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Le joli mois de Mai

J'en arrive à la période de 1968 à 1975, toujours dans le Beaujolais.

Mai 68 a bien été un moment historique de l’histoire de Francevoire du monde comme de la mienne.

On en a surtout retenu la révolte étudiante, les grandes manifestations parisiennes, les barricades, les slogans, les grandes déclamations des quelques jeunes devenus des vedettes… La plupart de ces vedettes sont ensuite bien rentré dans le rang, voire même passé du côté de ceux qu’elles pourfendaient.

Le reste qui aurait pu être une vraie révolution n’aura servi qu’à accuser 68 d’avoir mis la France dans des « chienlits » selon le Général qui avait commencé à remettre de l’ordre ce qu’ont continué et accentué tous ses successeurs. Aujourd’hui on commence juste à entrevoir les conséquences de l’ordre retrouvé et que finalement cette année 68 et les quelques-unes qui ont suivi auraient probablement évité les impasses économiques, environnementales, politiques, sociétales, voire sanitaires dans lesquelles une société mondialisée se trouve.

L’école sera encore bien présente dans ce volume, mais n’est-elle pas un reflet de la société.

Les visions de 68 dépendent aussi des points de vue (points d’où l’on regarde) de celles et ceux qui l’ont vécu.

C’est ce que je vais tenter de faire dans la série suivante, du point où j'étais. 

Mai 68

Au mois de mars, le printemps s’annonçait magnifique. À la radio et surtout sur Europe n°1 j’avais bien entendu qu’il y avait eu des étudiants anarchistes qui avaient occupé une salle de la fac de Nanterre pour protester contre l’arrestation d’étudiants lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam, mais bon, les soubresauts étudiants c’était habituel. Je suivais bien sporadiquement des événements tels le Printemps de Prague, les manifestations aux Etats-Unis contre la guerre au Vietnam ou pour l’émancipation des noirs, mais c’était loin, le monde des facs ou de la Sorbonne n’était pas le mien. Comme tout le Beaujolais je vaquais à mes occupations quotidiennes, à la préparation du voyage de fin d’année ou des séjours de juillet et août de ma colonie,… ce qui me prenait tout mon temps.

C’est le 3 mai quand la police intervint brutalement pour disperser le meeting de protestation tenu par les étudiants dans la cour de la Sorbonne avec sa répression et 500 arrestations que je compris qu’il se passait quelque chose. Alors le transistor resta allumé continuellement.

Les propos tenus par les leaders étudiants, leurs visions, des slogans comme « il est interdit d’interdire » ne pouvaient qu’interpeller les instits du mouvement Freinet de la région, nous qui devions sans cesse composer ou résister avec ce que nous imposait l’administration, avions vécu pendant la guerre d’Algérie, avions été plus que heurtés par le massacre du métro de Charonne. Nous nous téléphonions, en parlions dans nos rencontres, par contre la population beaujolaise restait complètement indifférente, voire plutôt hostile lorsqu’elle n’avait comme informations que ce que transmettaient la radio et la télé nationale. Un désordre dont elle ne voyait pas du tout en quoi il pouvait la concerner. Il y a toujours eu des étudiants qui renâclent, ça leur passera ! Et puis nous ne voyions pas trop non plus sur quoi cela pouvait déboucher.

Et puis il y a eu la nuit des barricades que nous suivions minute par minute grâce aux transistors et les journalistes d’Europe n°1. Les transistors et Europe n°1 renseignant les manifestants sur les mouvements des forces de l’ordre ont été aussi importants que les Smartphones aujourd’hui. Tout changeait de dimension. Et le 13 mai appel à la grève générale signé même par tous les syndicats de l’Éducation nationale. Ça y était, nous savions quoi faire pour rentrer dans le coup.

 

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Le 13 mai l’école de Lantigné ainsi que toutes celles des instits, soit du réseau d’écoles que nous avions constitué (voir le tome 3), soit appartenant au parti communiste, nous nous mettions en grève illimitée. Les jours suivant toutes les autres écoles de la région ont suivi. Certains étaient cependant très inquiets des réactions des parents d’élèves, en particulier ceux qui dans leur village avait comme moi la concurrence d’une école privée catholique en face. En fait la population est restée passive ou compréhensive : le désordre que n’avait pu contrôler le gouvernement, la férocité de la répression, en avaient mis beaucoup de notre côté, les autres prudemment restaient silencieux. Nous pensions que cette fois une Révolution allait vraiment avoir lieu.

Pendant quatre semaines, tous les matins nous nous retrouvions toute la journée au collège de Villié-Morgon. Casse-croute, jus de fruit et beaujolais, boules de pétanques, instruments de musique, enfants… Le soleil était de la partie et le climat de ce printemps fut un des plus beaux que j’ai pu vivre, en bras de chemise, en short, beaucoup de femmes avec les premières mini-jupes. La renaissance printanière n’était pas que dans les fleurs. Les discussions, les débats souvent passionnés tournaient beaucoup autour de l’école et pour la première fois nous pouvions discuter et être écoutés par les instituteurs traditionnels, ils découvraient que nous n’étions pas aussi hurluberlus qu’ils pouvaient le penser. J’avais bien cru que la Révolution allait aussi être à l’école.

 

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Pendant toutes ces journées le côtoiement entre jeunes et plus âgés, gens de tout bord politique, enseignants et quelques parents, enseignants et quelques vignerons ou artisans, jeunes et vieux… était d’une richesse inouïe. Les jeunes apportaient le grain de folie de la musique, de la danse, du rire. Les vieux retrouvaient une jeunesse et nous narraient ce qu’ils avaient vécu en 1936.

 

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Cependant le monde ouvrier continuait à se méfier de ce qu’il pensait être des intellectuels nantis. Nous étions allés à quelques uns, en mettant des cartons de beaujolais dans nos coffres, jusqu’à St-Etienne où devant des usines il y avait les piquets de grève. Nous y avions été accueillis avec la plus grande méfiance, les ouvriers se demandant ce que des gens pas habillés comme eux venaient y faire et il avait fallu quelque temps pour qu’ils nous laissent ouvrir les coffres, leur offrir nos bouteilles, trinquer avec nous et comprennent que nous les soutenions même si nous n’étions pas leurs « camarades ». Nous étions tous dans la même grève, dans le même espoir.

Le 5 ou 6 juin les syndicats annonçaient la reprise du travail. Elle avait un goût étrange. Ne plus retrouver tous les jours l’ambiance inusitée de solidarité, de convivialité que nous avions vécue comme si un autre monde venait de naître. L’espoir des accords de Grenelle ne compensait pas la claque de la contre-manifestation géante parisienne à l’appel de De Gaulle. Pourtant nous sentions et étions persuadés que plus rien ne serait comme avant.

Les accords de Grenelle ont été une notable avancée pour le monde du travail. 35% d’augmentation du SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti), 10% en moyenne pour tous les autres, donc y compris du mien dont les quatre semaines de grèves n’avaient même pas été décomptées. Ce n’était pas rien. Tout le patronat bien pensant disait que cela allait être l’écroulement de toutes les entreprises, il n’en a bien sûr rien été. Le SMAG (salaire minimum agricole garanti) nettement inférieur a été remplacé par le SMIG, la joie pour les ouvriers agricoles du Beaujolais qui s’étaient pourtant contenté de regarder de loin les événements. Création des sections syndicales d’entreprise. On sait comment cela a été détricoté ensuite mais sur l’instant c’était une nouvelle respiration sociale.

Encore une fois le nombre avait fait la force, même lorsque l’on n’est pas la majorité. Les élections qui ont suivi donnant une chambre introuvable à De Gaulle furent une claque. Chaque fois tout au cours de l’histoire de France et d’ailleurs les claques ont continué et la formule « le combat continue » n’a jamais pu être abandonnée, comme une condamnation.

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Quinze jours après, j’étais à Paris avec ma classe ! Le voyage avait été programmé bien avant avec l’ODCE du Rhône (Office départemental de la Coopération à l’École), mais toutes les autres écoles s’étaient désistées. Nous l’avions donc fait seuls, en car. Je ne sais plus pour quelle raison nous étions descendus du car garé sur une petite place… au milieu des véhicules des gendarmes mobiles, casqués et armés, qui stationnaient dans l’attente d’un éventuel retour de manifestations. Les voir en vrai, même paisibles, était autre chose que de les voir à la télé ! Les mômes, pas aussi impressionnés que moi, allant leur demander ce qu’ils faisaient là ! Et il y avait encore des relents des odeurs de fumée !

 

Mai 68 a eu de nombreuses autres conséquences qui ont fait que pendant au moins une dizaine d’années ce n’a plus tout à fait été comme avant. Pour les prochains chapitres.

Prochain épisode : conséquences immédiates du mois de mai. épisodes précédents ou index de 1940-2021 

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