numericole_carre_2

Depuis des années Philippe Ruelen travaille sans relâche à un site interactif (arbustes.net) permettant à des écoles, à des enfants de partout, de se connaître, de mutualiser leurs recherches, leurs idées, d’échanger et même de travailler ensemble. Dans la prolongation de la grande tradition de communication du mouvement Freinet qui dès 1983 mettait en relation des classes de tout l’hexagone en utilisant le minitel, les listes de diffusion, les journaux télématiques, la télécopie, il a conçu arbustes.net qui utilise tous les moyens d’internet.

Philippe a commencé sa vie active en étant ingénieur informaticien. Puis il a décidé d’abandonner le confort que lui apportait un métier bien payé pour devenir instituteur. D’emblée il est sorti des chemins battus, s’est intéressé à la pédagogie Freinet et à l’école du 3ème type, a fait éclater les barrières habituelles d’abord dans une école de cinq classes dont il était directeur, puis dans une classe unique qui a été jusqu’à il y a deux ans la dernière où l’on pouvait voir une école du 3ème type publique poussée au plus loin. À la fermeture de cette dernière école, il a renoncé à l’Education nationale pour consacrer l’expérience acquise à aider au développement des idées d’une autre école et à perfectionner et mettre à disposition des classes, des enfants, des enseignants, des parents l’outil qu’il avait créé (c’est aussi là que se trouve la liste « pratiques » pour les enseignants et parents).

Depuis un an il a rajouté l’outil qu’il appelle numéricole, ouvert aux enfants scolarisés et non scolarisés et aux parents.

Sur numéricole, il y a quotidiennement une réunion comme dans une école du 3ème type ! J’étais très intrigué de voir ce que pouvait être une réunion en temps réel et qui n’utilise que l’écrit sur un écran. Philippe m’expliqua qu’il avait fait délibérément ce choix plutôt que d’utiliser skipe parce que c’était un moyen de motiver et faire utiliser l’écrit. Au cours de mon dernier périple, j’ai donc fait un crochet par Ambérieux en Bugey… pour voir !

10 H. C’est l’heure où la salle virtuelle est ouverte. Philippe abandonne ses autres travaux pour veiller à ce qui va se passer. Sur l’écran un grand rectangle vide, la salle est encore vide. « C’est les vacances, y aura-t-il quelqu’un ? ». Un petit smiley clignote. « Tiens, voila X. qui vient de rentrer ! Cela ne m’étonne pas, il ne rate jamais un RDV, sa sœur va probablement l’accompagner ! » me dit Philippe qui bien que n’ayant jamais vu un de ces enfant les connait tous. Effectivement le smiley de la sœur clignote à son tour. Je vois s’écrire sur l’écran, précédé automatiquement du prénom de l’enfant « X : ya quelcun ? » « Philippe : Oui il y a quelqu’un, bonjour X, bonjour Y » la réponse de Philippe s’écrit au-dessus de la ligne de X. Volontairement il réutilise autant que possible les mots mal orthographiés pour que par imprégnation et naturellement les orthographes se rectifient.

Un smiley clignote, Z vient de rentrer dans la salle ! Puis c’est V.

Philippe m’explique que son rôle est délicat, il doit privilégier les interactions entre enfants, les laisser aller là où ils veulent, ne pas intervenir trop tôt, trop souvent, attendre aussi car la vitesse de lecture et d’écriture des petits n’est pas la même que celle des grands, même avec la maman derrière eux. Parfois il ne faut pas que les silences durent trop longtemps, relancer un premier sujet abandonné, répondre à l’un dont l’intervention était passée inaperçue ou n’avait pas intéressé les autres (que tout le monde soit re-connu, écouté), être attentif à ce que personne ne soit incompris ou blessé, faire préciser une pensée… Maintenir la dynamique, la convivialité, la confiance.

 Ce jour, c’était surtout le cirque qui occupait la conversation. Mais il y en avait  qui avait d’autres choses à dire. J’avoue que j’étais un peu perdu pour me retrouver dans la succession des lignes qui s’entassaient malgré les prénoms devant chacune, savoir qui répondait à qui et à quoi… « Je vois que tu n’es pas habitué au tchat Bernard ! »  Il est vrai que les enfants eux ne semblaient pas avoir trop de problèmes, mais cela faisait déjà un moment qu’ils pratiquaient et semblaient se connaître comme s’ils vivaient ensemble.

Ce vécu, Philippe l’avait aussi sous les yeux. En informaticien chevronné, au fil de la conversation il allait voir les productions que les enfants avaient accumulées dans différentes parties du site : « Z, parlais de cela dans une pagette, c’était très intéressant, l'avez-vous vu ? », « Y, tu avais bien commencé un exposé pour expliquer ce que tu dis, où en es-tu ? Vas-tu bientôt le mettre sur le site ? »…    

Justement, pour faciliter le repérage des uns et des autres, Philippe décida ce jour d’attribuer une couleur à chaque prénom qui s’affichait. Et cela s’effectua en direct sous mes yeux. « Philippe : Dites-moi votre couleur préférée. – Z : orange – Y : moi rose –   … ».  Immédiatement Philippe plongea dans ses lignes de codes. « Philippe : Que voyez-vous maintenant ? – Z : C’est  tro chouette ! – Y :  Je voudrais plus rose - Philippe : cela te va comme ça ? – Y : Oui, très bien ! - …  »

Au-dessus du rectangle des conversations, il y a une horloge. À 11 heures la réunion s’interrompt automatiquement. « Z : Je dois partir, au revoir - Philippe : à bientôt Z, au revoir Y… » Les smiley s’éteignent progressivement, à 11 heures le rectangle s’éteint.

Pour faciliter les échanges, les petits écrivant moins vite même avec l’aide des mamans que l’on devine derrière eux, il a été décidé qu’un jour ce soit la réunion des plus jeunes, le lendemain celle des plus grands. Parfois un thème, ou un ordre du jour est décidé à l’avance. Parfois des décisions collectives sont prises et on peut les voir dans l’archivage des réunions.

Il est vrai qu’en raison des vacances les enfants étaient peu nombreux aux deux réunions auxquelles j’ai assisté, il n’empêche que j’ai été très surpris de la facilité avec laquelle ils se livraient à cet exercice qui n’était pas un exercice. J’imagine la concentration qu’ils devaient mobiliser.

Mais il y a aussi la réunion hebdomadaire… des parents ! Pas de chance, c’était la St-Valentin et il n’y en avait que deux avec Philippe ! Là bien sûr les mots s’alignent plus vite et il faut être un habile du clavier ! C’est très intéressant puisque c’est le recul et le regard qu’ont les parents sur ce qui se passe. Là aussi des décisions peuvent être discutées et prises, par exemple c’est avec eux qu’a été prise la décision de faire des réunions distinctes des plus petits et des plus grands.

J’ai retrouvé dans cet espace virtuel les pratiques de la communication que l’on défend dans les écoles du 3ème type !  Il faut peut-être un peu plus de temps pour se reconnaitre, se percevoir, se découvrir, se ressentir  dans une communication où il n'y a pas la présence physique, mais ce temps tout le monde en dispose et peut le prendre. On n'aurait peut-être pas imaginé que des enfants dans un monde de l'image, de la 3D, de la vidéo, puissent être intéressés par des discussions se contentant d'aligner des mots écrits quand en plus ils n'ont pas la dextérité de leur emploi.  Une leçon de plus qu'ils nous donnent ! Nous aurions d'ailleurs pu nous en douter dans l'usage que les jeunes font des SMS ! Qui a dit que l'écrit était mort ?!?!

De retour au bout d'une semaine d'absence j'ai trouvé les commentaires envahis par des spam. Je vais me résoudre à activer la modération, j'en suis désolé (mais les commentaires sont toujours ouverts).