientation dite « Jospin » et de la volonté de certaines municipalités. Pour la ville de Paris, 4 à 500 BCD puis EPL (Espace premier livre pour les maternelles) ont été créés (dans chaque école) avec comme objectif de réduire l’échec scolaire et l’illettrisme.

Ces espaces devaient devenir le cœur de l’école dans l’esprit de la loi. Las ! En fait de cœur ou de centre, elles n’ont été et ne sont encore qu’une greffe qui a toujours du mal à prendre et reste plus ou moins rejetée par l’école elle-même. Un exemple de plus, s’il en fallait encore, du faux procès qui est fait à une soi-disant modernisation de l’école qui n’a jamais eu lieu de par la résistance insensée de ceux qui aujourd’hui accusent… ce qu’ils ont empêché de se réaliser[1] !

Cet ensemble de BCD constitue pourtant, sous l’instigation de Robert CARON qui dirige le centre de lecture de Paris, à la fois un îlot de résistance à la pression scolaire (voire à la stupidité scolaire) et un ensemble d’oasis pour les enfants dans l’aridité du désert scolaire parisien. « C’est parce qu’il peut aller tous les jours à la BCD que mon fils veut encore aller à l’école » disait une maman. Et cet enfant n’est pas le seul à apprécier le véritable refuge constitué par les BCD et leurs animateurs. Ce qui pose d’ailleurs problème !

Parce que ces lieux sont bien plus que de simple espaces où l’on trouve des livres. Ce sont de véritables espaces de vie où les enfants peuvent enfin développer des projets personnels ou s’inscrire dans des projets collectifs, en toute liberté, en tout épanouissement[2]. Et, dans ces projets, se servir, se délecter, jouir du lire comme de l’écrire. Tout ce que l’école devrait faire et ne fait pas, et ne fait surtout pas.

J’ai été impressionné par le niveau de réflexion de celles et ceux qui se désignent avec humour comme des bécédistes. On aimerait que les enseignants aient ce niveau. J’ai été impressionné par la capacité d’attention que ces bécédistes peuvent porter à chaque enfant On aimerait que chaque enseignant ait cette capacité. J’ai été impressionné par le regard porté sur l’enfant et ses difficultés (les ateliers lecture « récupèrent » en priorité les enfants dits en difficulté),pour le comprendre et l’éventail, l’ingéniosité des actions mises en œuvre pour provoquer des déblocages et des mises en route. On aimerait que les enseignants aient cette approche centrée sur la vie de l’enfant, ses projets à faire naître ou à aider, le sens des activités qu’on lui propose ou qu’on lui permet de réaliser, et non sur l’empilement d’un programme ou la règle à apprendre par cœur qui ne fait pas faire un iota de progrès. J'ai été impressionné par la triple vision de ces éducateurs, à la fois sur l'enfant, sur l'enfant dans son groupe et dans l'espace où il vit, sur le groupe d'enfants. Tout ce que l'on aimerait que chaque enseignant soit capable.

Ce n’est pas la première fois que je découvre dans le monde des éducateurs ce que l’on aimerait voir dans le monde enseignant (si nous avions un président révolutionnaire, on pourrait lui suggérer de supprimer l’école et de la remplacer par ce qui existe souvent actuellement autour de l’école ! remplacer le centre par la périphérie ! rassurez-vous, nous n’aurons pas de président ou de présidente révolutionnaire)).

Mais ce qui est désespérant, voir écœurant, c’est de constater à quel point ces BCD et leurs animateurs sont d’une part rejetés par l’école elle-même, dévalorisés par ceux mêmes qui les ont mis en place (on ne peut vraiment pas dire que la ville de Paris porte une grande attention à ce qui était conçu pour pallier aux difficultés de l'école) .

A l’origine les BCD devaient pouvoir être accessibles aux enfants pendant le temps scolaire, c’est à dire être aussi un outil des classes. Le livre et tout ce qui tourne autour du livre, tout ce que l’on peut faire autour du livre, la documentation, tout cela semblait bien devoir être le centre d’une école dont le principal objectif est l’accession à l’écrit et son appropriation. La réalité, c’est que la BCD est superbement ignorée par la majorité des enseignants. Même faire un projet d’école dans lequel soient présents la BCD, le livre et les actions menées par les animateurs relève de l’exploit. Non seulement les bécédistes sont parfois carrément méprisés mais on peut se demander s’ils ne sont pas aussi parfois considérés comme des concurrents, voire jalousés, en particulier quand les enfants attendent de pouvoir aller dans un espace qui arrive à leur appartenir et où ils se réalisent.

Il est vrai que lorsque l’on compare la situation des BCD de la ville paraît-il lumière, à celle de l’école d’Aizenay, 5 000 habitants (école dont l’architecture a été conçue autour de la BCD ouverte simultanément aux parents) ou à la médiathèque de Moussac, 400 habitants (véritable médiathèque, interface entre l’école et le village), c’est triste pour Paris. Et j’ai été encore plus ahuri lorsque j’ai appris que ces bécédistes, pour la plupart directrices (teurs) du centre de loisirs du mercredi, ne disposaient pour ce dernier que de la cour de l’école et de son préau qu’il fallait alors aménager comme on monte un cirque le matin et le démonte le soir. Il fait quand même bon d’être à la campagne !

Ce travail de réparation (j’ose dire de réparation des dégâts causés ou accentués par l’école) risque fort d’être remis en question par la mode inspirée par les quelques activistes réactionnaires qui sévissent sur les médias depuis quelques semaines et que l’on retrouve dans les programmes des présidentiables : aux maux provoqués par l’école, nos charlatans préconisent… encore plus d’école. On se croirait revenu au temps de la saignée. Prolonger l’école non pas par le plaisir de lire, d’écrire, par des activités où l’on peut enfin s’impliquer mais par le rébarbatif habituel des devoirs, rébarbatif sans lequel pour nos moines inquisiteurs scolaires il n’y a point de salut. Et tout cela peut-être avec la bénédiction des enseignants bien sûr (les curés scolaires) et des parents (les ouailles benêtes et crédules). Le soutien scolaire frôlant la punition scolaire, les devoirs dont on connaît depuis longtemps la réelle nocivité, il faudrait que tous les parents parisiens soient derrière leurs bécédistes pour soutenir leur résistance… mais ont-ils conscience, ces parents, qu’il s’agira alors du salut de leurs mômes ?

Un dernier mot pour quelque chose qui me révolte : ces gens que j’ai rencontrés pendant cette formation, non seulement pratiquent l’autoformation permanente mais, par passion, n’hésitent pas à payer de leur personne en demandant à rencontrer enseignants ou parents hors de leur temps de travail, à passer des soirées ou dimanches après-midi à aménager leurs espaces, à préparer des outils, trouver du matériel, parfois acheter ledit matériel sur leurs propres deniers (incroyable par exemple : la ville de Paris n’a pas pu doter ses BCD d’ordinateurs, ne serait-ce que pour y installer un logiciel de bibliothèque !). Ces éducateurs qui pour moi font le même métier que les enseignants et ont acquis des compétences de haut niveau sont classés dans la catégorie C (simples agents d’exécution) alors que les enseignants sont dans la catégorie A (chargés de mission). Il y a bien quelque chose qui ne va pas dans le royaume de France et les réformes ou les révolutions ne sont pas forcément à faire là où on nous le serine à longueur de médias !

[1] Je fais allusion à l’appel paru et lancé par ce lobby constitué de gens qui n’ont que leur propre échec à brandir comme arguments (Brighelli, Le Bris…), y compris un ancien ministre de l’Éducation Nationale (Chevennement) dont on se demande s’il ne s’est pas trompé de camp depuis longtemps (probablement un des ministres des plus réactionnaires que l’on ait eu avec De Robien).

[2] Il s’agit bien sûr des BCD ou des EPL des animateurs réunis ces deux jours. Je n’ai pas été voir les 4 ou 500 autres BCD. Mais c’est au moins l’objectif général.