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J’ai participé à « la journée des dys » organisée à Clermont-Frerrand par les PEP et diverses associations. Plus de 200 personnes toutes concernées directement ou indirectement par les enfants ou leurs enfants en difficulté, dans l’hôtel de région. Pourquoi l'impressionnant hôtel de région mis à leur disposition ? « pas étonnant me disait l’initiatrice, l’enfance en difficulté c’est 10%... des électeurs ! »

 Bien sûr où se cristallisent principalement les difficultés d'apprentissage quelles qu’elles soient ? à l’école évidemment.

Les intervenants de la matinée étaient de grande qualité. L’essentiel des questionnements tournaient autour de « comment faire ? ». J’ai été frappé par une expression qui revenait fréquemment du public : « les devoirs ». S’il est facile de comprendre pourquoi « les devoirs » revenaient souvent je n’ai entendu personne faire au moins remarquer que les devoirs à la maison étaient interdits depuis une soixantaine d’années pour tous les enfants. « Faire ses devoirs » est devenu comme « vient manger » ou « va te coucher », ce qui ne se remet pas en question.

Le thème de l’après-midi où l’on m’avait demandé d’intervenir devait tourner autour des pédagogies alternatives sensés mieux prendre en compte ses enfants dits en difficulté (mais l’étant vraiment à l’école),  la difficulté se centrant sur les apprentissages… à l’école. Il y a d’abord un détournement du qualificatif alternatif qui peut être soit deux choses qui se suivent tour à tour, soit une proposition de remplacement : les pédagogies dont on parle étaient qualifiées autrefois de nouvelles ou de modernes, plus d’un siècle après on va même dire innovantes, dans le cadre de l’école existante. L’alternatif a été accolé assez récemment à « écoles alternatives », la proposition de remplacement concerne donc l’école, pas la pédagogie dans la même école.

J’avais centré  mon intervention où bien sûr je ne fais que reprendre les mêmes thèmes depuis des années, sur « dans une école du 3ème type les enfants simplement différents ne sont pas en difficulté ou l’école ne leur pose pas de difficultés »[1]. Au fur et à mesure j’avais l’impression de parler charabia (ce qui était probablement vrai !), au moins d’être à côté de la plaque, même si on m’écoutait gentiment ou poliment.

L’impression s’est confirmée dans la table ronde qui s’en est suivie avec des co-intervenants tous de grande qualité et tous bien plus compétents que moi-même. Très curieusement il n’a pas ou très peu été évoqué ce qu’étaient ces pédagogies appelées maintenant alternatives, ce qu’elles pouvaient apporter à des enfants différents, tout au moins dont la différence apparaissait plus que celle des autres. D’ailleurs lorsque je me suis permis de rectifier une remarque venant du public en disant que dans une école du 3ème type il n’y avait pas de pédagogie, c’était carrément incompréhensible, voire iconoclaste et mes éminents camarades de la table, dont un chercheur en je ne sais plus quoi, ont immédiatement contré un tel propos, je ne leur en veux pas d’ailleurs puisque le thème, devait être les pédagogies. Mais il n’en a pas été trop question des pédagogies, tout à tourné grosso-modo autour de ce que pouvaient faire l’Education nationale et les enseignants pour ces enfants considérés comme à part, voire à mettre à part, sur la formation ou la sensibilisation des enseignants. Je suis très peu intervenu vu que j’avais eu un long temps de parole dans mon intervention, sauf une seconde fois à propos de la formation quand j’ai dit qu’il faudrait plutôt pour les enseignants des stages de « déformation » ou de « déscolarisation », des stages de permaculture ou d’apiculture ! Bernard, tu dis des conneries (on ne me l’a quand même pas dit, on ne se le permet pas avec un « conférencier »  !)

Ceci dit je comprends parfaitement que tout le monde était dans l’immédiateté, immédiateté aussi bien pour des enfants que pour leurs parents que pour des enseignants. Est-ce pour autant  que des pistes de solutions plus générales sont apparues, en dehors des moyens à augmenter et de la médicalisation des différences ? Je ne crois pas. Ce qui est bien dommage aussi, c’est que tout ce qui est évoqué à propos des dys concerne justement TOUS les enfants.

Mais ceci n’est pas propre à ce problème particulier. Dans tous les domaines qui empoisonnent la société et la conduisent à ce que certains appellent l’effondrement, il y a eu depuis des dizaines et des dizaines d’années des journées, des colloques de ceci, de cela… qui n’ont en rien  fait évoluer quoi que ce soit, bien au contraire.

Le problème de tous les problèmes, c’est que réflexions, propositions, se situent toutes dans le cadre existant qui n’apparait à personne comme pouvant ne plus être celui qui convient à la survie d’une espèce (et je ne parle même pas du bien être de chaque membre de l’espèce). Le problème est bien le cadre qui organise la vie et impose les comportements, pas de ce qu’on pourrait y faire autrement puisque cela va à l’encontre de sa logique. L’Education nationale est particulièrement emprisonnée dans ce cadre de pensée comme par exemple quand pour elle la solution à tous ses problèmes est de rendre l’école obligatoire dès 3 ans, sans que cela ne fasse pousser de hauts cris ou ne provoque de hauts le cœur à personne. Les enfants arrachés à leur mère dès la naissance pour être élevés en stabulation n’est même plus de la science fiction. Dire que école, nucléaire, multinationales… sont le même problème est complètement incompréhensible et inaudible.

Tout ceci c’est ce que Cornélius Castoriadis appelait l’hétéronomie. Il n’y a pas que nos dirigeants, toute une population, pratiquement toute une humanité est devenue hétéronome. L’hétéronomie pour Castoriadis c’est lorsqu’on est devenu incapables de penser que ce dans quoi on vit et comment on doit y vivre n’ a été que… pensé et créé par d’autres. Nous vivons dans un monde qui n’a été que créé par une pensée mais nous ne pouvons plus le penser autrement même quand il apparait manifestement de plus en plus néfaste pour une immense majorité.

Que ce soient les enfants différents (ou plutôt non conformes) ou notre pauvre climat, ou l’agriculture,  ou les affamés, ou… les uns sont de plus en plus nombreux, les autres de plus en plus détériorés. Le plus terrible c’est qu’on ne peut même pas douter de la bonne volonté de tous ceux qui voudraient améliorer les sorts et on ne peut même pas leur en vouloir.


[1] Je joins le texte de mon intervention conf_Clermont_min