gilets-jaunes

À quoi bon ! 

- J’aurais pu parler longuement de l’autorité dont on ne fait que parler à l’école et dans la société. Mais on ne parle que de l’autorité, pouvoir sur les autres, celle qui interdit ou autorise, celle qui menace, celle qui soumet, celle qui empêche,  celle de la force, celle qui n’est due qu’à un statut ou celle dont quelques-uns s’emparent, celle de ceux qui commandent, celle qui ne réclame que l’obéissance. On ne parle jamais de l’autorité, pouvoir pour les autres, celle qui permet, qui rend possible, celle qui libère, celle qui redonne des pouvoir aux autres, celle qui permet le partage, celle qui pacifie, celle qui est conférée par le vécu et dont on n’a pas besoin de se parer, celle qui n’attribue aucune prérogative à ceux dont on sollicite le recours,… l’autorité de la sagesse.

  - J’aurais pu parler longuement de la justice ou plutôt de l’injustice. Notre justice qui n’a que faire de l’injustice, qui n’a comme seul objet que de sanctionner et est bien incapable de réparer quoi que ce soit, de rendre juste quoi que ce soit, qui appartient à ceux qui édictent ce qui est interdit et punit ce qui ne leur convient pas autant que ce qui cause du tort à autrui mais pas de la même façon pour ceux qui ont édicté ce qui doit être sanctionné, bref, la justice, foncièrement injuste. Contre l’injustice il n’y a aucun recours ; justice sociale, justice fiscale… on peut toujours la réclamer, manifester ! Être SDF, chômeurs, mal payé, mal logé, voire affamé n’est même pas injuste : c’est comme ça, on n’y peut rien ! Plus rien n’est juste, même pas à l’école et les enfants qui ont, eux, une profonde conscience de l’injustice devront la gommer jusque dans leur inconscient. L’injustice est d’abord vraie pour tous ceux qui la ressentent. Considérer qu’il est injuste d’être privé de récré, d’avoir à faire des devoirs auxquels on ne comprend rien, d’être mis à la porte parce qu’on parlait à son voisin, d’être obligé d’être assis quand les fesses deviennent douloureuses, d’avoir une mauvaise note quand  on a consacré toute son énergie à réaliser un exercice, etc… tout cela ne doit plus s’apparenter à de l’injustice. La justice scolaire (conseils de discipline) est la même que la justice civile. C’est l’injustice qui crée les délinquants que la justice ne parvient pas à empêcher puisque c’est à l’injustice qu’il faudrait qu’elle s’attaque ; mais elle n’est pas faite pour cela, elle n’est que l’outil de pouvoirs.

  - J’aurais pu parler longuement du droit qui n’est plus que lié à la justice. Tu n’as pas le droit ! Même pas à l’école celui d’aller faire pipi quand tu en as besoin. Les droits de l’homme ? Du papier ! Ce devrait être ce que nul ne peut t’empêcher de faire et d’être quand tu ne nuis pas aux autres, ce que tout le monde devrait respecter et t’aider : ton droit de vivre dignement. Qu’il y ait eu, à un moment, le besoin d’écrire cette déclaration n’est que l’aveu que ces droits, seuls quelques-uns se les octroient au détriment des autres.

  - J’aurais pu parler longuement de la responsabilité.  Une troupe de CRS marche sur une vielle dame et la blesse grièvement ? Le Président lui-même déclare qu’elle était irresponsable de vouloir crier son désespoir dans une manif ou, ce qui revient au même, qu’elle était responsable de ce qui lui arrivait (il n’a pas osé ajouter « bien fait pour elle ! »). L’école déresponsabilise les parents le temps qu’elle capture leurs enfants (c'est-à-dire qu’elle leur enlève tout pouvoir, tout regard sur ce qu’elle fait de leurs enfants), mais elle les accuse d’être responsables (c'est-à-dire coupables) quand ces mêmes enfants la dérangent. Être responsable de quelque chose à l’école traditionnelle c’est avoir à effectuer une corvée pour les autres ou l’enseignant, ce dont on sera accusé si elle est mal faite (responsable d’essuyer les tableaux) ou c’est être affublé d’un pouvoir momentané sur les autres (tu es responsable du silence pendant que je m’absente) etc… Être responsable supposerait d’être autonome. Bien sûr nous sommes tous responsables (coupables) du changement climatique alors que c’est bien notre irresponsabilité que nous devrions clamer. La responsabilité que l’on fait supporter aux autres est très pratique pour nos irresponsables dirigeants.

  - J’aurais pu parler de beaucoup d’autres de ces mots qu’on nous brandit sans cesse alors qu’on les a vidés de tout sens et qui ne sont plus que la cause de nos maux.

  Mais, à quoi bon ! Le rapport école et société, le rôle que tient l’école dans ce qu’une partie de la population dénonce enfin (les Gilets jaunes), une grande partie du peuple ne veut pas le voir ou ne peut pas le voir. L’école n’est pas un enjeu pour eux alors qu’elle l’est pour les États qui la maintiennent telle elle est, voire qui la cadenassent encore plus comme actuellement le ministre Blanquer.

  Tous les précurseurs des pédagogies alternatives, de la fin  du XIXème siècle et du début du XXème étaient tous des humanistes et pacifistes engagés ; pour eux la transformation de l’école était fondamentalement associée à la transformation de la société.

  Fin du XIXème siècle la Commune de Paris et sa répression sanglante avait marqué beaucoup d’esprits, et on oublie que la fin de ce siècle et le début du XXème ont été l’époque de grandes luttes sociales réprimées partout dans le monde. Chez nous Paul Robin transformait l'Orphelinat Prévost, à Cempuis « La science officielle de l'éducation ne trouve rien de mieux à faire des jeunes adolescents que de les enfermer : les privilégiés au collège, les vulgaires à l'atelier, les parias en prison ». Sébastien Faure qui avec une grande figure de la Commune de Paris, Louise Michel, avait créé le journal Libertaire, fonde l’école de La Ruche, « une œuvre de solidarité et d'éducation »  qui ne doit « ni dépendre de l'État, ni fonctionner comme une école privée » où il pratique ce qu’il appelle l’éducation intégrale. Après la boucherie de la guerre de 14-18, cela a été le « plus jamais ça » de Célestin Freinet et des nombreux enseignants du mouvement qu’il a instigué.

  Dans les grandes luttes sociales et politiques espagnoles du début du siècle Francisco Ferrer fonde l’escuola moderna et impulse la création de près de 200 écoles. Il résume ainsi son projet : « Fonder des écoles nouvelles où seront appliqués directement des principes répondant à l'idéal que se font de la société et des hommes ceux qui réprouvent les conventions, les préjugés, les cruautés, les fourberies et les mensonges sur lesquels est basée la société moderne. ». En 1909, la droite et l’Eglise au pouvoir prétextent et l’accusent à tort d’être l’instigateur de la semaine tragique où des milliers d’espagnols protestaient contre la guerre de Milélla engagée par l’Espagne au Maroc, le font fusiller et ferment toutes les écoles modernes.

   Plus tard, au Brésil, Paolo Freire, enfant pendant la grande dépression des années 1930, développe la Pédagogie des opprimés suivi de Conscientisation et révolution et lutte pour l’alphabétisation du peuple « Personne n'éduque autrui, personne ne s'éduque seul, les hommes s'éduquent ensemble par l'intermédiaire du monde. »   

  Aux États-Unis, John Dewey, considéré comme le père des pédagogies actives, fait partie des 34 signataires du premier Manifeste humaniste. En Pologne Janusz Korczak  dans le ghetto de Varsovie crée les républiques d’enfants, etc. etc.

  Marqués par les tueries et l’absurdité de la Première Guerre mondiale, la plupart des grands noms de l'éducation fondent la ligue de l’éducation nouvelle en 1920.  Il s'agissait pour eux de lancer le grand projet d'une éducation internationale pour retrouver ce qui n’est qu’une humanité. On y retrouve Adolphe Ferrière, Jean Piaget, Maria Montessori, AS Neill qui fondera l'école de Summerhill quelques mois plus tard,  Édouard Claparède, Émile Coué, Roger Cousinet et bien d’autres.

  C’est toujours dans le contexte des souffrances infligées à des populations par des gouvernants ne se souciant pas d’elles qu’est apparue la nécessité de changer l’école. Après l’autre drame de 40-45, il y a eu la tentative du plan Langevin Wallon, après les guerres du Vietnam, d’Algérie, beaucoup d’enseignants se sont engagés dans ces mouvements pour d’autres façons de concevoir l’école et l’humanité.

  Beaucoup d’entre eux ont eu à subir la répression des pouvoirs, si seul Ferrer a été fusillé, d’autres ont été condamnés à l’exil, parfois emprisonnés, parfois obligés de  démissionner comme Freinet après l’affaire de Vence en 1930. Aujourd’hui encore beaucoup subissent les tracas de l’administration, les faux prétextes… et il y a encore des affaires qui les détruisent.

  Mais, paradoxalement, tous ces pédagogues, tous ces enseignants n’ont jamais été soutenus par la masse des populations pour qui ils luttaient, même quand ils prouvaient que tous les enfants, ceux des riches comme ceux des pauvres, apprenaient bien mieux et bien plus facilement ainsi dans une autre conception et une autre finalité de l’école. 

Plus d’un siècle… sans que rien ne change dans l’école pas plus que dans la société et ses maux. On comprend parfaitement que tous les États, même ceux dont les gouvernants se disent socialistes, ne veuillent pas perdre l’emprise qu’ils ont par leur école sur les futurs citoyens (ou sujets). On comprend parfaitement que l’école telle elle est convienne à une minorité n’ayant aucun souci sur le devenir de leurs enfants. Mais comment comprendre l’indifférence de la masse concernée ? Est-ce justement parce que l’école des États a bien fait son œuvre de formatage ?

Est-ce trop tard ?

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