Ces écoles alternatives qui fleurissent2

Les écoles alternatives dérangent mais elles dérangeraient beaucoup plus si elles arrivaient à être gratuites.

Avertissement : il ne faut pas prendre ce texte comme une attaque des mouvements pédagogiques où j’ai moi-même milité et continue de dire heureusement qu'ils sont là ! Cela va sans dire mais il vaut mieux le dire à l’avance !

C’est presque tous les jours que j’apprends l’existence d’un nouveau lieu, d’un nouveau projet…  Qu’ils s’appellent écoles démocratiques, Sudbury, dynamiques, joyeuses, autonomes, de la vie, oasis,… elles sont toutes ce que j’appelle du 3ème type, c'est-à-dire d’une autre planète, dans un autre paradigme, dans d’autres dimensions.

J’avoue que j’en suis étonné et même ému. Il y en a tellement que beaucoup de ces projets en cours ou réalisés m’ont échappé comme la dernière que je viens de découvrir « l’école des lueurs des champs » qui vaut comme les autres la peine de découvrir[1]. Il y a bien des essais pour les repérer : sur cette carte des écoles de la vie de néo-bienêtre , sur la carte d’EUDEC-France, ou sur le Printemps de l’éducation . Toutes ne vont pas aussi loin et d’emblée que l’école que je vous ai citée précédemment ou les écoles démocratiques, mais toutes ont les mêmes fondements, les mêmes perspectives.

Je suis étonné (mais réjoui !) qu’une aspiration qui ne concernait que quelques personnes il y a quelques années s’étende ainsi à une telle vitesse. Je suis surtout étonné que cela n’en reste pas au stade de l’utopie, du rêve,… ou de la plainte, de la revendication qui n’aboutit jamais. Ce qui est aussi étonnant (et prometteur) ce sont tous les échanges qui s’établissent entre les uns et les autres, c'est-à-dire que des intelligences disséminées naît une intelligence collective qui acquiert d’autant plus de force et de force contagieuse. Oui, de plus en plus s’emparent des moyens de communication non seulement pour faire connaître ce qu’ils projettent, ce qu’ils font, mais aussi pour décrire et mettre dans un pot commun leurs cheminements, leurs interrogations, leurs essais. Je retrouve ce qui a fait élaborer autrefois la pédagogie Freinet. Si les moyens utilisés (sites, blog, pages FB, réseaux) sont encore un peu disparates, quelques-uns se penchent, comme autrefois, sur la création d’outils permettant de naviguer et de se repérer dans ce champ fleuri.

Mais ces écoles, qui ne sont plus tout à fait des écoles, dérangent d’autant plus que leur mouvement s’étend.

On comprend parfaitement que l’État non seulement les ignore mais mette pas mal de freins dans leur création. Elles mettent à mal la conception des apprentissages sur laquelle est bâti tout le système éducatif et qui du coup ne deviendrait plus crédible. Elles mettent à mal toute l’architecture tayloriste de ce système ainsi que les positions que chacun y occupe. Elles naissent toutes d’initiatives citoyennes et on comprend que notre État jacobin et centralisé le supporte difficilement, même lorsqu’il est libéral ou social-libéral et fait semblant d’encourager l’entreprendre. Les TPE ou les PME oui, si elles s’inscrivent dans une économie de marché et ses règles de concurrence, mais pas dans ce qui touche l’éducation qui depuis Guizot et l’école obligatoire est un domaine régalien. Il n’y a plus besoin de nouvelles analyses, tant il y en a depuis longtemps, pour démontrer les finalités d’emprises sur les populations qu’ont tous les systèmes éducatifs étatiques et le terme de « formatage » à une société qui convient de moins en moins au plus grand nombre revient de plus en plus souvent. Ceci n’accusant pas la plupart de ceux qui opèrent dans le système d’une volonté de formater les enfants, mais il leur est difficile d’échapper et de faire échapper les enfants du cadre imposé… et généralement accepté.

On comprend beaucoup moins les réticences des mouvements humanistes et pédagogiques. Le premier argument qu’ils mettent systématiquement en avant « ce sont des écoles de riches » ou « ce sont des bobos ! », insulte suprême. Bien sûr ces écoles ont un coût dès l’instant où il faut bien trouver des locaux, les aménager, salarier au moins un ou deux permanents. Ce n’est évidemment pas l’État qui va leur en donner les moyens. Il faut bien alors que les familles participent à leur financement, elles ne font pas partie d’une puissante église qui en connivence avec l’État (enseignants privés salariés par l’État) assure l’essentiel de leur fonctionnement. Il n’empêche que l’immense majorité de ces parents ne sont pas des « bobos » (ils aimeraient d’ailleurs sûrement l’être, moi aussi !!!), sociologiquement il s’agit de la classe moyenne, voire de la classe moyenne basse. Tous sont confrontés à faire des sacrifices, à modifier et à adapter leurs propres  modes de vie, de consommation,… Mais bien sûr l’immense majorité de la population ne peut pas faire ce sacrifice, même si elle le voulait, et elle ne trouve pas ce qui pourrait être semblable dans l’école publique.

Est-ce pour cela qu’il faut les condamner ? J’ai entendu dans la bouche ou sous la plume de militants pédagogiques notoires des propos qui ailleurs seraient qualifiés de racistes (à l’envers) : « les bobos, les intellos, les snobsdes projets pour petits riches » parce que ces enfants, si c’était le cas, ne seraient pas de la même essence que « de petits pauvres » pour qui ces projets ne conviendraient pas ? Ces militants qui se targuent de vouloir faire l’école du peuple ne demandent à aucun moment que justement l’État subventionne ces écoles, comme il le fait sans état d'âme  pour les écoles confessionnelles, pour qu’elles soient accessibles aussi bien aux pauvres, aux riches, aux moins riches, à tous. Ce qu’ils n’osent pas dire, c’est peut-être que c’est cette conception de la liberté des enfants, acceptée totalement, qui les dérange vraiment. Ils se gardent bien chaque fois de se pencher sur ce qui se passe dans ces alternatives et d’en tirer des enseignements… pour l’école publique et ce qu’eux y font. C’est peut-être là qu’est la source des éruptions de boutons provoquées chaque fois qu’il est question de ces alternatives. Il est vrai qu'elle prétendent et démontrent que pour apprendre et se construire en adultes autonomes il n'y a pas besoin d'être enseigné, donc d'avoir des enseignants ; je conçois que cela soit difficile à avaler pour toute une corporation, même pleine de bonnes intentions !

Je ne dénigrerai en rien « L’école du peuple pour le peuple » que voulaient faire les Freinet, Ferrer, Freire… et que veulent faire tous ces militants. Dans le peuple il y a tout le monde et pas seulement ceux repoussés et maintenus dans la pauvreté dans une société subie par les enfants. Mais, cette école du peuple, qui ne fait que tenter d’introduire des pédagogies dans un système qui n’est pas fait pour cela, jusqu’à maintenant n’émanait pas du peuple mais d’une intelligentzia militante (sans que le terme ne soit en rien péjoratif) cherchant à la faire accepter par le peuple… et par l’État (qui n’a jamais représenté le peuple). Or ces alternatives émanent, elles, d’une partie du peuple et vont plus loin que ce que préconisent et demandent les mouvements pédagogiques, tout en reconnaissant ce qu’elles leur doivent. Est-ce qu’on peut penser que c’est ce pouvoir qu’elles prennent qui dérange ceux qui pensent pour le peuple, qui pensent avoir seuls l’expertise pour dire ce qu’ont besoin les enfants du peuple ? Ce d’autant qu’à l’origine de ces écoles ce sont maintenant des parents… qu’il est utile de disqualifier en les qualifiant d’intellos, de snobs…etc. On veut bien des parents qui participent à l’école publique, qui approuvent ce qui s’y fait (quel qu’en soit le sens !), mais de là à leur conférer le droit d’émettre des critiques, des idées et surtout de les mettre en œuvre… le pas est infranchissable. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées dit un vieux proverbe paysan.

 « Tous les gamins doivent aller ensemble dans la même école » même si « l’école publique n’est ni plus ni moins démocratique que les écoles privées alternatives, mais elle est accessible aux pauvres, ce qui n’est pas le cas des autres. ». La militante, auteure de ces propos, fait semblant d’ignorer ce que sont les écoles alternatives et s’aveugle sur l’école publique. La même école pour tous, cela peut bien se soutenir pour le vivre ensemble d’une nation, encore qu’on pourra toujours mettre en doute la finalité qui lui est attribuée. Plus un État est totalitaire, plus il capture les enfants dans une école monolithique, identique pour tous. Mais cette volonté de refuser tout échappatoire à l’école identique pour tous, que l’on retrouve chez des pédagogues ayant pignon sur rue (voir ce billet à propos de Philippe Meirieu), c'est admettre que tous les enfants doivent en subir les maux en attendant le grand soir dont on sait qu’il n’arrive jamais. Dans cette logique, pourquoi accepter qu’il y ait quelques écoles Freinet ou expérimentales puisque tous les autres « pauvres » ou « riches » ne peuvent y aller ? D’ailleurs les mêmes revendiquent la liberté pédagogique pour eux-mêmes en la refusant à ceux dans l’obligation de les subir, en brandissant imperturbablement… la démocratie de l’école publique.

Dans ce qui fait dénigrer les écoles alternatives, il y a sans cesse cette expression « L’école publique émancipatrice ». Emancipatrice de quoi ? Certes de l’influence des familles, cela a toujours été clairement dit de Guizot à Jules Ferry. De l’influence de la société, des enfermements sociaux ? Je veux bien croire l’intention mais permettez-moi d’en douter quand cela doit s’effectuer dans le cadre construit par ladite société qui y enferme les enfants et dont les opérateurs sont loin d’avoir tous envie pour eux-mêmes d’une autre société… qui les emploie ! Il y a toujours la vision d’un pouvoir, même émancipateur, qu’auraient une école et ses enseignants qui ont du mal à concevoir que c’est dans la liberté que s’émancipent eux-mêmes les enfants pour devenir autonomes au milieu d’autres enfants tout aussi libres. Les écoles alternatives écornent fortement la hiérarchie des pouvoirs et contraignent les adultes à reconsidérer ce que sont les leurs, les positions qu’ils occupent, c'est-à-dire à déconstruire ce sur quoi ils se sont institués. La domination adulte est tellement ancrée depuis des siècles dans nos inconscients qu’il est inimaginable que des enfants puissent s’émanciper eux-mêmes si ce ne sont pas des adultes, des institutions qui les émanciperaient. Que des écoles émancipent les enfants… de l’école ? Impensable même pour les émancipateurs !

Il y a aussi le terme « démocratique » qui dérange ceux convaincus d’être des démocrates et de savoir ce que doit être la démocratie. Barthélémy Profit, l’initiateur de l’OCCE (office central de la coopération à l’école) voulait que les enfants vivent les institutions républicaines dans l’école, mais seulement pour l’accessoire, pas pour ce qui touchait aux apprentissages, domaine réservé du savoir du « maître ». La coopération a quelque peu dépassé ce stade dans tous les mouvements pédagogiques. Il n’empêche que le cadre démocratique est conçu et donné aux enfants par les adultes, il peut en arriver à être même très tendancieux quand l’autogestion consiste à laisser autogérer par les enfants la demande de l’institution (fiches à faire, textes libres à écrire, projets pédagogiquement corrects,… votes). La démocratie est alors soit celle que nous connaissons, soit celle à laquelle nous  aspirons ou fantasmons et laquelle n’avons jamais pu réaliser. Qu’elle soit permise et à inventer par des enfants dans leur liberté complète paraît tout aussi impensable, il faudrait alors que nous prenions des leçons d’eux et c’est nous qui serions appreneurs d’eux. Cette liberté que l’on veut bien octroyer mais pas laisser s’emparer.

Les écoles alternatives dérangent mais elles dérangeraient beaucoup plus si elles arrivaient à être gratuites.

Lorsqu’à quelques-uns, tous à l’origine militants Freinet, sommes arrivés à cette école du 3ème type dans l’école publique, nous avons soigneusement été marginalisés et ignorés des mouvements pédagogiques, et pourtant il n’y avait plus le prétexte de « c’est pour les riches » encore qu’il a bien été évoqué celui de « c’est pour les ruraux isolés ! ». La raison que cela n’avait été possible que dans des classes uniques (en amont du système éducatif) et dans la durée d’une transformation (le cheminement était interrompu dès le départ de l’enseignant qui l’avait instigué) justifiait seulement la difficulté de sa reproduction dans les écoles ordinaires du système éducatif (elles mettaient bien en cause le système éducatif et c’est bien pour cela qu’elles sont éradiquées). Mais cela elle permettait d’ignorer l’autre conception de l’école qui en émergeait. Si toutes les écoles alternatives mettent aujourd’hui le multi-âge comme condition première, si des enseignants Freinet essaient de l’obtenir avec quelque peine dans des classes des écoles ordinaires, les instances des mouvements pédagogiques n’en ont jamais fait un cheval de bataille quand elles étaient conviées à une refondation, pas plus d’ailleurs que pour l’éclatement des structures scolaires en structures à taille des enfants.

Il ne s’agit pas de dénigrer les mouvements pédagogiques et le travail de leurs militants qui atténuent au moins les méfaits du taylorisme scolaire. Mais si après la mort du père (Freinet) la pédagogie Freinet a continué d’évoluer quelques années encore, à sa marge seulement, sur au moins deux points, la communication et les mathématiques, très rapidement elle a butté définitivement sur le système et d’une façon générale elle a plutôt régressé. Repousser et dénigrer l’apport des écoles alternatives sous prétexte que ce sont les pratiques (pédagogies) de l’école publique toute entière et globalement qu’il faut transformer est ou un leurre ou un prétexte pour conserver une hégémonie que dans d’autres circonstances on qualifierait de stalinienne ou d’anti-démocratique !

Les écoles alternatives ne remettent pas seulement en cause la conception du système éducatif, elles remettent en cause un certain nombre de pouvoirs, y compris ceux qui s’exercent en toute bonne foi pour le « bien du peuple », elles remettent en cause toutes les représentations, y compris celles des enseignants progressistes, y compris celles des luttes politiques. Dans l’éducation elles sont bien les seules révolutionnaires, capables d’entraîner une révolution sociétale au sens copernicien du terme, n’en déplaise à ceux qui brandissent le drapeau du dévouement au peuple.

Voir sur le même thème « écoles alternatives, écoles du peuple ? »

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[1] Petite remarque : je suis très flatté de me voir citer en début de cette vidéo, sauf que je n’ai pas inventé une pédagogie, j’en suis bien incapable, mais Emilie et Cédric l’ont bien compris quand ils décrivent leur projet (ouverture à la rentrée) qui émane d’eux-mêmes, est leur création.