IME-laurent

Dans l’IME La Savoie, Laurent Lançon a lancé un journal interactif, et des adolescents en mal de vivre et n’ayant jamais osé écrire (et même parler d’eux) s’y ouvrent.

Dans le billet du 19 décembre nous publiions d’une façon un peu brute ce qu’écrivait M., un adolescent de l’IME dans le journal de l’établissement (« C’est triste la vie ») avec comme seul complément un texte de Paul Le Bohec.

Comment l’acte d’écrire et d’être lu peut permettre à la personne de se réconcilier avec elle-même et avec la vie, revenir dans la vie.

Mais cela n’arrive pas par un coup de baguette magique. Laurent narre ci-dessous le contexte dans lequel des résiliences doivent s’effectuer et comment un éducateur peut les y aider. Beaucoup d’éducateurs, même en milieu ordinaire, pourront s’y reconnaître. Appelons-le « le cas M ». C’est sur le terrain et pas dans les belles déclamations qui foisonnent que cela se passe. BC

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Mercredi 16 décembre, 8h45, je suis comme souvent en bas de l’escalier principal qui permet aux jeunes de mon établissement de passer de leur vie d’internat à leur vie scolaire ou professionnelle. Je viens de courir dans l’un des interminables couloirs de l’établissement. Mes pas résonnent. Nicolas, mon collègue instit, s’étonne et se demandait qui pouvait bien courir ainsi à cette heure-ci. C’est que ce moment de transfert est important pour moi. C’est un sas pour les jeunes. C’est un moment où l’on sent beaucoup de choses, où l’on peut prendre le pouls des groupes. Je n’en avais pas besoin quand j’étais sur Izenave dans le milieu ordinaire. L’accueil se faisait en classe et relativement tranquillement malgré l’effet « transport scolaire » qui massait les arrivées qui du coup n’étaient pas échelonnées. Sur l’IME, j’ai vite compris la nécessité de prendre le pouls des jeunes en amont de la classe à leur descente des groupes.

En effet, un mois auparavant, un problème survenu la veille dans l’internat et non réglé explosait en classe sans que j’aie pu comprendre ce qui se passait. J’écrivais alors sur les listes de diffusion mon désarroi face à tant de violence :

« Besoin d'écrire aujourd'hui. La semaine fut difficile avec les jeunes. C'est assez troublant de voir comment ça peut se déconstruire rapidement avec ce public. On n'a pas la main car il y a x facteurs que l'on ne maîtrise pas et ça insécurise du coup forcément dans sa pratique.

Les facteurs sur lesquels on n'a pas la main sont souvent des conflits d'ados en lien avec leur vie dans les groupes. X se fait insulter par Y dans le groupe le lundi soir. X plonge les chaussures de Y dans les WC. Personne ne sait que c'est X mais tout le monde se doute dans le groupe que c'est lui. Tout le groupe est puni ce soir là et reste dans sa chambre en attendant que quelqu'un se dénonce. Rien.

Tu récupères la classe le lendemain comme si de rien n'était et là...ET ben tu te prends une magistrale claque dans la g... X envoie la table en l'air pour de vrai. Le groupe lui tombe dessus. Tu régules toute la journée et tu ventiles à intervalles réguliers dans des espaces "tampons" tout ce petit monde qui n'arrive plus à cohabiter. Galère. Ca, c'était mardi, jour de neige. »

Du coup, cet événement m’a fait changer dans mon accueil des jeunes en classe. De fait, l’accueil, je le pense en dehors de la classe dans un sas. Cela me permet de voir les jeunes. Tous. De les saluer, leur serrer la main, leur demander si ils vont bien… Quoi de neuf rapide et informel. Ca me permet d’anticiper les conflits éventuels et m’adapter rapidement le cas échéant. Je peux également échanger deux mots avec les éducateurs pour voir comment les jeunes vont.

Mercredi, M. a la tête des mauvais jours. Son éducateur m’indique que ça ne va pas pour M. M, c’est le X qui plongeait les chaussures de Y un mois avant et faisait valser la table en classe. Du coup, va falloir trouver une solution pour l’accueillir en classe au mieux et vite ! Heureusement, les couloirs sont longs et je commence à discuter. Je lui parle des commentaires qu’il a reçus sur le blog. Je lui indique que j’ai trouvé une solution pour s’y retrouvé sur le blog. Depuis quelque temps, j’imprime les commentaires et leur remet individuellement. Et M. a des commentaires à rattraper. Il doit répondre à son ancienne prof et à différents articles. Evidemment, c’est une bouteille à la mer que je lance. Je lui propose une activité possible à faire directement en rentrant en classe. Si ça ne lui convient pas, on trouvera autre chose afin de le mettre sur les rails. En plein dans le mille ! Transformation complète de M. Il me regarde, me sourit et me demande si c’est pour tout de suite. Evidemment ! Il vient de couper avec la vie de groupe. Il laisse ça derrière lui pour le moment.

M. reste une bonne heure sur l’ordinateur au fond de la classe. Je le laisse tranquille évidemment. Il écrit plusieurs commentaires:

9h11 : Bonjour madame Rochon, c’est M. Dommage que vous n’ayez pas lu tous les journaux. Ils sont tous bien…. :). Oui Madame évidemment que ça se passe bien à l’ime. Et vous madame vous continuez l’équitation?

(…) 9h14 : C’est à dire madame rochon ???

Réponses à un quiz qu’il a fait sur les choses qu’il aimait :

9h16 :Elisa c’est presque ça

9h19 : oui c’est l’Algérie. Non, ce n’est pas la France et oui c’est Beyoncé. Il te manque un chanteur Américain.

9h21 : Coline oui, c’est l’Algérie, non ce n’est pas la France et oui c’est Beyoncé et Justin Timberlake

9h29 : CASSANDRA c’est moi, oui je ris J tu sais qui c’est ?

9h32 : Merci madame. Oui, vivement le n° 6.

9h38 : Je n’aime pas le ski.

9h41 : Corentin tu n’as pas l’obligation d’apprendre le Hip Hop aux autres, tu fais comme tu veux!

Et surtout le dernier qui a fait l’objet du billet cité 9h56 : Par exemple, ma mère elle me frappait fort à la maison. (…) Et oui, c’est triste la vie.

Ce qui me frappe à travers tous ces commentaires, c’est que M s’exprime pour de vrai, sans filtre. Il se connecte, il interagit, il réfléchit, il se positionne, il s’exprime, il rit et il fait des retours sur sa vie personnelle. Rien à voir avec le M entrevu en début de matinée à la descente de l’escalier principal. Rien à voir avec le M qui peine à exprimer une pensée cohérente à l’oral. Vous n’imaginez pas comme c’est dur pour eux.

M. a soif. Il a soif d’écrire, il a besoin de poser des valises trop lourdes à porter pour pouvoir avancer sereinement dans la vie. Il ne disposait pas d’outils personnels lui permettant de sortir ses maux de lui. Avec ces premiers pas dans l’écriture, il se construit, il s’apaise, il se répare… C’est une évidence.

Tous les commentaires sur le blog sont modérés avant publication. Nous n’avons pas de problèmes particuliers avec les jeunes. Peu de messages posent problème au niveau du contenu. Nous avons en revanche pas mal de spams qui nous invitent à fonctionner ainsi. Nous reprenons évidemment l’orthographe et la syntaxe des commentaires car parfois c’est un peu compliqué de comprendre le message de ces jeunes. Le langage écrit est difficile. Tous les langages sont déficitaires chez eux. C’est une évidence. Ça les met forcément en situation de handicap car ils ne parviennent pas à vivre leur vie normalement en ayant recours aux langages comme tout un chacun. Les enseignants, on est un peu comme des accoucheurs ou sages femmes. On les accompagne beaucoup dans leurs actes d’écriture. On met en place des dictées à l’adulte. On les accompagne dans la structuration de leurs textes afin que ceux-ci soient cohérents quand ils sont scripteurs autonomes. Pour certains, ça sort tout seul sans nous mais c’est une situation qui est alors inédite pour eux. Ils n’ont jamais écrit librement. Ils n’imaginaient pas que cela soit possible. Un monde inconnu s’offre à eux. Ils s’y engouffrent forcément !

Ils commencent à anticiper leur texte en amont de la classe. On a amorcé un moteur puissant. Un moteur de vie. J’écris donc je vis ! On a fait sauter la digue.

Pour le commentaire de M, il était impossible de modérer (corriger) sans lui tant la charge émotionnelle libérée était forte. Impossible pour moi d’agir sans son accord, sans que je sois vraiment certain du message qu’il souhaitait déposer. Je repris du coup le message avec M le lendemain. Je lui ai lu et relu pour que nous trouvions ensemble la formulation qui lui convenait le mieux, celle qui exprimait vraiment ce qu’il ressentait, ce qu’il voulait dire. M a souhaité alors rajouter à son commentaire initial. : « Si il n’y avait pas de droits et de lois sur la Terre, elle ne marcherait pas bien et ça serait compliqué pour les adultes et les enfants pour vivre. »

Il faut aussi mettre en perspective les empêchements à communiquer avec ces jeunes. Nombreux sont parasités par des maux qui les empêchent de se connecter au monde. Pour beaucoup, le langage écrit n’est pas maîtrisé. Que c’est dur pour eux de formuler une pensée cohérente, exprimer clairement ce qu’ils ressentent. Ils sont comme emmurés et n’arrivent pas à trouver le chemin pour vivre vraiment une vie apaisée. On peut les comprendre au regard des situations.

Alors mon métier d’instit, c’est de donner accès aux langages pour qu’ils puissent s’en emparer. Quand ils s’en emparent, c’est fulgurant. C’est comme le radeau de survie dans une mer démontée. Ils s’accrochent à tout ce qu’ils trouvent pour ne pas sombrer. M, a soif aujourd’hui. C’est vital.

Il faut savoir que M est perpétuellement dans la fuite. Il dézone énormément. Toujours entre deux couloirs, entre deux ateliers ou deux classes. Jamais vraiment présent à un instant T ou dans un lieu. Jamais vraiment concerné… Son éducateur au foyer me faisait le même constat il y a peu. M est en fuite. On peut le comprendre.

Mais M est en chemin aussi. Quand il écrit, il se connecte, il est présent, il pose des jalons et se positionne en individu. Il creuse énormément en lui. Il fait le bilan et pose des valises. C’est assez intéressant de mettre en relation les deux premiers textes de M où l’on sent bien une montée progressive et un bilan général sur sa situation où dans un premier temps il idéalise la famille avec des images pour illustrer ses textes. On ne peut plus explicite ! Et le regard lucide qu’il exprime quand il envoie son commentaire sur l’article du tribunal. M avance et ne laisse aucun doute aux lecteurs sur son identité en signant à chaque fois avec son nom et son prénom… On ne sait jamais !

La vie plus tard

Depuis notre naissance, on grandit toutes les années jusqu’ à notre mort. On sort du ventre de notre mère. Pendant notre vie, on apprend plein de choses qui nous servent pour notre vie future. Parfois, on passe des examens. La vie, ce n’est pas facile pour les filles, les garçons, les adultes et les personnes âgées. Pour réussir sa vie, il faut la respecter… C’est simple pour certains et dur pour d’autres. Moi, ma vie, elle est dure.

  Les Parents et moi

La vie pour moi, ce n’est pas facile parce que ma mère, elle nous ‘’bouscule‘’ pour que nous ayons une bonne vie plus tard. Elle me dit qu’il faut travailler, écouter les conseils des adultes pour que je réussisse ma vie. Les parents ont souvent raison même si parfois c’est agaçant. On dit souvent que les parents sont pénibles. Ils nous disent de ne pas faire des bêtises à l’école car ça fait des problèmes et des histoires. Maintenant la vie des parents, elle est parfaite parce qu’ils ont un travail. Les parents, ils nous donnent des conseils pour réussir notre futur. Moi, j’aime bien travailler à l’école.

 Alors évidemment en écrivant tout cela, je repense aux échanges manuscrits que j’ai entretenus pendant quelques mois avec Paul Le Bohec à la fin de sa vie.

Laurent Lançon

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