Le réseau des petites écoles rurales de la Vienne

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Le problème des classes uniques serait, dit-on, leur isolement. Ce n’est pas tout à fait faux. Il n’y a pas suffisamment d’enfants du même âge pour créer de l’émulation disaient et disent encore leurs détracteurs (en réalité quand ils disent émulation, ils pensent compétition ou concurrence) ; rester plusieurs années ensemble avec les mêmes serait sclérosant (en oubliant que ce sont bien les mêmes enfants du même âge que l’on déplace tout le long de leur scolarité d’une case à une autre), qu’être tout ce temps avec le même instit n’est pas enrichissant (au moins on a le temps de bien connaître les enfants et on suppose qu’aucun autre adulte ne met les pieds dans l’école), bref la classe unique défavoriserait les enfants. Une chanson entonnée doctement par tous les ministres de l’Éducation nationale qui se sont succédé.

Si ce discours est surtout pour justifier l’impossibilité du taylorisme scolaire dans une classe unique, il y a cependant une part de vrai dans ces propos dont nous avions bien conscience nous les instits de ces classes.

Fort de mon vécu dans le Beaujolais et dans les circuits de correspondance naturelle du mouvement Freinet (voir des épisodes précédents) la première chose que je fis lors de la première conférence pédagogique dans la Vienne fut de repérer un collègue d’une autre classe unique me paraissant sympathique. Ce fut Francis Tardif, en poste dans la classe unique d’Asnières sur Blourde, un instit mélomane, féru de littérature et avec un bon coup de crayon pour réaliser des dessins humoristiques, tout ce que je n’étais pas, dans une classe unique pas très éloignée de Moussac.

Nous convînmes de ceci : chacune de nos classes réaliserait un journal hebdomadaire, même d’une page, nous nous l’enverrions et inciterions les enfants à le lire, à en discuter, et laisserions se développer ce que leurs éventuelles réactions provoqueraient. C’était tout simple. Nous avions ajouté cette clause : lorsque nous penserions qu’un autre collègue pourrait rentrer dans notre idée, nous lui proposerions de nous rejoindre et lui aussi coopterait à son tour qui il voudrait.

Cela a commencé tranquillement comme cela. Au bout de la première année, le réseau comportait une quinzaine de classes unique ou classes de petites écoles dans le département. L’année suivante il y eut même une classe d’une amie du mouvement Freinet dans la Drôme et une classe de la Réunion dont l’instituteur était venu passer un mois de vacances dans sa famille à Moussac. Du coup ce dernier avait d’ailleurs lui-même constitué un réseau semblable là-bas.

Et la sauce a pris tout doucement. Tout le monde n’allait pas au même rythme dans la transformation de leurs classes qu’immanquablement provoquait cette entrée de la vie des autres dans la propre vie de chacune. Heureusement parce que nous serions vite arrivés à une overdose, ce qui d’ailleurs aurait fini par arriver si un autre événement n’était arrivé au bon moment, l'arrivée des technologies de communication (dans un prochain épisode).

Ce fut vite intense. Partout les enfants se mettaient à écrire parce que d’autres comme eux les lisaient, répondaient, réagissaient. Freinet et Daniel l’avaient bien compris. Nous entreprenions ce dont nous n’aurions pas pensé à la lecture de ce que d’autres faisaient. Dans la classe de Francis, la musique était par exemple bien plus présente que chez nous, cela nous intriguait d’où l’envie d’aller les voir pour comprendre ce qu’ils faisaient avec leurs instruments fabriqués. Avec d’autres classes c’était autre chose. Nous explorions ensemble, avec les uns ou les autres, des domaines auxquels nous n'aurions pas pensé. Nous étions devenus une vaste école... avec beaucoup d'instits !

Nous utilisions également ce qui se rapprochait de la « télé brouette » qui avait précédé internet sur le plateau de Mille Vaches dans la Creuse, mais en nous servant de cassettes audio : nous produisions assez régulièrement comme une émission radiophonique enregistrée sur une cassette que nous envoyions à une classe, qui la faisait passer à une autre, éventuellement en y rajoutant leurs propres enregistrements. Dommage que ce ne pouvait être en direct ! Je vous en résume une à titre d’exemple : « Le lapin et la lapine ». Les enfants avaient repris un texte envoyé par l’école de Parnans, un lapin qui voulait faire un petit ! Si les phrases du texte avaient été reprises comme matrice, y avaient été rajoutés les bruitages, des « pourquoi » ou « peut-être » avec l’improvisation des réponses, des exclamations, un chant final… bref, nous nous régalions ! Les adultes qui l’écoutent pourront toujours extrapoler sur la philosophie[1] ! 

Grâce à la relative proximité et avec la complicité des parents qui pouvaient faire les transporteurs nous pouvions nous rencontrer, voire même en vélo ou à pied comme la classe de Frédéric Gautreau de La Puye qui faisait un périple d’une semaine dans les écoles du sud du réseau : à chaque étape ils étaient attendus par une classe. Quelques-uns de leurs parents avaient transporté leur matériel de camping et aussi les plus petits moins bons marcheurs. Nous installions leurs tentes avec les parents, à Moussac c’était sur le terrain de camping au bord de la Vienne, préparions ce qu’il fallait pour alimenter un feu de camp et à l’arrivée de toute la troupe c’était l’accueil. Entre ce qu’ils avaient à raconter de leur marche, les rencontres de ceux qui s’écrivaient sans s’être encore vus, je ne vous dit pas l’ambiance ! Et puis le feu de camp qui durait dans la nuit, la cuisson des pommes de terre en papillotes dans la cendre chaude et la dégustation des desserts préparés par des mamans de chez nous, les chants entonnés sous les étoiles, il fallait que les paupières deviennent lourdes pour que les uns rejoignent leurs tentes, les autres leurs maisons. Des parents de chez eux comme de chez nous participaient aussi à la soirée. Le lendemain matin, c’était directement au camping que tout le monde allait pour les aider et assister à leur départ. Un détail : Frédéric qui était aussi président des CEMEA de la Vienne était un habitué des randonnées d'enfants. Les différentes expériences des instits du réseau ouvraient toutes les possibilités qu'apportent les complémentarités.

La plupart des classes du réseau avaient ainsi des occasions de se rencontrer ou les créaient. Nous nous connaissions vraiment. Avec les deux écoles lointaines c’était plus difficile, mais avec Parnans, celle de la Drôme, nous avions fait à Moussac notre premier voyage échange d’une semaine. Par la suite il y en eut bien d’autres lorsque le réseau s’est étendu à toute la France avec l’arrivée de la télématique (prochain épisode !). Impossible avec la classe de la Réunion mais avec eux nous avions vécu presque en direct (le temps d’acheminement des courriers) à l’éruption de la Fournaise ou pu comparer le cyclone Clotilda avec la tempête subie chez nous la même année.

Les copains du même âge, les enfants en avaient partout, bien plus que dans les écoles classiques. Leur ouverture d’esprit avait de quoi s’alimenter. Mais nous aussi les instituteurs avions de nouveaux copains et copines tous différents les uns des autres. On a pu parler de la « bande » du réseau ASCOMEL (Association pour la communication à l’école) de la Vienne que nous avions créé pour mutualiser nos moyens et pouvoir aussi nous défendre contre les attaques et le dénigrement de nos classes uniques. Nous avions ainsi créé une intelligence collective qui nous aidait beaucoup pour faire avancer nos pratiques tout en sécurisant nos tâtonnements. Par rapport à mon expérience dans le Beaujolais et les circuits de correspondance naturelle nous étions allés un peu plus loin.

Mais l’intensité a un défaut lorsqu’elle a dépassé nos moyens qui n’étaient que ceux du courrier et des limographes pour dupliquer nos journaux à un rythme insuffisant pour l’interaction. C’est alors que sont arrivées en 1983 les TNC (Technologies Nouvelles de Communication).

Prochain épisode : L'aventure des voyages-échanges - épisodes précédents ou index de 1940-2021

À leur demande, j’ai créé un tag pour celles et ceux qui sont surtout intéressés par les billets de ces périodes sur l’école et l’éducation 


[1] Vous pouvez écouter cet enregistrement et quelques autres sauvegardés par miracle avec ce lien :

http://education3.canalblog.com/archives/2019/09/12/37631314.html