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Le blog de Bernard Collot
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14 février 2023

1940-2021 (195) - 2000... Et les 3ème type ?

À partir de 1998, tous les anciens des classes uniques étaient soit partis en retraite comme moi, soit étaient passés à autre chose, et puis il y avait de moins en moins de classes uniques. Nous avions perdu la bataille pour la défense des petites écoles. Quelques-uns comme Michel Baron avaient bien maintenu la Fédération des écoles rurales, mais la mayonnaise était retombée et il avait eu bien du mal à mobiliser de maigres troupes qui ne défendaient plus les petites écoles comme des écoles révolutionnaires.

J’avais décrit les CREPSC comme un ectoplasme qui peut naturellement disparaître comme tout être vivant, c’est le propre de la vie. Mais j’ai raconté dans un précédent chapitre comment Philippe Ruelen l’avait fait renaître de ses cendres. L’appellation et l’association disparurent peu à peu, c’était devenu un autre ectoplasme, « les 3ème type ». Ce fut une bande de jeunes qui prit la relève et qui se consacra à chercher comment continuer à faire vivre aux enfants de leurs classes ce que les nôtres avaient pu vivre, dans des conditions qui étaient devenues de plus en plus défavorables. Les échanges dans leur liste de diffusion étaient toujours aussi intenses.

N’étant plus sur le terrain, il est certain que j’aurais dû décrocher. Mais je n’ai pu m’empêcher de suivre ce qui avait fait une partie intense de ma vie et que d’autres poursuivaient à leur façon. Et puis ces jeunes invitaient encore gentiment à leurs rencontres celui qui faisait maintenant partie des anciens combattants. J’avoue que c’était pour moi un véritable plaisir, des vacances, un bain de jouvence lorsque je pouvais les rejoindre.

Le problème des rencontres avait toujours été celui des moyens : le coût d’un hébergement, la dépense demandée aux participants qui consacraient des jours de leurs vacances à « travailler », même joyeusement, comme des chercheurs au bénéfice de tous, l’autre problème qu’ils avaient avec leurs familles qu’ils délaissaient… Et puis beaucoup d’investissement demandé à quelques-uns pour les préparer. Il n’empêche que Philippe et la bande des 3ème types n’ont pas cessé jusqu’à aujourd’hui d’en organiser, chacune de quelques jours, chaque année voire plusieurs fois par an, partout où ils trouvaient un local à leur disposition, parfois même chez l’un d’entre eux.

Quelques-unes qui m’ont marqué parmi celles où j’ai été en quelque sorte en visiteur.

En 2 003, il y avait eu une rencontre à Pâques pour réaliser un bouquin collectif [1].  Elle avait eu lieu pas loin de chez moi sur le camping de St-Satur. Nous nous retrouvions la journée sur une grande table de la terrasse ombragée et au bord de la Loire du bar « Le Ligérien » dont j’étais un habitué et bien connu par le patron. C’était bien une ambiance de vacances !

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D’où l’idée : pourquoi ces rencontres, dont beaucoup avaient besoin, ne seraient-elles pas carrément des choix de vacances où aller avec toute sa famille ? Il suffisait de trouver le camping dans un lieu agréable où baignades, balades, excursions, visites, activités sportives…étaient possibles. Aucun problème d’organisation à part trouver le lieu : chacun retenant les dates prévues et retenant à l’avance un emplacement ou un bungalow dans le camping. Aucun problème d’intendance : comme en vacances dans tout camping, chacun se débrouille pour la nourriture, invite ou s’invite à la table d’autres campeurs, organise un apéro… Aucun problème pour l’organisation des journées : pas besoin de programmes, en vacances, dans la relative proximité d’un camping, aucun problème pour se retrouver ici ou là, discuter, questionner… en petits groupes ou tous ensemble (en général devant un verre de bière ou de jus de fruit !) au gré des envies et des préoccupations de chacun, aucun problème si quelqu’un veut faire autre chose avec sa famille. Aucun problème pour les enfants : tous plus ou moins habitués à une certaine liberté, le camping leur appartient et en général à part les plus petits on ne les voit pas trop dans nos pattes.

En 2007 l’idée se concrétisa et une première rencontre-vacances eut lieu dans un camping du Marais Poitevin. Pour ne pas rester dans l’entre-soi, chacun pouvait proposer à des amis d’en faire partie. Cela avait été génial ce d’autant que nos emplacements étaient tous proches. La bande d’enfants (dont le mien) avait envahi le camping et avait même été rejointe par quelques autres enfants de campeurs trop contents de ne plus être seuls. Mais nous n’étions qu’une petite dizaine d’adultes en comptant conjoint-e-s ou amis.

L’année suivante, ce fut dans le Tarn. Ce fut tout aussi génial, mais nous n’étions pas beaucoup plus nombreux. Pas facile de concilier ce temps avec des vacances familiales ou personnelles déjà programmées ou lieux ne convenant pas à tous pour des vacances, etc. Et puis cette liberté anarchique où rien n’est prévu, programmé à l’avance, où l’on ne sait pas ce qu’on va y faire ou ne pas y faire, cela insécurise beaucoup. Il y a eu une autre rencontre près de chez Philippe à la pointe du lac du Bourget, puis les campings ont été abandonnés.

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À partir de 2 000, c’est dans le groupe Freinet de l’Ain (gem01) que l’idée de l’école du 3ème type a été la plus vivante. Probablement en partie sous l’impulsion de Philippe Ruelen qui était instit là-bas, peut-être aussi parce que dans les montagnes il restait des classes uniques ou petites écoles un peu isolées : paradoxalement, c’est l’isolement qui induit souvent la solidarité, des relations plus nombreuses. Peut-être aussi parce que ces montagnes à l’hiver rigoureux avaient été le berceau de l’anarchisme. Il est curieux de constater que, suivant les époques, des régions sont beaucoup plus en pointe que d’autres dans les transformations sociales. Ainsi, pendant longtemps, le Sud-Ouest a été le phare de la pédagogie Freinet et les stages que le mouvement y organisait attiraient des enseignants de toute la France et même de l’étranger. L’Ardèche et les Pyrénées ont été les régions où s’installaient les communautés de l’après 68. La Bretagne centrale, autrefois « trou du cul du monde » est devenu l’endroit où foisonnent les nouvelles formes d’organisations sociales.

Pendant plus d’une quinzaine d’années dans tous les stages et rencontres organisés par le GEM01 (Groupe de l’École Moderne de l’Ain) il y avait des références à l’école du 3ème type. La première rencontre où ils m’ont invité avait été à Belley. Si vous avez suivi ma rétrospective, vous savez que j’avais passé mon enfance dans un village à côté. Une sorte de retour chez moi ! Pendant ces quelques jours nous étions deux vétérans puisqu’il y avait aussi l’ami Paul Le Bohec. Parmi les pionniers les plus connus et respectés du mouvement Freinet, Paul avait été le seul à nous soutenir et à participer à nos recherches. J’avais aussi été très ému lorsqu’un des participants m’avait emmené faire un tour à Virignin et que nous étions passés devant la poste, devant l’école, devant le lavoir du village…pas grand-chose n’avait changé.

Les journées phares du GEM01 étaient celles qui avaient lieu sur le plateau de Hauteville. Encore une région du Haut Bugey que je connaissais bien parce que pendant les années passées dans le Beaujolais j’y allais au printemps ramasser les narcisses qui blanchissaient les champs et embaumaient de façon entêtante la voiture au retour. À trois reprises j’y avais été invité. C’étaient vraiment des rencontres importantes, ouvertes à tout public, avec beaucoup de monde et des interventions de haut niveau comme celle d’Albert Jacquard. Le GEM01 n’hésitait pas à aller beaucoup plus loin que la pédagogie, les intitulés des journées auxquelles j’avais participé parlent d’eux-mêmes (à remarquer que le sigle des CREPSC était toujours utilisé, comme s’il fallait marquer une filiation !).

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Un événement folklorique : En 2 012, le GEM01 fut contacté par « Tatou », le plus grand salon-rencontres de l'écologie et des alternatives à St-Etienne après celui de Primevère à Lyon. Il leur était proposé d’y avoir gratuitement un stand à condition qu’ils offrent une prestation quelconque pendant le salon. Aller flanquer l’école au milieu des semences biologiques, des recettes végans, des habitats énergétiques, c’était tentant, mais il fallait trouver une prestation. Laurent Lançon et Hélène Eustache me demandèrent alors d’aller avec eux y faire le pitre ! Pour présenter l’école du 3ème type, l’idée avait été de faire quatre ou cinq sortes de grandes planches de bande dessinée placées dans l’ordre. Leur stand eut beaucoup de succès : intrigués par les dessins et leurs bulles, les visiteurs commençaient, puis comme lorsque l’on plonge dans une BD, poursuivaient jusqu’au bout et se mettaient à discuter avec Laurent, Hélène et Sophie qui se révélèrent de remarquables vendeurs d’école ! Quant à moi, il a bien fallu que j’aille faire un numéro intitulé exposé-débat qui était le prix du stand. Je me rendis donc avec Laurent et Hélène, à l’heure prévue, au milieu de l’immense hangar qu’était le parc des expositions. Il y avait bien un micro et quelques chaises, mais dans le brouhaha du salon bonjour pour faire un débat ! Cela nous a bien arrangés : avec la vingtaine de personnes intéressées, nous nous sommes resserrés dans un cercle étroit comme on se resserre entre amis qui veulent discuter dans un grand bistrot. La discussion a alors dépassé l’heure prévue puisque lorsque visiteurs et exposants commençaient à quitter le lieu, nous étions encore là. L’année suivante Le GEM01 a renouvelé l’opération, ils n’avaient plus besoin de moi.

 

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À partir de 2 016, les 3ème types ont eu besoin d’avoir un lieu de rencontre fixe où prévoir se retrouver chaque année en début de vacances. C’est encore Philippe qui trouva le lieu pas loin de chez lui : à Sault-Brénaz, l’espace « eaux vives » sur une île du Rhône. Sur l’île avait été créé un torrent artificiel alimenté par le barrage sur le Rhône permettant les apprentissages de la plupart des activités sportives d’eau vive : kayac, hydrospeed, freestyle, canoraft… en procurant tout le matériel nécessaire. Il y avait un camping et surtout un bâtiment d’hébergement pour les groupes. Le seul inconvénient de ce bâtiment était qu’il limitait le nombre de participants, mais il était pratique pour la vie matérielle d’un collectif et les espaces que demandaient ses activités de recherche.

Dès l’arrivée tout le monde était dans le bain de l’autogestion puisqu’il fallait bien que le groupe s’organise pour assurer l’approvisionnement et les repas pour une semaine, organiser et se répartir l’espace, organiser comment s’élaborera le choix des ateliers, etc. Celles et ceux qui étaient très avancés dans leurs classes vers l’autogestion et l’autonomie avaient déjà des idées d’outils le permettant, mais chaque année il fallait en inventer d’autres par rapport à l’expérience des années précédentes. Pendant le séjour il y avait l’incontournable après-midi à s’essayer à l’hydrospeed. J’y suis allé en 2019… avec mon appareil photo. J’ai fait le reporter-photographe pour réaliser un album et je me suis régalé.

Quelques extraits de l’album sur Sault-Brénaz 2 016

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Pendant cette vingtaine d’années, avec le développement du mouvement alternatif, de la permaculture, de la recherche d’une alimentation saine et avant même que les soubresauts du climat commencent à vraiment inquiéter, les associations défendant ces thèmes et les expériences sur le terrain se sont beaucoup développées. L’éducation rentrait aussi un peu dans le jeu avec « Le Printemps de l’Éducation » lancé par Antonella Verdiani. L’idée était surtout un croisement de toutes les expériences différentes en France et ailleurs dans des manifestations où se côtoyaient exposés, débats, stands… Antonella m’y avait invité à deux ou trois reprises.

Les divers festivals se multipliaient. Je ne me souviens plus de tous ceux auxquels j’ai été invité.  Clermont, Alès, Brest, Strasbourg, Cholet (les Colibris) Venansault (« Un avenir arc-en-ciel »), Champagné Saint-Hilaire (le « Jardin à grandir »… Dans la Vienne, le Jardin à grandir était une association où tous les fondateurs-fondatrices étaient présidents (co-présidents) ! Si leur objectif était bien la création d’une école, comme à Saumur ils voulaient engager et provoquer dans leur territoire de vie une réflexion sur l’éducation des enfants et leur entourage ; le terme « entourage » était important parce qu’il situait bien dans l’esprit des fondateurs qu’enfants et école n’étaient pas à considérer isolément de tout ce qui les entourait et j’aimais beaucoup l’expression qu’ils avaient choisie pour se dénommer. C’est bien un jardin qu’il faudrait offrir à tous les enfants, un jardin où toute sorte de plantes se côtoient, se complètent, s’harmonisent. Il semble que leurs actions portaient leurs fruits puisque le maire de Champagné disait lui-même « C’est probablement l’école de demain ».

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Probablement ! On pouvait penser que le traitement qui a été fait de l’épidémie de covid avec le confinement, la crise énergétique, les sècheresses, la stupidité d’une guerre… allaient transformer l’opinion publique. Pour l’instant j’ai l’impression que la survie immédiate occupe trop les esprits pour que l’école soit vraiment une préoccupation tant que les enfants peuvent y aller et que la radicalité que nécessiterait toute survie fait peur.

 À partir de 2 020 j’ai cessé de répondre aux invitations de toute sorte. D’une part avec les petits problèmes inhérents à l’âge qui ne s’était pas arrêté d’avancer mon hébergement devenait plus compliqué, d’autre part à force de radoter toujours les mêmes choses, j’ai commencé à me sentir vraiment vieux ! Il était temps.

  Prochain épisode : Les Gilets jaunes - épisodes précédents - L'alternative

[1] « Du taylorisme scolaire à un système éducatif vivant » éditions Odilon.

Commentaires
C
Bonjour Bernard, c'est toujours un plaisir de continuer à découvrir le monde du 3e type.<br /> <br /> Je t'écris car j'ai vu "L'école est à nous" d'Alexandre Castagnetti (un des deux de la Chanson du dimanche). C'est une fable (bien dialoguée et réalisée) sur comment on peut transformer l'école pour que les enfants (et les enseignants) y vivent bien, où ils apprennent grâce aux projets et aux interactions avec l'entourage, sans note et sans devoirs.<br /> <br /> Ce n'est pas qu'une utopie, les 3e type l'ont fait !
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