Je ne pense pas que l'on se soit encore bien rendu compte que l'école touchait le profond, les tréfonds de l'intimité des personnes, de leur essence même. Que ces "individus" soient les enfants, les parents ou les enseignants.

Il est d'ailleurs curieux que cet espace-temps qui occupe l'essentiel de la vie en construction des enfants et ados, qui coupe pendant une longue période les parents en deux (parent d'enfant, parent d'élève), dans lequel les enseignants ne peuvent pas qu'être "professionnels" puisqu'ils touchent, manipulent, influent sur des êtres humains, il est curieux que cet espace constitue un blanc absolu dans les investigations thérapeutiques de tous ceux qui s'occupent de l'inconscient. On peut le pardonner à Freud puisque, en son temps, l'école n'était pas aussi massivement prégnante qu'elle l'est maintenant, c'est plus difficilement compréhensible pour les générations de psy actuelles.

Ce tabou, ce trou noir dans lequel il ne faut surtout pas gratter, pose quand même question. Et ce qu'il faut presque appeler une cécité est probablement une des causes de l'échec des systèmes éducatifs et des dégâts qu'ils occasionnent et qu'on s'évertue à limiter aux dégâts scolaires, sociaux ou à cantonner à de soi disant dégâts culturels. L'institution est elle-même conçue, non seulement pour occulter qu'elle concerne des personnes et non pas des fonctions (élève, parent d'élève, enseignant), mais de surcroît pour placer ces personnes dans des situations où elles ne pourront qu'exacerber leurs pulsions négatives.

Je vais prendre un exemple vécu récemment dans une école.

Depuis l'an passé, la classe de CM a hérité d'une instite qui serait, disons zarbi !  Elle ferait des cours comme si elle était prof d'université (enfin, comme un prof d'université très caricatural), avec distribution de polycopies à étudier à la maison, polycopies expliquant par exemple la division que les mômes n'ont qu'à apprendre pour, le lendemain, faire un contrôle sensé vérifier qu'ils savent faire une division qu'ils n'ont encore jamais faite. C'est tout au moins l'image qui est transmise par les parents qui s'astreignent du coup à faire l'école tous les soirs. Transmis ou extrapolé par les parents qui n'ont d'autres moyens de jugement que ces "devoirs du soir" et ce que disent les mômes. Parce que la barrière, institutionnelle cette fois, entre école et familles est hermétique. Ils peuvent bien demander des rendez-vous entre 16H30 et 16H45 si leur employeur leur permet de quitter le boulot ou s'ils sont parent au foyer, mais pour avoir comme seule réponse sèche, le programme et la liberté pédagogique, avec, en prime, une incommunicabilité patente.

Ce serait bien "un cas" puisque cette enseignante aurait (on dit !) déjà provoqué dans des postes précédents des levées de boucliers et que ses propres collègues du RPI ont beaucoup de mal à travailler avec elle. L'inspectrice est au courant, lui envoie régulièrement un conseiller pédagogique, et l'action de l'administration s'arrête là.

Jusque là, ce n'est qu'un cas, un peu moins banal, un peu moins fréquent, un peu plus énorme, un peu moins supportable que ce qui se passe en général : votre enfant va à l'école, c'est la roulette russe qui détermine sur qui il va "tomber", ce qu'il va subir ou ce dont il va peut-être bénéficier.

Et puis, finalement, cette instite ne fait qu’appliquer stricto sensu, mais d’une façon caricaturale, les propos ministériels, eux-mêmes répondant à l’opinion sondée. Il suffirait qu’au lieu de faire des cours elle fasse des leçons, que les devoirs du soir ne soient qu’une application de ce qui a été fait en classe, et elle devient irréprochable ! Le fond du problème n’est, malheureusement, même pas la pédagogie.

Le psychodrame, partout latent, est là parfaitement en place. L’école et son personnel s’auto-protègent de façon hermétique. « Liberté pédagogique », on fait comme on veut, personne n’a à mettre son nez dans cette affaire en dehors de la hiérarchie qui ne le fait qu’avec une certaine prudence pour ne pas dire une prudence certaine, vu que ladite liberté recouvre en fait l’incapacité de l’Etat à dire ce qu’il faut faire pour réaliser ce qu’il demande. Cette autoprotection va jusqu’à laisser croire que la "pédagogie" ne doit pas faire partie des discussions du conseil d'école, ce qui n'a jamais été précisé officiellement dans un texte.

Liberté qui ne peut cependant empêcher les parents de penser, d’avoir une opinion et surtout de s’interroger et d’interroger, de vouloir comprendre, d’avoir des craintes, ces dernières se transformant vite en angoisses. Ce questionnement, légitime, est bien sûr source de dangers, comme tout questionnement, puisque, implicitement, il peut être une critique, une demande de remise en question, une obligation de justification, de cohérence. Un trouble à la tranquillité. Ce d'autant que l'éducation n'est faite que d'incertitudes (d'où la "liberté") alors que, quel que soit le côté de la barrière, on demande ou on se cramponne à des certitudes que l'on prend pour du professionnalisme. Les seules certitudes d'un vrai professionnel seraient au contraire celles des incertitudes qu'il devrait connaître. Ne pas le reconnaître fragilise bon nombre d'enseignants qui n'ont alors d'autres ressources que de se protéger et se réfugier derrière une liberté de pratiques que l'on n'a pas à expliciter et à expliquer.

C'est le cas de l'instite de notre exemple qui ne supporte pas la moindre interrogation sur le travail de ses élèves, que ce soit en public ou en privé. Pour elle, toute interrogation la nie.

Mais du côté des parents, tout refus de réponse les nie aussi. Ceci dans leur plus profond puisque l'objet de leur questionnement est une partie de leur chair sur lequel l'autre a tout pouvoir (1). Lorsque la personne est niée dans son essence comme dans sa fonction, elle n'a d'autres ressources que l'agressivité pour exister. Dans notre exemple cela prend des proportions violentes, verbales et proches parfois de l'agression physique de la part des deux protagonistes qui deviennent des ennemis.

L'impossibilité d'entamer un dialogue sur un objet finalement extérieur au personnes, le questionnement sur les pratiques, focalise l'agressivité sur les personnes elles-mêmes. Les parents sont pris pour des rustres qui ne respectent rien, qui ne comprennent rien puisque, de toutes façons, ils n'ont rien à comprendre. Quant à l'instite, tout en elle devient l'objet de surveillance pointilleuse : sa façon de s'habiller, ses remarques déplacées aux enfants (quelques-unes sont d'ailleurs vraiment déplacées, mais, en temps normal, elles seraient passé inaperçues), les références à ses propres filles, sa nonchalance dans la cour de récré, ses retards à la sortie… Par effet pervers, les parents qui n'ont pas le droit de porter un regard sur la pédagogie deviennent alors pire que les instits eux-mêmes : ils décortiquent les moindres polycopies données, se gaussent de la moindre faute oubliée, épluchent les contrôles, disent ce qu'il aurait fallu qu'elle fasse, qu'elle dise, fourrent leur nez dans tous les cahiers, sont à l'affut de tout ce qui pourrait être critiqué de leur point de vue de nouveaux pédagogues en lesquels ils se sont transformés. Pédagogues d'ailleurs encore plus traditionnels que les plus traditionnels, mais, à leur décharge, ils n'ont que leurs références d'anciens élèves pour être ce qu'ils ne sont pas.

Et bien sûr, la courroie de transmission dans ces relations instaurées, se sont les enfants eux-mêmes, l'objet du conflit. Ils sont d'ailleurs, dans tous les cas, partagés entre deux sphères d'influence en général inexorablement séparées : la famille et l'école. D'un côté enfant, de l'autre simplement élève. Si beaucoup d'adultes subissent aussi toute leur vie ce découpage de leur personne entre un sujet et un objet (est-ce que les ouvriers, employés sont bien autre chose que des objets, des pions, utilisables ou jetables dans pas mal d'entreprises ?) on peut penser que leur construction est au moins à peu près terminée. Les enfants, eux, se construisent en permanence et, quoi que fasse l'institution, les élèves sont quand même des enfants.

Dans notre exemple, évidemment les enfants jouent leur propre jeu quand ils ne le mènent pas. Malignement, férocement, ou innocemment ce sont eux qui dispensent aux parents l'information qu'ils veulent, transforment, suivant leur intérêt, leur propre besoin d'existence, la sphère qu'ils veulent privilégier, leurs propres angoisses, leurs désirs d'être reconnus, de susciter de l'intérêt. Ils deviennent à la fois otages et acteurs, victimes et provocateurs.

Et les autres protagonistes, c'est à dire les parents des autres classes, les autres enseignants ? Il est bien connu que dans un conflit relationnel, chacun cherche à ne pas être seul, à entraîner les autres. Dans le cas de l'école, tout se passe généralement sur son trottoir puisqu'il n'y a pas d'autres lieux d'échanges, d'information (2). Et c'est alors la rumeur qui enfle, se propage, l'angoisse qui gagne tout le monde, les stratégies de fuites qui se mettent en place, la sensation aussi du mur administratif aveugle qui s'accentue puisque, pour les privilégiés, on ne pourra rien faire d'autre que chercher ailleurs ce qui devient insupportable ici, pour les autres ce sera subir ou devenir de plus en plus méchant pour tenter alors de détruire la personne qui devient la source de tous les maux. Il est bien difficile de condamner ces attitudes puisque l'immobilisme serait considéré comme un désintérêt parental. Et on reproche assez aux parents leur soi disant désintérêt pour leurs enfants et leur parcours scolaire !

Et du côté des collègues de notre instite ? Elles admettent toutes, en privé, qu'elle est un cas bien ennuyeux. Mais elles font corps, instinctivement plus que rationnellement : si l'on touche à l'une d'entre elles, ce sont elles qui sont à leur tour en danger. Dans ce qui est un rapport de force, la moindre faille dans un camp, c'est le camp tout entier qui risque. Et puis on s'identifie aussi à l'autre qui souffre quand celui-ci a une quelconque ressemblance avec soi-même. "Vous vous rendez bien compte qu'elle doit souffrir, on ne peut pas en parler en public, il ne faut pas en rajouter, il faut attendre que cela se tasse". Certes, elles n'ont pas tort en ce qui concerne la souffrance. Mais c'est difficilement entendable pour des parents dont certains souffrent eux aussi vraiment, il est difficile de mettre en balance la souffrance d'une instite et des enfants qui subissent eux, cette souffrance.

En thérapie, les psychodrames aboutissent à l'amélioration du sort des patients, à des modifications du comportement, du regard sur soi-même et les autres. A l'école, ni les enfants, ni les parents, ni-même les enseignants ne sont des patients. Et les psychodrames que l'institution met elle-même en place, favorise, devant lesquels elle reste impassible, n'aboutissent qu'à des destructions.

Mon exemple est-il un cas particulier, rare ? J'ai parlé dans un billet précédent du psychodrame vécu dans les inspections. J'ai parlé ou parlerai du psychodrame des devoirs, celui des évaluations, des examens, de la maternelle, des récréations, des cantines, de la discipline… J'exagère ? Probablement dans certains cas. Probablement qu'il y a toutes les nuances. Je sais, et pour cause, qu'il y a des lieux éducatifs conçus pour l'épanouissement de tous.

Mais a-t-on pour but l'épanouissement des personnes ?

(1) Je reviendrai sur ce point dans un autre billet

(2) L'école est le seul endroit où les usagers doivent attendre, 4 fois par jour, sur un trottoir, qu'il vente ou qu'il pleuve, que l'administration daigne leur rendre ce qui est presque une marchandise ! Même dans les gendarmeries ou commissariats, même dans les prisons, il y a un hall, une pièce, un couloir où on peut attendre !

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