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Il y a très longtemps que je milite pour que les parents soient une vraie partie prenante du système éducatif. Je l’ai exprimé dans tous mes ouvrages (1). J’ai démontré sur le terrain que c’était non seulement possible mais que c’était une condition nécessaire, et pour la réussite et l’épanouissement de chaque enfant, et pour le fonctionnement harmonieux d’une communauté éducative ou ce qui doit devenir une entreprise éducative dans le sens où une entreprise est une œuvre collective au bénéfice de tous ceux qui y sont impliqués.

Les raisons relèvent à la fois de la cognition (dans ce qui est la partie psychologique de la construction des apprentissages) et de la démocratie.

Je sais que cela inquiète tout le monde, enseignants, administration, et même les parents. On se contente de faire apparaître ces derniers dans quelques instances (conseils d’école, conseils de classe) en se débrouillant pour qu’ils n’y aient pas trop d’importance. Le parent, s’il se comporte en parent d’abord, en citoyen ensuite, devient « l’emmerdeur public n°1 ». Il est de fait qu’il le devient parfois.

Pourtant cela ne serait ni compliqué, ni dangereux : il suffirait de changer de comportement !

Et il faudrait surtout changer la considération que leur portent parfois quelques enseignants et surtout l’administration.

L’affaire N. est, malheureusement, un bel exemple de ce qui est un déni éducatif en même temps qu’un déni démocratique.

Prenons l’exemple de la minorité de parents à l’origine de l’affaire. Il est normal qu’ils puissent être troublés par des pratiques différentes. On peut comprendre que l’un d’entre eux soit particulièrement inquiet du problème posé par son enfant et à son enfant. Mais qu’est-ce qui aurait dû se passer si les écoles étaient de vraies communautés éducatives et si chacun avait conscience d’en faire partie ? Le problème serait devenu celui de tous (dans les faits, il l’a été !). Dans l’intérêt de son enfant, ce parent aurait engagé le dialogue avec l’enseignant. La discussion sur les difficultés d’apprentissage, sur le fonctionnement harmonieux d’un collectif et comment résoudre ce qui le trouble, aurait été engagée par toute la communauté parce que c’était aussi son intérêt. Mais qu’ont fait ces parents ? Ils se sont débarrassés du problème en en accusant l’enseignant et « sa méthode ». C’est plus simple. Et c’est ce qui se passe le plus souvent. On peut les excuser : c’est ce que colportent les polémiques médiatisées. On peut admettre leur bonne foi.

Prenons l’exemple de la majorité des parents qui apprécient « ces méthodes ». Ils se sont levés, en parents et en citoyens. L’événement les a fait apparaître et peut-être même se sont-ils découverts à eux-mêmes en cette occasion. Ils ont alors constitué une entité qui s’est construit une réflexion et une pensée collective, qui a pu ainsi agir. C’est le fait tout nouveau : l’administration n’avait plus affaire à des parents qui protestent mais à une entité qui s’exprime, qui ose s’exprimer de façon citoyenne. Cela commençait à devenir inhabituel puisqu’alors elle se constituait en un contrepouvoir non institutionnel.

Et maintenant, prenons l’exemple de l’administration, et en particulier l’exemple d’un de ses rouages intermédiaires ayant des pouvoirs (il est apparu que ce rouage n’est pas l’inspecteur de N. qui s’est trouvé dans une situation impossible et qui paie aussi les pots cassés).

Pour ce rouage, les agissements des deux ou trois parents embarrassants se réglait de façon simple, presque paperassière : l’enseignant ne revient pas dans sa classe et c’est terminé. Peu importe du choc qu’il subit et de ses conséquences psychologiques et matérielles (pensez aux suicides chez France Telecom et ailleurs). Le déroulement de l’affaire montre d’ailleurs que la décision (et le papier !) était prête depuis longtemps puisque le courrier la notifiant et porté à la connaissance de N. le troisième jour était daté… de décembre ! Comme quoi il faut faire attention aux détails !

Admettons la bonne foi de notre rouage. Et puis un subalterne (N.) n’a qu’à se plier. L’ensemble des parents n’a rien à dire dans des décisions qui le concernent : c’est pour son bien.

Mais voilà que de façon responsable et citoyenne une entité de parents conteste le « c’est pour votre bien et celui des enfants ». Elle conteste et argumente ! Il est insupportable à ce rouage de voir son autorité (ce qu’on appelle improprement autorité) remise en cause. Dans un premier temps, il passe outre, donne des ordres. Puis devant les réactions devenues publiques qui risquent d’écorner l’image de l’administration et du bienfondé de ses décisions, il lui faut bien essayer de faire cesser ce qu’il a enclenché.

Notre rouage téléphone alors aux parents qu’il faut qu’ils se tranquillisent (sous-entendu qu’ils cessent leur grève), que N. reviendra probablement à l’école et qu’il lui sera adjoint un conseiller (il faut bien justifier que N. est quand même responsable même s’il n’est plus coupable). Oui mais ! Oui mais il (le rouage) n’a plus affaire à des parents dociles, il a affaire à des citoyens responsables et devenus moins innocents. Ceux-ci ne l’entendent pas comme cela, ils lui disent qu’ils ne cesseront que lorsque N. sera à l’école.

Et notre rouage fait alors une faute incroyable : il téléphone alors à chaque parent et cette fois son ton redevient menaçant : « l’école est obligatoire, des poursuites pourraient être engagées à votre encontre… ». S’il avait eu affaire à des élèves, il est probable que tout le monde aurait baissé la tête et serait rentré dans le rang (encore que cela ne soit plus certain !). Il est en face de citoyens qui viennent de prendre conscience qu’ils sont citoyens et doivent être traités en citoyens. Il ne fait que jeter de l’huile sur le feu, il ne fait que se déconsidérer totalement.

Sans considération réciproque, aucun dialogue n’est possible. On peut supposer que le conseil d’école que notre rouage va présider vendredi va se dérouler dans des conditions pour le moins difficiles quand il n’ya plus de considération, voire de respect, des uns vis-à-vis des autres. Quand des agissements justifient la méfiance.

Je n’ai pas parlé des conséquences sur l’ambiance dans les villages. Comme bien souvent les maires ne se mouillent pas, ne cherchent pas de leur côté et dans leur responsabilité d’élus à mettre tout le monde autour d’une table, voire accusent les parents qui protestent d’être la cause de ces troubles et d’être à l’avance les responsables d’une éventuelle fermeture de classe ! La citoyenneté, dont on ne cesse de demander que les jeunes l’apprennent, dérange toujours lorsqu’elle devient effective. Mais quel exemple en est-il alors donné aux enfants !

A propos de l’affaire N., j’ai voulu démonter ce qu’est la mécanique du système éducatif. C’est cette mécanique qui induit des comportements absurdes, qui permet des comportements absurdes. Le « système éducatif » est bien un système, mais ce n’est pas un système vivant qui vit de par tous ses éléments qui interagissent entre eux pour l’intérêt de tous. Il est ce que les cybernéticiens appellent un système fermé (une machine) en opposition aux systèmes ouverts que doivent être les systèmes vivants. Or, l’éducation concerne la vie, elle concerne des systèmes vivants que sont les enfants, les parents, les enseignants… Si une refondation de l’école n’a pas conscience de cela, il n’y aura jamais de refondation.

 Je ne doute pas que l’autorité académique du Loiret a conscience de cela et va agir pour réparer les dégâts. Mais tout cela aurait pu être évité, ici, ailleurs, pourrait être évité parce que de telles affaires ne sont pas uniques, se reproduiront encore.

(1)   Dans « l’Ecole de la simplexité » (deux chapitres), « les chroniques d’une école du 3ème type », « Eduquer, coéduquer, une question de pouvoirs », "parents d'élèves, éveillez-vous"

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