Bonan tagon !

 

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Il n’est pas étonnant que dès son origine le mouvement Freinet ait eu de nombreux espérantistes dans ses rangs. Après la Grande Guerre, le « Plus jamais ça » avait fait naître la volonté de mettre en œuvre de tout ce qui pouvait changer ce monde de folie, la pédagogie Freinet découlait aussi de cette volonté. L’esperanto faisait partie de ce courant pacifiste. Cette langue internationale avait été créée en 1887 par Zamenhof dans cet objectif : établir un pont neutre entre cultures et peuples. Dans les années 1920 comme après l’autre guerre, il a eu en France un certain succès.

Le mouvement Freinet avait créé une commission esperanto qui organisait des rencontres espérantistes, faisait des bulletins en esperanto, faisait des cours d’esperanto…

L’esperanto avait un autre intérêt : c’était la langue la plus facile à apprendre à écrire et parler. Correspondance entre graphèmes et phonèmes est simple, conjugaison et accords simplifiés, aucune exception, construction des mots facile à partir d’un mot de base, etc.[1]

C’est surtout cette dernière caractéristique qui incita l’allergique aux langues étrangères que j’étais à me renseigner et à m’engager avec les enfants dans son apprentissage dans la perspective d’élargir nos possibilités d’échanges avec des enfants et adultes de l’étranger.

Je contactai alors Emile Thomas, Paul et Denise Poisson, Henri et Huguette Fort, des espérantistes du mouvement Freinet. Tout fut assez simple : il nous suffisait de disposer d’un dictionnaire esperanto, d’un très court fascicule de grammaire, et d’attendre que Huguette nous envoie une première lettre d’une ou deux lignes. Tout est logique.

Et ce fut la réception de la première. Je n’avais rien dit aux enfants, un instit doit toujours être un peu roué s’il désire que les enfants s’engagent dans un projet. Celui qui ce jour était chargé de réceptionner le courrier et d’ouvrir celui adressé à la classe fut bien sûr interloqué :

- Il y a une lettre où on ne comprend rien du tout !

Et tout le monde de vouloir regarder ce courrier insolite.

Saluton infanoj. Ĉu vi volas korespondi kun mi ?

Comme un magicien sort un lapin du chapeau, je sortis le petit dictionnaire :

Bonjour - enfants. Est-ce que – vous – vouloir – correspondre – avec – moi ?

Un vrai miracle ! Nous étions arrivés à comprendre mot à mot. Il avait juste fallu conjuguer à la française le vouloir et rajouter un article devant enfants. La curiosité des enfants est infinie, il suffit qu’ils soient intrigués. Et dans l’enthousiasme nous cherchâmes comment lui répondre. Ce fut aussi très court :

Oui on veut correspondre avec vous. Qui vous êtes ?

Jes ni volas korespondi kun vi. Kiu vi estas ?

Et c’était parti. Au fur et à mesure les courriers s’allongeaient. Les enfants adorent jouer avec la logique et ils adorent à jouer à parler de façon à ce que d’autres, dont leurs parents, ne comprennent pas. Le verlan par exemple a eu à une époque du succès dans les cours de récré ou en colonie. En classe ils adoraient émailler leurs phrases de quelques expressions Bonan tagon (Bonjour),  Saluton al ĉiuj (salut tout le monde) Dankon (merci) Adiaŭ (au revoir)… ou dans la cour Sendu al mi la pilkon (passe-moi la balle)…

Le mouvement espérantiste avait créé un vaste réseau international, la onkloy (les oncles) composé d’adultes avec lequel les enfants pouvaient échanger, c’est-à-dire écrire. La onkloy étaient adorables. Non seulement ils corrigeaient ce que nous envoyions, mais aussi on découvrait leur pays et leur vie. C’est ainsi que nous avions entrepris une correspondance avec une dame japonaise, en esperanto. Nous nous étions même essayés à faire des origamis après avoir reçu les petites merveilles de pliage qu’elle nous envoyait.

 

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Le jour où Henri et Huguette Fort vinrent passer une journée avec nous fut un grand jour. La prononciation est facile, l’accent tonique étant systématiquement placé sur l’avant-dernière syllabe, et nous avions l’impression que nous n’étions plus en France mais dans un pays imaginaire.

 

Les parents étaient fort intrigués par tout cela. Quelques-uns ainsi que des personnes du village voulurent aussi faire comme les enfants. J’organisai alors un atelier hebdomadaire les soirs, mais cette fois avec l’aide d’un prof du collège, espérantiste chevronné. Il y avait, avec trois ou quatre parents et des enfants, le facteur-receveur du village et un inspecteur de l’enseignement technique en retraite. L’intérêt avait grandi lorsque je nous avais abonnés à une revue chinoise en espéranto[2] : c’est jouissif lorsqu’on peut lire directement ce qu’écrivent des Chinois sur leur pays en se débrouillant à plusieurs avec un dictionnaire.

 

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C’est à cette occasion que me fut confirmée l’absurdité de l’apprentissage mécanique des règles de grammaire. La grande différence entre la grammaire sommaire espérantiste et la grammaire compliquée française, c’est qu’en français le complément d’objet avec son accord est distingué du sujet par sa position alors qu’en esperanto c’est simplement par l’ajout d’un « n » au substantif complément d’objet. Ainsi on peut écrire indifféremment avec le même sens La kuniklo manĝas la karoton (Le lapin mange la carotte) ou la karoton manĝas la kuniklo (mot à mot, la carotte mange le lapin !). Gros problème pour les élèves adultes qui ont bien appris à l’école que pour trouver le complément d’objet il fallait se poser la question « qui ? » ou « quoi ? » et pour trouver le sujet « qui est-ce qui ? ». Mais comme il y a un « qui » dans les deux questions, ça se mélange souvent ! Et à tout moment il fallait qu’ils se posent la fameuse question pour comprendre, le parler ou l’écrire et vas que je t’embrouille, même l’inspecteur retraité arrivait à se planter ! Les enfants se marraient. Finalement pour résoudre le problème je leur avais fait écrire n’importe quelle phrase en français décrivant une action puis de dire d’emblée qui l’avait faite et tous étaient étonnés de n’avoir pas eu à se poser de questions pour répondre. « Mais finalement on n’écrit presque jamais ! » s’exclama alors une maman. Je montais d’un cran dans la compréhension du pourquoi je ne faisais pas de leçons de grammaire à l’école !

C’est en 1989 que fut introduite pour les classes volontaires la possibilité de faire venir une fois par semaine un intervenant anglais, indemnisé par l’État, pour s’amuser pendant une heure en anglais avec les enfants. Ce fut Johanna, une éleveuse de bisons ( !) de la région. Elle était très sympathique, les enfants l’adoraient, l’espéranto ne tint pas la route face à elle et à l’anglais.

 

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Nous n’étions donc pas allés très loin comme locuteurs espérantistes. Cependant j’étais allé passer une journée et une nuit au château espérantiste de Grésillon dans la vallée de la Loire et je sentis bien à cette occasion que j’aurais pu et dû persévérer, ne serait-ce que pour l’esprit de convivialité et de solidarité qui régnait dans ces rassemblements internationaux. L’histoire du château de Grésillon est en elle-même étonnante. Acquise par une souscription d’espérantistes après la guerre de 1940-1945 en 1951, la somme obtenue n’était cependant pas suffisante. Mais dans la propriété il y avait de très nombreux chênes. Un accord tacite avec le propriétaire leur permit de faire abattre et de vendre quelques chênes avant la signature du contrat, et l’acquisition fut possible. 

Prochain épisode : un collège que son principal tentait de faire évoluer -  
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[1] Celles et ceux intéressés trouveront sur internet une très riche documentation sur son histoire, son apprentissage, son actualité, etc.

[2] En plus l’abonnement à cette revue mensuelle avait un coût dérisoire.