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Je m’étais promis de ne plus réagir inutilement aux réformes et autres sempiternels discours proférés à propos de l’école par les experts ayant pignon sur rue. Les attaques réitérées contre l’alternatif par les bien pensants dits progressistes m’a fait monter la moutarde au nez ! Nul n’est parfait !

Toutes les citations en italique dans le texte sont extraites d’un entretien de Meirieu dans le Café pédagogique à propos de son livre à succès « La riposte »

Je comprends l’énervement d’un bon nombre d’enseignants progressistes, parfois politiquement « révolutionnaires », devant l’extension des écoles alternatives. Il leur est difficile d’admettre que si l’école publique risque bien de se vider, ce n’est pas pour que les fuyards se retrouvent dans une minorité d’entre-soi privilégiés, pour que leurs enfants aient de meilleurs « résultats », mais parce que l’école publique dans son hégémonie massive est une machine fonctionnant pour elle-même et pour l’État dans laquelle même les enseignants qui voudraient autre chose pour les enfants sont impuissants ou sont dans des contraintes où il faut être quasi héroïque pour ne pas contribuer à l’écrasement d’une partie des enfants. D’ailleurs un certain nombre d’entre eux finit par jeter l’éponge… et rejoindre l’alternatif assumant les conséquences de la perte de la sécurité de l’emploi et d’un relatif confort financier.

Il est d’ailleurs curieux que tous ces militants où j’ai des amis, dont je ne mets aucunement en doute la bonne foi et l’engagement pour changer l’école et la société, d’un côté éprouvent une certaine sympathie pour les zadistes, les comprennent et les soutiennent, et de l’autre fustigent ceux qui ne sont que les zadistes de l’éducation.

L’amalgame avec les écoles privées élitistes, confessionnelles,… est facile bien que je n’entende plus de protestations contre la répartition des subsides de l’État entre école publique et école privée catholique, même par le chantre des progressistes : Philipe Meirieu dans « La riposte ».

Voilà que pour ce dernier le pendant des « anti-pédagos » dont il se plaint d’être la cible seraient les « hyper-pédagos » de l’alternatif. Ces derniers développeraient une forme de spontanéisme naïf, considérant que toute contrainte est castratrice, que l’enfant est naturellement un être merveilleux, qu’il ne désire qu’apprendre, que l’école l’ennuie, le sclérose et l’éloigne des savoirs qu’elle prétend transmettre. Ils seraient naïfs (autrement dit stupides), individualistes, y exalteraient « la bonne nature de l’enfant », la priorité absolue de son « bien-être », le refus de toute obligation et le développement de la créativité contre toute forme de « normalisation ». Bigre ! Ces gens sont vraiment idiots et dangereux. Manifestement Meirieu n’est jamais allé voir ce qui se faisait dans leurs écoles, qui ils étaient, mais comme Macron et ceux qui décrètent le bien ou la traversée de la rue, il suffit de colporter une image du haut d’un piédestal  pour faire croire aux vérités qu’ils assènent. Surtout, et c’est le plus inadmissible pour eux, ces alternatifs sortent de l’ordre républicain. Pourtant Freinet paré de toutes les qualités par Meirieu était bien sorti de l’ordre républicain avec son école privée de Vence comme Francisco Ferrer était sorti de l’ordre catholique espagnol avec ses escuelas modernas, ce pourquoi il a d’ailleurs été fusillé.

Il y a bien beaucoup d’alternatifs qui se réfèrent aussi à ce que nous avions fait dans quelques classes uniques… publiques. On ne peut pas nous faire le reproche d’avoir quitté l’école publique, et même d’avoir quitté nos écoles pour, toujours dans l’école publique, devenir je ne sais quoi, conseillers pédagogiques, formateurs, diplômés des sciences de l’éduc et pourquoi pas inspecteurs ! Je n’ai jamais entendu Philippe Meirieu ni les défenseurs d’une transformation de l’école publique s’élever contre l’éradication forcenée de ces écoles dérangeantes, pas plus que je ne les ai vus se pencher sur ce qui s’y faisait. Il est vrai que nous ne nous prétendions pas « modèles pédagogiques »  puisque la « pédagogie » y perdait son sens habituel et rassurant. « L’important, pour moi, était bien de rechercher un « modèle » dit Meirieu, le modèle qui par grâce républicaine sauverait quoi ? Ce dans quoi nous sommes englués dont l’école ?

Ces gens de l’alternative dénonceraient le formatage insupportable des enfants qui ne les prépare pas à exercer leur « liberté d’entreprendre » dans la société libérale… Sur le formatage et la liberté d’entreprendre, il faut être de bien mauvaise foi pour ne pas voir cet effet de l’école qui les prépare aussi à l’obéissance. Enfants tellement bien formatés qu’on va faire semblant de s’étonner lorsque plus tard ils se confieront à des Donald Trump ou ses équivalents chez nous. Mais c’est avec « dans la société libérale » que Meirieu dénature le terme de « liberté » qui est un des maîtres mots de l’alternative. La liberté d’entreprendre (qui est une des conditions pour les constructions cognitives et sociales des enfants),  d'être,de penser et d'agir, ne conduit justement pas à une société libérale ou sociale-démocratique mais à une société qui serait plutôt libertaire et de toute façon qui ne serait pas celle que nous vivons ou celle que nous projetons pour eux et que nous ne sommes pas arrivés à faire. Mais il est impensable pour Meirieu et beaucoup d’autres qu’enfants et adultes ne soient pas « conduits » par des éclairés, des experts, que ce ne soit pas dans les Institutions républicaines bien maîtrisées par l’État… libéral même mâtiné de socio-libéral !

Bien sûr ces « hyper-pédagos » qui prônent le travail de groupe sans avoir le minimum d’information sur les travaux de psychologie sociale cognitive et en ignorant tout des conditions des interactions entre pairs sont des idiots, des ignorants qui ne confronteraient pas la réalité du terrain avec ces apports, soigneusement choisis par Meirieu comme Blanquer choisit soigneusement ses scientifiques. Ce terrain où il n’a jamais mis les pieds et avec lequel il ne s’est jamais coltiné comme bien d’autres de nos « élites ». D’ailleurs le travail de groupe n’est pas ce qu’ils prônent ! S’il avait seulement eu l’honnêteté de discuter avec eux et d’aller voir, il se serait rendu compte qu’à l’inverse ils s’appuient sur un corpus immense de recherches que l’écologiste qu’il prétend être, ou tout au moins sous l’étiquette politique qu’il affiche, devrait même connaître.

Il faut bien distinguer le « désir d’apprendre » et le « désir de savoir » : les « hyper-pédagos » confondent l’un et l’autre et croient qu’il suffit que l’enfant désire savoir pour qu’il veuille apprendre ! L’enfant veut plutôt « savoir sans apprendre », car apprendre demande du temps et des efforts qu’il n’est pas toujours prêt à consentir. Voilà la phraséologie habituelle que l’on retrouve même chez un Finkielkraut. Les enfants et d’une façon plus générale les humains ont besoin d’être dirigés, contraints par ceux qui savent le chemin qu’ils doivent prendre sans leur dire forcément où il doit les conduire. Effort (voir Ici ou ) que ce soit dans la bouche ou sous le plume d’un Meirieu, d’un Blanquer ou d’autres, que ce soit pour l’école ou pour le boulot ou pour traverser la rue et en trouver, qu’ils soient obtenus de façon « pédagogique » ou coercitive, c’est ce dont les enfants et nous serions incapables, refuserions, et serions surtout incapables de savoir ceux que nous devons produire. C’est le mythe auquel se cramponnent autant les pédagogues comme Meirieu que les anti-pédagogues. Pourtant Freinet martelait « On ne fait pas boire un cheval qui n’a pas soif ». Le problème de l’école est soit d’obliger, soit d’inciter le cheval à boire ce que l’on veut qu’il boive mais surtout pas le laisser boire ce qu’il a besoin de boire, quand il a besoin de boire.

Ce que n’a pas compris Meirieu parce qu’il n’a surtout pas cherché à le comprendre, c’est que, dans ce mouvement alternatif qui s’accroît, d’une part la notion de pédagogue est remplacée par celle plus humble de l’adulte qui aide (même s’il provoque aussi, même s’il est professionnel), d’autre part que le problème n’est pas de « faire apprendre » ce qui a été déclaré « à apprendre » par une institution mais de donner aux enfants les conditions d’un environnement et la liberté de faire dans cet environnement avec les interactions et les interrelations qu’il provoque. Le problème est celui de l’environnement offert aux enfants et ce qui leur est permis d’y faire librement. Est-ce que Meirieu a eu le temps d’observer ses propres enfants « apprenant » à parler ou à marcher ? Il a raison de dire À écouter les neuroscientifiques, je vois bien que les neurosciences « valideraient » certaines intuitions de Maria Montessori  mais les mêmes neurosciences valident aussi l’approche de ceux qui sont allés plus loin qu’il rejette dans une soi-disant hyper-pédagogie qui serait du n’importe quoi. Je conçois qu’il soit difficile d’admettre qu’un enfant puisse construire naturellement tous les langages qui lui seront nécessaires quand on lui en donne les conditions, je conçois qu’il soit gênant pour l’Institution quand les écoles alternatives en donnent la preuve, y compris quand cela a été fait dans l’école publique elle-même (et dans notre cas impossible de prétendre qu’il y avait une sélection des familles !).

L’idéologie « hyper-pédago » s’infiltre largement chez les parents qui n’hésitent pas à l’utiliser pour défendre leur propre enfant contre tout ce qu’il estime être des « maltraitances » L’idéologie ne peut être qu’une façon de concevoir la vie et la vie commune, ce n’est pas forcément un gros mot. Mais voilà que des parents se mêlent de concevoir autrement le « bien » et la vie de leurs enfants, qu’ils peuvent comme leurs enfants estimer  des maltraitances d’une institution et surtout protester, contester… parce qu’ils se seraient laissés infiltrer par la subversion. D’ailleurs c’est bien le caractère éminemment subversif de l’alternative qui dérange les bien-pensant. Meirieu a cependant raison : l’école d’État telle elle est et veut être, elle,  hégémonique, ne peut fonctionner si ceux dont elle capture les enfants se mettent à protester voire à proposer. Une république non plus d’ailleurs, n’est-ce pas les zadistes ! Les parents ne peuvent être des citoyens pour leurs enfants pas plus d’ailleurs que pour le reste. Et il voit là la montée de ce que j’appelle le familialisme – dont la pointe avancée est l’instruction en famille – et qui est un dérivé de l’individualisme : la volonté de donner la priorité aux intérêts de l’individu à court terme contre le « bien commun », la volonté de contrôler l’éducation pour n’avoir que des écoles homogènes, idéologiquement, sociologiquement et pédagogiquement, avec l’univers familial. Pour les enfants il s’agit bien d’un court terme, souvent d’assistance à personnes en danger, n’en déplaise à Meirieu dont ce n’est pas le souci. Contrôler l’éducation ! Mais « seul l’État a le droit d’éduquer » c’est ce que disait déjà Paul Bert, l’État républicain s’arrogeant ainsi le même droit divin que l’État monarchique ou toutes les églises. Il est visible que l’école d’État ne donne pas la priorité aux individus. L’ individualisme (individu ne se préoccupant pas des autres) c’est bien le résultat de l’école publique, l’individuation (individu s’affirmant en tant que tel parmi et avec les autres) c’est ce que développent les écoles alternatives avec comme conséquence la nécessaire recherche du bien commun pour satisfaire le bien de chacun, cette recherche du bien commun qui nécessite la création, l’auto-organisation d’un  fonctionnement social. Meirieu avant de parler aurait dû aller voir ces écoles et comprendre ce qu’est une vraie socialisation, peut-être aussi ce qu’est une démocratie. Quant à leur homogénéité soi disant recherchée, là aussi il aurait eu bien des surprises en constatant que le bien commun à établir devait l’être entre des personnes (parents, enseignants, enfants) n’ayant justement pas une homogénéité des aspirations, ce qui n’est pas facile et c’est ce que ni l’école publique ni la République ne sait faire ou ne veut faire. Je ne rebondirai pas sur le familialisme, Guizot bien avant lui avait déjà dit que l’école devait arracher les enfants à la mauvaise influence des familles. C’est bien l’école, devenant leur principale mère pendant l’essentiel de leur temps de construction, qui a produit tous les maux dont on se plaint (la belle école publique qui des deux côtés du Rhin a préparé des peuples à s’entretuer en 1914)

Les hyper-pédagos voudraient que l’école privilégie l’entre-soi des parents « éclairés ». Au moins ils sont éclairés, sont capables de penser, de penser sur l’école, de penser sur la société et d’y agir puisque la plupart de ces écoles ont été créées par des parents et pas par des hyper-pédagos. Le crime républicain est de sortir des rangs et du troupeau qui suit ses guides. Et c’est l’entre-soi qui est brandi de façon récurrente par toute la sphère progressiste. Meirieu se garde bien de remarquer que c’est l’État qui impose cet entre-soi qui ne serait évidemment que celui de bobos privilégiés et individualistes (en ne les subventionnant pas comme il le fait des écoles catholiques). Lorsque nous avions lancé un appel raisonnable pour « rendre possible le choix d'une autre approche éducative à l’école pour tous et sur tout le territoire », il s’était bien sûr élevé contre cette proposition (voir la lettre ouverte qui lui avait été adressée). Il souhaite bien sûr, que les établissements puissent innover et construire des alternatives à la « forme scolaire » traditionnelle… mais à condition que cela se fasse dans le respect d’un cahier des charges national très clair. La ministre de l’éducation d’un gouvernement qu’il soutenait l’a bien  fait, de telle façon que l’alternative ne soit possible que si elle est rigoureusement semblable à ce qui se fait dans l’école publique, respecte le cahier des charges qui se résume à mêmes programmes, mêmes évaluations… avec une petite tolérance sur les « méthodes ».

Il pose le problème des finalités de l’école : Les finalités prioritaires aujourd’hui – apprendre à penser et construire du commun. Mais tout connaisseur de l’histoire de l’école publique sait bien que c’est ce qu’elle a toujours fait et bien fait : penser monarchiquement et catholiquement pour accepter de se soumettre au commun d’une monarchie, penser républicainement pour accepter et se soumettre au commun républicain et ses lois auxquelles on ne participe pas, penser patriotiquement pour y accepter le commun des sacrifices, penser social-démocratiquement ou social-libéralement pour accepter le commun édicté par des élites produites par la même école… et les élire, penser libéralement, penser soviétiquement,… Le sens du « apprendre » dans l’école est bien ainsi résumé. Quant à d’autres finalités, je ne l’ai jamais entendu quand il a été au pouvoir en proposer la réflexion et le débat à ceux qui sont directement concernés. L’entre-soi dans lequel il évolue est bien pire que celui dont il qualifie l’alternatif.  À Athènes la démocratie était réservée à ceux qualifiés de citoyens (pas les femmes, les esclaves, les étrangers…), aujourd’hui ils n’en font même plus partie.

Bien sûr que Meirieu essaie de donner sa vision d’une école étatique qui serait émancipatrice, mais émancipatrice de quoi ? En tout cas pas émancipatrice d’elle-même. Il peut bien toujours prôner la vraie coopération : une coopération organisée, régulée, médiatisée par des outils comme ceux proposés par la pédagogie Freinet, mais coopérer pour répondre à la demande de l’institution, à ses programmes, à ce qui doit être appris. La société libérale a elle-même très bien compris que c’était plus rentable dans le management d’une entreprise pour ses profits. Ce qui nécessite de créer une vraie coopération c’est la liberté d’être et de faire dans un même espace, de déterminer ses propres intérêts parmi et avec les autres, pas de répondre à des demandes dans un cadre même coopératif qui vous est donné, voire imposé.

Vouloir faire du système éducatif autre chose que ce qu’il est sans remettre en question son architecture, les pouvoirs qui s’y exercent, les positions que chacun y occupent, la conception des constructions cognitives, les libertés qui n’y sont pas possibles, les intentions politiques de ceux qui le  promeuvent ou veulent le changer, et bien sûr ses finalités qui ne devraient être que la survie et le bien être d’une espèce et de chacun de ses membres, ceci s’est depuis plus d’un siècle avéré comme un leurre, un leurre soigneusement entretenu. Lorsqu’une machine s’avère néfaste pour ceux qui l’utilisent, n’arrive pas à conduire où on voudrait qu’elle conduise, quand on ne sait même pas où elle doit conduire, on aura beau changer le carburateur, modifier ses circuits électroniques, remplacer des dispositifs, changer de carburant… ce sera toujours la même machine et le même mur sur lequel elle se fracassera avec ses occupants.   

Je sais bien qu’oser critiquer Meirieu et son discours va me faire taxer, y compris par mes amis, de suppôt de la marchandisation de l’éducation, de mettre l’éducation au service du capitalisme (elle l’est déjà !), d’en faire l’outil de régimes totalitaires (eux ils leur suffira de  garder l’école d’État telle elle est conçue !), d’irresponsabilité (ça je veux bien être irresponsable de ce qu’elle produit !), au mieux d’anarchiste, etc. Il n’y a pas que moi qui dis que les bibles des élites, élites produites justement par l’école, sont intouchables.

Ceci dit on peut parfaitement questionner ce que font les écoles alternatives comme on peut questionner toute forme d’organisation sociétale. Au moins elles, elles sont dans un tâtonnement expérimental collectif permanent qui exclut tout dogmatisme, qui impose les remises en question et elles les acceptent. J’ai déjà dit qu’elles étaient le laboratoire que l’école publique est incapable d’être. Ce laboratoire dépasse même l’éducation et est aussi celui d’une démocratie qui n’a encore jamais existé mais que peut-être leurs enfants feront.

Ceci dit aussi, je ne dénigre en aucune façon l’importance des mouvements pédagogiques (dont j’ai fait partie autrefois) qui tentent de palier aux méfaits de l’école dans laquelle ils restent, contre vents et marées (Meirieu reconnait quand même que les écoles alternatives s’en inspirent, ce qui est encore plus gênant).

Le système éducatif tel il est s’effondrera comme s’effondreront nos sociétés capitalises, socio-libérales, de marché,… auxquelles il contribue ou qu’il alimente… changement climatique ou non. Comme les zadistes écologiques, les zadistes éducatifs constituent des îlots instinctifs que je qualifierais de survie. L’intelligence collective serait au moins de les préserver.